‹ Sénèque et Saint PaulChapitre 23 sur 79 · SOUMISSION A DIEU. IMITATION DE DIEU · texte numérisé non relu

SOUMISSION A DIEU. IMITATION DE DIEU

Sénèque a reproduit un des dogmes les plus anciens du Portique, la soumission aux volontés de la Providence, ce qui a fait croire qu'il s'était inspiré du -fiât voluntas tua des chrétiens, et de ces mots : nec sicut ego volo, sedsicut tu3.

l'éloge d'un homme de bien, disent : c'est un homme divin. {Ibid. ) — La même doctrine est exposée dans le Ier Alcibiade : on ne peut rien sans Dieu, dit Socrate. « Socr. Sais-tu, Alcibiade, comment tu peux sortir de l'état où tu es? — Alcib. Si tu le veux, Socrate. — Tu dis mal, Alcibiade. — Comment faut-il dire? — Si Dieu le veut. » — V. aussi le Timée : « Dieu a mis le bien dans le monde. » — Simonide : « Personne n'a possédé la vertu sans le secours de Dieu. » Ouxt; aveu ôeciv àpÉTrçv Xàêe. Voilà la doctrine de la grâce. — Stob., préf. de Grotius.

1 De nat. deor., n, 31.

2 Voy. Ile Alcib. — Eutyphron. — Eusèbe, iv, 10, 14. — Cicéron, De leg., H, 10.

3 S. Matth., xxvi, 39. Rapprocher, ces paroles de Socrate : « Si les dieux le veulent ainsi, qu'il en soit ainsi. » El tocuty) çOov OeoT;, toûty £<7tw (Criïori).

« Il faut m'accorder que l'homme de bien doit avoir envers les dieux une piété accomplie. Il supportera donc sans s'ébranler tout ce qui lui arrivera ; il saura que cela est arrivé en vertu de la loi divine qui règle le monde... Un des caractères de la vertu, c'est de souffrir sa destinée et d'obéir à ce qui est commandé. — Le sage supportera donc tout ce qui arrivera, non-seulement avec patience, mais de bon cœur; il saura que toutes les difficultés des circonstances sont une loi de la nature, et qu'il faut supporter toutes les conséquences des principes sur lesquels repose le monde : nous avons dû prêter serment de supporter les choses mortelles, et de ne point nous troubler de tout ce qui est inévitable. Nous sommes nés sous un pouvoir absolu : obéir à Dieu, voilà notre liberté1. — Nous ne pouvons changer la condition des choses ; obéissons à la nature ; plions notre esprit à cette loi ; qu'il la suive, qu'il lui obéisse.... Que le destin nous trouve prêts. L'âme forte est celle qui s'est confiée à Dieu ; l'âme faible est celle qui lutte, qui critique l'ordre de l'univers, et qui veut corriger les dieux plutôt que soi-même2. »

La doctrine stoïcienne est ici fidèlement énoncée. N'est-ce pas là, dans tout son jour, cette croyance au destin, à la loi fixe et immuable qui règle de toute éternité le cours universel des choses ? Ne voyons-nous pas l'homme soumis à cet ordre fatal, enveloppé dans cet enchaînement de causes et d'effets que Dieu a établi et

* « In, regno nati sumus ; Deo parère iibertas est. » (De vita beata tftt)

* Ép* GVtl, LXXVI.

que Dieu ne peut changer? Désespérant de s'affranchir de la nécessité qui l'opprime, le sage déguise cet asservissement en s'efforçant de le rendre volontaire : il accepte la condition qui lui est imposée et s'y résigne gaiement. Et quel est ce pouvoir auquel il se soumet, ce Dieu auquel il se confie? C'est la nature ou le destin, c'est la force intelligente, quelle qu'elle soit et quelque nom qu'on lui donne, qui soutient, anime et dirige le monde. Quelle ressemblance entre ce panthéisme fataliste et la doctrine qui autorise et encourage l'espérance, qui montre aux douleurs de l'homme la bonté d'un Dieu dont la toute-puissance est infinie? Qu'a de commun la résignation stoïque avec celle du chrétien? Le fond de l'une est un désespoir mal dissimulé, dont l'exaltation passagère ne résiste pas à des malheurs sans terme et sans compensation; l'autre, sereine et confiante, trouve son repos dans des souffrances qui s'échangeront un jour contre une éternelle félicité. Est-il besoin d'ajouter que Sénèque, en cet endroit, copie textuellement ses maîtres, qu'il les cite et les traduit? Pourquoi, lorsqu'il indique lui-môme ses modèles, lui en supposer d'autres, contraires aux premiers1?

Suivre Dieu2, c'est-à-dire obéir au destin, à la loi

1 Au milieu des passages mentionnés plus haut, Fauteur insère les vers suivants de Gléanthe :

Duc me, parens, celsiqne dominator poli, Quocumque placuit : nulla parendi mora est; Âdsum impiger. Fac nolle, comitabor gemena» Malusque patiar, quod pati licuit bono.

Ducunt Tolenteiû fata, nolentem trahunt.

* vE«£(jOat 0sû>.

universelle et immuable, telle était l'une des maximes fondamentales du Portique1.

Les stoïciens ne se contredisent pas, lorsqu'après avoir recommandé d'obéir à Dieu, et de se résigner à ses volontés immuables, ils affirment en d'autres occasions que le sage doit surtout compter et s'appuyer sur luimême2, qu'il ne doit craindre ni les dieux ni les hommes, qu'il est l'égal de Dieu, ou même son supérieur, et non son suppliant : toutes ces parties de leur système s'accordent parfaitement. Puisqu'en effet l'homme n'espère aucun secours de ce Dieu inflexible, auquel il n'obéit que parce qu'il y aurait folie à lutter contre la nécessité, son unique appui réside en lui-même; il le trouve dans sa raison et dans sa vertu propre. Gomme il n'attend rien et ne craint rien de la Divinité, il se constitue par là son égal ; il a même sur elle un avantage : c'est de pouvoir souffrir et vaincre la souffrance.

Ces trompeuses ressemblances qui se remarquent entre le stoïcisme et l'Évangile, éclatent particulièrement dans la maxime qui recommande Yimitation de Dieu, maxime commune aux chrétiens et aux philosophes; et nous ne sommes pas étonné qu'une critique

1 Nous la trouvons exprimée, avec l'éloquence fiévreuse et l'énergie exagérée particulières à cette secte, dans un discours du cynique Démétrius, que Sénèque a conservé et qu'il commente en disciple enthousiaste. De providentia, 5.

2 Ep. XXXI et XGII. — Il est à remarquer que les Epîtres dont on a tiré le plus de citations, en apparence chrétiennes, sont en même temps celles où se trouvent les maximes les plus contraires au christianisme. Ce qui est une preuve nouvelle de ce que nous avançons, à savoir que le stoïcisme ressemble en apparence, et par certains côtés, au christianisme, et en diffère essentiellement. — Lire les Épit. XXXI, XXIII, XVII, LXII, LIX, LXXII1 et XLI.

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inattentive et prévenue en soit éblouie. — « Yeux-tu te rendre les dieux propices ? dit Sénèque ; sois vertueux. Pour les honorer, il suffit de les imiter l. » — « Les dieux immortels ne sont pas arrêtés par les impies et les sacrilèges dans le cours des largesses que leur impose la loi de leur nature. Suivons de tels guides, autant que le permet l'humaine faiblesse. » — « L'homme ne doit pas aspirer à des avantages étrangers à sa nature, comme la force, la beauté, l'adresse. Les bêtes féroces les possèdent à un degré qu'il n'égalera jamais. Qu'il se porte vers le bien qui lui est propre. Quel est ce bien ? Une âme pure et perfectionnée, émule de Dieu, supérieure à l'humanité, ne plaçant hors de soi rien de ce qui est à elle. Tu es un être doué de raison ! Quel est donc le bien qui existe en toi? Une raison parfaite2! »

D'autre part, le christianisme dit avec saint Paul : « Soyez les imitateurs de Dieu comme il convient à des fils bien-aimés. — Imitez-moi comme j'imite le Christ. — Servir le Christ, c'est plaire à Dieu 3. a Et avec l'Ancien Testament : « Marche en ma présence, et sois parfait4. »

Est-ce à dire, comme la comparaison de ces textes semble l'indiquer, que Sénèque soit ici l'écho des livres saints? Moins que jamais. Car à ceux qui prétendent qu'une telle maxime était une nouveauté de son temps, il répond lui-même que c'est une des plus anciennes de

1 Ep. xcv. « Satis illos coluit, quisquis imitatus est. »

2 De benef., 1. T, ch. i. — Ep. cxxvi.

3 Ad Ephes., v, 1. — Ad Ro??i., XIV, 17.

4 Genèse, xvn, 1. — Bossuet : « Soyons des dieux, Jésus-Christ nous le permet par l'imitation de sa sainteté. » — Serm. sur la Nativité.

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] a philosophie1. Suivant les uns elle remonte àPythagore, suivant d'autres à l'un des sept sages. Platon, qui se garde de confondre Dieu avec l'œuvre sortie de ses mains; Platon, qui conçoit un Dieu libre, agissant, affranchi du destin, possédant en soi la perfection absolue, dont il laisse échapper quelques reflets dans la nature, recommande à l'homme l'imitation de celui qui est par excellence le vrai, le beau et le bien. Il ne dit point indifféremment : imitez Dieu, ou imitez la nature ; car, selon lui, l'univers, l'homme et les divinités subalternes ne sont que des images affaiblies et imparfaites du typ e souverain. C'est par la contemplation assidue de ce souverain bien, de ce modèle irréprochable, que l'homme se dégagera des souillures et des misères de ce monde, et parviendra a la félicité. Non qu'il puisse atteindre ce but pendant la vie ; tout ce qu'il peut faire, c'est de s'en approcher de plus en plus : or, comment se rendra-t-il semblable à Dieu? par la justice et par la sainteté, unies àla prudence. C'est ainsi que Platon entend cette maxime , et cette fois encore il nous semble plus près du christianisme que l'école stoïcienne. Écoutons-le d'ailleurs, car en lui nous ne trouverons pas seulement des fragments épars, des allusions indirectes, des expressions laconiques, mais des développements entiers, où la conviction s'exprime avec la grandeur calme et l'enthousiasme sincère du spiritualisme : « Il n'est pas possible que le mal soit détruit, parce qu'il faut toujours qu'il y ait quelque chose de contraire au bien ; on ne peut pas

1 « Habebit (sapiens) in animo illud velus prœcepium : Deum se* quere. »

non plus le placer parmi les dieux : c'est donc une nécessité qu'il circule sur cette terre et autour de notre nature mortelle. C'est pourquoi nous devons tâcher de fuir au plus vite de ce séjour à l'autre. Or, cette fuite, c'est la ressemblance avec Dieu1, autant qu'il dépend de nous ; et on ressemble à Dieu par la justice, la sainteté et la sagesse... Dieu n'est injuste en aucune circonstance ni en aucune manière ; au contraire, il est parfaitement juste; et rien ne lui ressemble davantage que celui d'entre nous qui est parvenu au plus haut degré de justice. De là dépend le vrai mérite de l'homme, ou sa bassesse ou son néant. Qui connaît Dieu est véritablement sage et vertueux : qui ne le connaît pas est évidemment ignorant et méchant2. » — ce II y a dans la nature des choses deux modèles, l'un divin et bienheureux, l'autre sans Dieu et misérable. Les méchants ne s'en doutent pas, et l'excès de leur folie les empêche de sentir que leur conduite pleine d'injustice les rapproche du second et les éloigne du premier ; aussi en portent-ils la peine, menant une vie conforme au modèle qu'ils ont choisi d'imiter. Et si nous leur disons que, s'ils ne renoncent à cette habileté prétendue, ils seront exclus après leur mort du séjour où les méchants ne seront point admis, et que pendant cette vie ils n'auront d'autre compagnie que celle qui convient à leurs mœurs, savoir d'hommes aussi méchants qu'eux, dans le délire de leur sagesse, ils traiteront ces discours d'extravagances 3. » — Celui

1 «fruyy) os 6{jloîoùct{ç Osto, xcaa xb S-jvaTov... (Théétète.)

2 Théétète, p. 133, trad. de M. Cousin.

8 « eQ; àvo^Twv Tivwv xaûta àxouaovTou. » — Théétète. — La folie de la croix, gentibus stultitiam (ad Gorinth., i).

qui a le véritable amour de la science, aspire naturellement à l'être, et loin de s'arrêter à cette multitude de choses dont la réalité n'est qu'apparente, son amour ne connaît ni repos ni relâche, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à s'unir à l'essence de chaque chose par la partie de son âme qui seule peut s'y unir à cause des rapports intimes qu'elle a avec elle ; de telle sorte que cette union, cet accouplement divin ayant produit l'intelligence et la vérité, il atteigne à la connaissance de l'être et vive dans son sein d'une véritable vie, libre enfin des douleurs de l'enfantement1. »

La conséquence naturelle de l'imitation du modèle divin, c'est, comme on le voit, d'unir plus étroitement l'homme à Dieu, et par des rapports d'affection réciproque. C'est pourquoi les philosophes appellent quelquefois Dieu le père du monde, l'ami des gens de bien ; l'homme, disent-ils, est sa race, son disciple ; nulle parenté n'est plus étroite que celle qui l'unit à Dieu. Nous sommes ainsi ramenés au point même qui a servi de début à cette discussion touchant le culte dû à Dieu et la prière; et nous ne pouvons mieux la terminer que par ces paroles admirables de Platon sur ia beauté éternelle, incréée, impérissable, digne d'être à jamais contemplée et aimée par l'homme. «Prête-moi maintenant, Socrate, toute l'attention dont tu es capable. Celui qui, dans les mystères de l'amour, se sera élevé jusqu'au point où nous sommes, après avoir parcouru, selon l'ordre, tous les degrés du beau, parvenu enfin au terme de l'initiation, apercevra tout à coup une beauté mer-

i Rép.} 1. VI. — Trad. de M. Cousin.

veilleuse, qui était le but de tous ses travaux antérieurs; beauté éternelle, ineréée et impérissable, exempte d'accroissement et de diminution ; beauté qui n'est point belle en telle partie et laide en telle autre , belle seulement en tel temps et non en tel autre, belle sous un rapport et laide sous un autre, belle en tel lieu et laide en tel autre, belle pour ceci et laide pour cela, qui n'a rien de sensible comme un visage, des mains, ni rien de corporel ; qui n'est pas non plus un discours ou une science ; qui ne réside pas dans un être différent d'elle-même, dans un animai, par exemple, ou dans la terre ou dans le ciel, ou dans toute autre chose ; mais qui existe éternellement et absolument par ellemême et en elle-même ; de laquelle participent toutes les autres beautés, sans que leur naissance ou leur destruction lui apporte la moindre diminution ou le moindre accroissement, ou la modifie en quoi que ce soit. . . 0 mon cher Socrate, si quelque chose donne du prix à la vie humaine, c'est la contemplation de la beauté absolue ; et si jamais tu y parviens, que te sembleront auprès l'or et la parure !... Que pourrions-nous penser d'un mortel à qui il serait donné de contempler la beauté pure, simple, sans mélange, non revêtue de chairs et de couleurs humaines, et de toutes les autres beautés périssables, la beauté divine, homogène et absolue? Penses-tu que ce serait une vie si misérable que d'avoir les regards tournés de ce côté et de jouir de la contemplation et du commerce d'un pareil objet?... Pour atteindre un si grand bien, la nature humaine trouverait difficilement un auxiliaire plus puissant que l'amour l, »

1 Le Banquet.

Voilà ce qui faisait dire à saint Augustin : <c Platon n'hésite point à reconnaître que philosopher c'est aimer Dieu. D'où il suit que celui qui aime la sagesse sera heureux lorsqu'il commencera à jouir de Dieu i. » Ce Père ajoute qu'il préfère les platoniciens à tous les autres philosophes, et que selon lui ils ont approché de plus près de la croyance des chrétiens. On nous permettra de suivre le sentiment de saint Augustin, quelque estime d'ailleurs qu'on puisse professer pour Sénèque et les stoïciens.

1 De civit. Dei, 1. VIII, ch. 5 et 8,

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