CHAPITRE VIII
Des Anges. — De la fin du Monde. — Du Jugement dernier et de la Résurrection des corps.
S'il est une croyance ancienne, répandue, partagée également par les philosophes de l'antiquité et par le vulgaire, c'est l'opinion qu'il existe entre la Divinité et la nature humaine des êtres intermédiaires , inférieurs à Dieu et supérieurs à l'homme, de même nature que notre âme, sortis comme elle des mains qui ont tout créé, disséminés dans les espaces, et chargés de veiller à la conservation de l'univers et de ceux qui l'habitent. Nous voyons par Plutarque, qu'Orphée, Hésiode, Homère, Heraclite, Pythagore, croyaient, comme le peuple, à l'existence de génies bienfaisants et de démons funestes, qui peuplaient les airs et exerçaient une action puissante sur nos destinées1. Cette doctrine, selon Plutarque, est venue soit de la Perse et de Zoroastre, soit de la Thrace, soit de l'Egypte, et il assimile ce qu'on rapporte de Typhon , d'Isis et d'Osiris aux traditions grecques sur les Titans et les
1 D'Isis et d'Osirù. — Pourquoi les oracles ont cessé*
génies. Dieu, dans le Timée, commence son œuvre par la création des divinités subalternes, il les charge ensuite de former les âmes des astres, les âmes humaines, et de les unir à des corps *. De là l'étymologie du mot Génie, donnée par Varron etFestus : geniiis a gignendo ; « Le Génie est un Dieu qui a la mission et la puissance de tout créer a. » Qu'il y ait eu parmi ces intelligences des classes diverses et une sorte d'hiérarchie, c'est ce qui résulte de l'idée que les anciens s'en formaient, de la variété des emplois qu'ils leur assignaient, et du degré inégal de puissance que leur accordait le caprice populaire et la fantaisie des poètes. Rien n'est plus connu que la grande distinction des bons et des mauvais génies. Platon et Xénocrate parlent de ces esprits impurs qui inspirent aux hommes des pensées funestes et répandent sur eux des calamités. Les Pères de l'Eglise leur attribuaient les erreurs superstitieuses dont le monde avait été si longtemps infecté. C'était encore une opinion ancienne que, parmi ces êtres supérieurs à l'homme, quelques-uns s'étaient dégradés par des faiblesses et par des crimes, et en avaient été punis. Le combat des Titans contre les dieux et les luttes dont les poètes remplissent l'Olympe sont un écho de ces traditions primitives. Outre les génies préposés à la garde du monde, où, suivant Platon, pas un atome n'est laissé sans surveillance 3, il en est dont la fonction spéciale
1 Page 137. Trad. de M. Cousin.
2 Voyez Juste Lipse, Phys. st., \, diss. 19.
3 « Chaque partie du monde est surveillée par un génie qui règle ce qu'elle doit faire ou souffrir, et ces génies gouvernent jusqu'au dernier atome. » (Lois, x.)
consiste àprendre soin des hommes, à s'attacher à chacun de nous j comme un compagnon, un protecteur, un maître. Il serait infini de citer les témoignages des philosophes et des poètes, d'accord en cela avec la multitude1 ; contentons-nous d'exprimer de cette doctrine ce qu'elle a de plus conforme au christianisme, et, comme de coutume, c'est Platon que nous ferons parler.
Chacun sait que, suivant la foi de l'Église, l'ange gardien, à la mort de l'homme, accompagne jusqu'au tribunal de Dieu l'âme dont il a été chargé ; si elle est condamnée, il s'en éloigne avec douleur et avec effroi. Socrate et son disciple disent à peu près la même chose : «Voici ce qui se passe, lorsque quelqu'un est mort : le même génie qui a été chargé de lui pendant sa vie le conduit dans un certain lieu où les morts se rassemblent pour être jugés... Quand l'âme est arrivée au rendezvous des âmes, si elle est impure et souillée, personne ne veut être son conducteur, et elle erre dans un abandon total ; mais celle qui a passé sa vie avec pureté a les dieux mêmes pour compagnons et pour guides2... » Le platonicien Apulée développe en ces termes la doctrine du maître : « Quand l'âme est en présence du souverain Juge, si elle ment dans l'interrogatoire qu'elle subit, son génie la convainc de fausseté ; lorsqu'elle dit la vérité, celui-ci confirme son récit, et c'est sur le témoignage du génie que la sentence est rendue 3. Platon
i Juste Lipse cite Hésiode, Homère, Zenon, Plaute, Ménandre.
2 Phédon.
3 Apulée, Du démon de Socrate. — 11 est vrai qu'Apulée attribue cette opinion aux pythagoriciens; mais les deux écoles s'accordaient sur ce point.
dit aussi que pendant la vie, ces génies qui nous accompagnent non-seulement voient nos actions, mais connaissent nos pensées et lisent dans le secret des cœurs, qu'ils servent de médiateurs entre le ciel et la terre, portent aux dieux nos prières et nos désirs, et rapportent les oracles et les bienfaits de la Divinité *. Enfin, ce philosophe ne représente-t-il pas l'armée des dieux secondaires et des génies, divisée en onze sections, et s'avançant avec majesté au plus haut du ciel pour contempler de près l'essence éternelle? Quoi d'étonnant qu'Eusèbe ait vu dans ces passages un emprunt fait aux livres saints et une imitation des Trônes, des Puissances, des Principautés, et de la céleste hiérarchie des anges2? Lactance a conservé un fragment des ouvrages perdus de Sénèque, où ce philosophe parle des génies disséminés dans le monde pour en régler la marche et faciliter l'exécution des lois divines. Cela prouve qu'il n'était pas en opposition avec le sentiment universel. On peut trouver aussi quelques traces de cette opinion dans ceux de ses écrits qui subsistent. Admettait-il, en outre, comme Platon, Pythagore, et le genre humain, l'existence des génies protecteurs de l'homme, en un mot, des anges gardiens? Pour le prouver, on cite une phrase qui signifie, au contraire, qu'il mettait cette croyance
au rang des superstitions : « Oubliez un instant,
dit-il à Lucius, cette opinion de quelques-uns, que chacun de nous est sous la garde d'un divin pédagogue, d'un de ces dieux de bas étage qu'Ovide appelle des dieux
1 Juste Lipse., Phi/s. st., 1, 19. — Plutarque, D'Isis et d'Osiris,
2 Platon, Phèdre. — Eusèbe, Prép. év., 1. XI, ch. xxvi
plébéiens. Toutefois, en écartant cette opinion, songez que les anciens qui l'ont adoptée étaient des stoïciens ; ils ont donné à chaque homme un génie. Nous verrons plus tard si les dieux ont assez de loisir pour s'occuper de nos affaires privées. d » Sénèque, comme on le voit, traite fort légèrement une opinion partagée même par les siens, et il parle avec une ironie peu respectueuse de cette plèbe de dieux, ministres subalternes de la Providence, sur laquelle d'ailleurs il émet des doutes que le christianisme n'a pas inspirés.
Telle est, encore une fois, la valeur des preuves qu'on met en avant pour nous persuader que Sénèque avait lu l'Evangile 2.