‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 52 sur 53 · SÉNÈQUE ET LES AUTEURS AUX GAGES DES PRINCES · texte numérisé non relu

SÉNÈQUE ET LES AUTEURS AUX GAGES DES PRINCES

On dut par suite logiquement attaquer la mémoire de Sénèque qni par ses conseils et ses fonctions avait si sagement

1) Inst. or. XII, 2.

administré l'empire , qui avait ramené à Rome durant quelque temps les jours de l'ancienne liberté, et qui montrait par un exemple fi*appant que la philosophie pouvait former des hommes d'état qui n'avaient pas à craindre de comparaison avec les rhéteurs ou les généraux.

Ce furent les pamphlétaires qui, sous le nom d'historiens, se chargèrent de recueillir et de pubUer toutes les calomnies dont Sénèque fut l'objet. Us se préoccupaient peu de la postérité'), de lui léguer des témoignages de la vérité; ils n'écrivaient pas pour elle; et cependant, c'est elle qui a ajouté foi à leurs récits, sans se soucier d'observer la loi si sage, si nécessaire d'audi alteram partem; tandis que, chose remarquable, ils n'ont eu aucune influence sur leurs contemporains, sur ceux-là seuls précisément sur lesquels ils voulaient agir.

Les auteurs, en effet, qui s'adressaient au pubUc éclairé n'ont pas osé attaquer la mémoire de Sénèque. Juvenal et Quintilien, sont là pour en témoigner.

Juvenal dont l'esprit est assez facilement porté au dénigrement, malgré ses attaques violentes contre les philosophes, fait l'éloge de la générosité de Sénèque ^), et déclare que si l'on pouvait s'exprimer librement ') à son sujet , personne , même parmi les pervers, n'oserait le confondre avec Néron. Or comment n'en aurait il pas fait le type du Tartuffe romain s'il avait cru, ou même si l'opinion publique de son temps eût ajouté quelque créance aux turpitudes dont il fut accusé ?

Quintilien ne pouvait être que fort hostile à Sénèque; car à la dette de reconnaissance qu'il avait à payer aux princes

1) Tacite. H. I, 1. Ità neutris cura posteritatis.

2) Sat. V, 190.

3) Sat VIII. 211, 342.

flaviens, se joignaient une rivalité de gloii'e et une rivalité d'école.

Les écoles philosophiques, nous l'avons vu, se flattaient de dédaigner la rhétorique comme un art inutile, et d'enseigner à agir et non à parler. Malgré la colère avec laquelle leur répondait Quintilien, la jeunesse désertait les classes d'études littéraires et oratoires '), qui ne leur offraient aucun intérêt depuis que la tribune du Forum était muette; tandis qu'elle encombrait les salles des maîtres de philosophie où elle s'enflammait d'un zèle au moins momentané pour la vertu. „Hinc atque illinc , dit Sénèque *) , philosophe manus auditor „ intentât, et super ipsum caput mirantium turba consistit. „Non laudatur ille nunc, sed conclamatur". VoOà de ces témoignages d'enthousiasme que Quintihen enviait aux maîtres de philosophie. Par la satù-e VII qui dépeint la misère des gens de lettres' et la satire II qui accuse l'hypocrisie d'être générale, Juvenal nous montre quel était l'état des esprits à Rome à cette époque.

Dépit, jalousie, intérêt politique, tout devait donc exciter la bile de Quintilien contre les écoles philosophiques et surtout contre Sénèque. Eh bien, sauf le trait perfide au sujet du message au Sénat, il n'a pas cédé à la tentation de se servir contre son adversaire d'arguments ad hominein, arguments qui eussent été terribles contre un Stoïque de Rome, et dont il connaissait l'efficacité aussi bien que Suilius ; il n'a pas osé accuser l'idole de l'école de n'avoir été qu'un faux philosophe, un cathedrarius ^ et encore moins un d'avoir été un plat valet de Néron.

Il y a plus. Non seulement Quintilien n'attaqua pas Sé-

1) Juvenal, Vil. Pœuituit multos vanœ sterilisque cathedrœ.

2) Lettre 52.

nèque, mais il eut à se défendre de lui être hostile, de n'être pas disposé à lui rendre justice. „Quoique Sénèque, dit-iP), „se soit distingué dans tous les genres de littérature, je „n'ai voulu parler de lui qu'en dernier lieu, parce qu'on est j^convaincu que je le tiens en haine et que je ne saurais être Jmpartial à son égard. On est dans l'erreur. Je n'ai jamais „voulu faire exclure ses œuvres des écoles; seulement, je ne „ pouvais souffrir qu'on le préférât à d'autres qui valaient mieux „que lui". L'animosité se dissimule mal dans ces lignes. On sent que c'est une amende honorable qu'il est obligé de faire pour ne pas déchaîner contre lui l'opinion publique. „Sé- „nèque, ajoute-t-il, s'est fait remarquer par de nombreuses „et grandes vertus cujiis et multœ alioqui et magnœ virtutes j/uerunt ^) ; il déployé une admirable énergie contre les vices ; „ses œuvres sont toutes pleines de nobles pensées et leur „ étude ne peut qu'être utile au développement des bonnes „ mœurs".

Il n'est donc pas possible de trouver un aveu plus éclatant de la faveur et de l'estime dont jouissait Sénèque dans les classes éclairées de Rome, malgré les attaques que les Flaviens faisaient diriger contre la philosophie et les philosophes, en même temps que contre tout ce qui s'était fait sous les Césars et principalement sous Néron.

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