‹ Sénèque et Saint PaulChapitre 13 sur 79 · EXISTENCE D'UN DIEU CRÉATEUR · texte numérisé non relu

EXISTENCE D'UN DIEU CRÉATEUR

Sénèque croyait-il en Dieu? Oui, mais son Dieu n'est pas celui du christianisme. Avec l'école stoïque, Sénèque est panthéiste, et cette opinion ressort des passages mêmes qu'on allègue pour prouver qu'il imite l'Évangile. On sait que suivant le dogme stoïcien Dieu n'est pas autre chose que l'âme du monde, répandue dans toutes les parties de l'univers, auquel elle communique le mouvement et la vie !, Cette âme, substance ignée, es la cause première et éternelle qui a formé le monde, en agissant sur une matière inerte et passive, éternelle aussi ; elle dirige et conserve son œuvre, qui demeure incorruptible, malgré des changements passagers et extérieurs ; nos âmes sont des parcelles de ce feu divin où elles doivent s'absorber un jour 2. — Sénèque adopte sans réserve une telle doctrine, si peu conforme au christianisme. On en jugera par les passages suivants.

Le quatrième livre du De beneficiis, ouvrage de la vieillesse de l'auteur, a quelques chapitres fort remarquables sur les bienfaits dont la Providence comble ses

1 Voy. Lactance, cité par Juste Lipse (Phys. st., dissert. 7 et 8, 1. I). — Manilius, 1. I. — Virg., En., vi. — Gicér0 De nat. deor., 1. I, ch. XV et xvi. — De div., 1. 1, ch. n.

2 J. Lipse, ibid., dis. vi. — Cicér., id., De nat. deor., II, c. XXII. — Sénèq., ép. LXV. — J. Lipse, ibid., dis3. 4. — Juste Lipse, ibid., D. 20, 1. II. — Sénèq. {De viia beat., 32). — Voy. Juste Lipse, ibid., diss. 8, 1. III.

l'idée de dieu. lio

créatures '. C'est la preuve physique de l'existence de Dieu, exposée avec l'éloquence de Socrate, de Cicéron, de Fénelon, ou plutôt avec l'emphase de J.-J. Rousseau. Mais comment Sénèque a-t-il compris et défini ce même Dieu dont il célèbre la bonté, en des termes qui rappellent l'hymne de Cléanthe? « Dieu, ajoute-t-il, n'est pas autre chose que la nature ; la nature et lui ne font qu'un ; ce sont les deux noms d'un seul être, comme Annauis et Lucius désignent une seule personne, qui est Sénèque ; Dieu, c'est la raison divine mêlée au monde. Yous pouvez encore l'appeler le destin, car le destin est un enchaînement de causes, et Dieu est la première des causes dont dépendent les autres 2. » La mobilité d'opinions, fort reprochée à Sénèque, ne peut pas ici fournir de réplique ; car il parle de Dieu toujours dans le même sens, et sans tomber dans aucune contradiction. Il use des mêmes expressions dans les Questions naturelles, dans le De vita beata, en un mot, dans tous ses écrits 3.

Les développements de la théorie stoïcienne sont reproduits par Sénèque avec toutes leurs conséquences. « La raison universelle, cet artisan suprême de grands ouvrages, a fait le monde en se servant d'une matière préexistante qu'elle a façonnée sans en pouvoir changer l'essence. C'est ce qui explique l'origine du mal dans le monde ; il ne vient pas de Dieu, cause active, mais de la matière, élément passif, mauvais en certaines par-

1 Gh. v, vi.

2 L. IV, ch. vin.

a Q. *., 1. II, 45. — De vita bcata. ch. vin. — Q. n., praef., î.

ties, que l'ouvrier ne pouvait changer *. » Il dit ailleurs : « Dieu est soumis au destin, ou plutôt le destin c'est Dieu; les volontés de Dieu sont des lois immuables pour Dieu lui-même, car il n'a pas dû vouloir quelque chose qui pût un jour être mieux autrement. Il a ordonné une fois, il obéit toujours. Cela ne détruit ni sa liberté ni sa puissance, car c'est à lui-même qu'il obéit. Tout ce qui arrive dans le monde est un des effets de ce fatal enchaînement de causes établi par Dieu de toute éternité, et qu'il ne peut modifier. Quand donc la foudre tombe, ce n'est pas Dieu qui la lance par un acte spécial de sa volonté, c'est le destin 2. »

Il arrive quelquefois à Sénèque de discuter la théorie de Platon et celle d'Aristote sur la formation de l'univers ; mais il n'en prend que ce qui est conforme à l'esprit du stoïcisme, c'est-à-dire ce que les stoïciens en avaient emprunté avant lui. Il dit avec Platon que Dieu, être essentiellement bon, n'a pu faire qu'un monde parfait 3 ; mais il n'ajoute pas cette pensée si chrétienne, et qui se lit dans Platon, Cicéron et les stoïciens, que Dieu a fait le monde spécialement pour l'homme ; il a négligé aussi cette expression, commune à la Bible et au disciple de Socrate, que Dieu se réjouit de son ouvrage, et se reposa après l'avoir achevé 4. Sur l'existence

1 De Prov., v. —Voyez ad Helv., vin. — Ép. LXV.—Q. nat., I prœf.

2 De prov., 5. — Q. n., prœf., i, il, 32. — De benef., vi, 23. — Lucain a dit de même :

Finxit in œternum causas : qua cuncta coercat, Se quoque lege xenens. (Cta. il.)

3 Ép. LXV. — Lactance, De ira Dei. xni. — Sénèque, De ira, H, 27.

4 « L'Étemel créa le monde, et quand cette image des êtres intelligibles eut commencé à vivre et à se mouvoir, Dieu, content de son ouvrage,

et le débrouillement du chaos, il suit le Portique, ou plutôt la philosophie ancienne, et s'il y a lieu à un rapprochement, il faut l'établir entre tous les philosophes anciens et la Genèse.

Pour prouver que Sénèque, en ces matières, s'est inspiré des livres saints, on cite des passages qui sont des corollaires évidents de ses principes panthéistes, et par conséquent ne peuvent se concilier avec l'Evangile. Que signifie par exemple cette pensée : « Ne penses-tu pas qu'il y a quelque chose de divin dans celui qui est une partie de Dieu? Ce tout, où nous sommes contenus, est un, et il est Dieu, et nous sommes ses associés et ses membres. » N'est-elle pas la formule même du panthéisme * ? Comment ose-t-on assimiler ce langage à celui de saint Paul : « Vous êtes le corps du Christ et les membres d'un membre. » 2 Nous avons pour nous Lactance, qui, au sujet des deux fragments de Sénèque que nous avons cités, dit : « Si tous les objets que nous voyons sont des membres de Dieu, ces philosophes nous

voulut le rendre encore plus semblable à son modèle et lui donner quelque chose de cette nature impérissable... » limée. — Pensées de Platon, par M. J.-V. le Clerc. — « Celui qui avait ainsi disposé toutes ces choses demeura dans son repos accoutumé. » limée. — On trouve cependant dans Sénèque : « Sic mundus exteriora contempsit, spectaculo sui lœtus. » De Prov., vi.

i Ép. XCXII. — Comparez :

Quis cœlum posset, nisi cœli numera nosset,

Et reperire Deum, nisi qui pars ipse Deorum est? (Manilius.)

Cette pensée se retrouve ailleurs dans les mêmes termes : Totnm hoc, quo humana et divina conclusa sutit, unum est; membra sumus corporis magni. (Ép. XCXVII.)

3 I Corinth., XII, 27. Vos autem estis corpus Christi et membra de membro; v>|xsïç 8è sars (7tô[xa XpiaTOÛ, xai \iÀlr\ êx (xépou;.

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font un Dieu privé de sentiment K » On doit donc prendre garde, en soutenant le christianisme de Sénôque, de choisir à cet effet des textes condamnés par les Pères de l'Eglise.

Les autres citations, à l'appui de cette thèse, ne sont pas plus justes ni mieux comprises. Quand Sénèque dit : « Dieu est près de toi, il est avec toi, il est dans toi. Oui, Lucilius, un esprit sacré habite en nous, surveillant et gardien de nos bonnes et de nos mauvaises actions... Aucun homme de bien n'est privé de la présence de Dieu... Une force divine descend en lui. Tout esprit supérieur est mis en branle par une puissance céleste. » 2

— Et ailleurs : « Comment appelleras-tu cette âme, si ce n'est un Dieu qui est de passage dans le corps humain 3 ? »

— « Tu t'étonnes que l'homme s'élève jusqu'aux Dieux? C'est Dieu qui vient vers les hommes, que dis-je ? il vient dans l'homme. Aucune âme vertueuse n'est privée de la présence de Dieu4 .» — Il est évident que ce sont autant de répétitions de la même idée : Dieu, âme universelle, vivifie tout, pénètre tout, est présent partout; nos âmes sont des émanations de la sienne ; par conséquent Dieu est en nous. Et il habite particulièrement dans l'homme de bien, en qui l'on ne voit point les passions et une nature grossière opprimer l'élément immatériel ou

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