LA FIN DU MONDE ET LA RÉSURRECTION
Les Pères de l'Église ont souvent remarqué que la doctrine stoïcienne sur la fin du monde par le feu présentait quelque analogie avec les prédictions où Jésus et ses apôtres décrivent ce grand événement. Nous n'avons pas à faire l'historique de la question : elle est trop connue. La doctrine stoïcienne est en principe dans Heraclite, et même, selon Plutarque, dans Hésiode et dans Orphée ; Zenon, Cléante, Chrysippe, Antipater, l'avaient
1 Ep. ex.
2 Nous ne croyons pas devoir mentionner l'expression supposée de la lettre xxc, angélus EpicuH : c'est une altération du texte véritable qui paraît être œmulus. Ce mot d'ailleurs, dans l'endroit où on le place, n'aurait aucun sens.
soutenue dans des écrits spéciaux ; Boëtius de Sidon et Panétius la combattirent, pour adopter le dogme péripatéticien de l'éternité du monde ; Posidonius la remit en vigueur, et nous voyons, par l'adhésion de Sénèque, que son siècle y avait souscrit 4. Le christianisme et le Portique l'accordent surtout en un point, c'est que le monde présent périra , et l'un et l'autre considèrent le feu comme le principal agent de cette destruction. 11 est donc naturel de rencontrer quelques traits assez semblables dans les descriptions stoïciennes et les prophéties évangéliques, puisqu'on y dépeint les mêmes effets produits par les mêmes moyens. Deux tableaux représentant une ruine ou un incendie, et surtout la ruine ou l'incendie du même objet, ne pourront pas différer entièrement de ton et de couleur. Mais à part quelques ressemblances apparentes et passagères, que de différences essentielles entre les livres saints et les écrivains profanes, au sujet du dernier jour, non-seulement pour le fond de la doctrine, mais encore dans l'expression 1 Le monde, suivant les stoïciens, doit périr pour se renouveler; la nature inanimée, les hommes, les génies, tout disparaîtra dans un feu divin, âme impérissable de l'univers, qui ensuite produira un monde brillant de jeunesse, peuplé de races nouvelles. Cet anéantissement du genre humain, qui aboutit à une palingénésie, ces évolutions périodiques du monde qui rentre dans le sein de Dieu pour en sortir encore, cette suppression complète de la personnalité humaine, de la respon-
1 Ad Marciam. « Se mundus renovaturus exstinguet. a — Lettres 9, 36. — Cicér.j De nat. cleor., i\, 46.
sabilité de l'âme, des châtiments et des récompenses de l'autre vie, n'est-ce pas l'opposé de la doctrine évangélique? Aussi comparez les amplifications de Sénèque sur le dernier jour, avec les prédictions de Jésus selon saint Mathieu : dans l'écrivain profane vous voyez un désordre et un bouleversement purement physique qui se terminent par le calme profond du néant l ; au contraire, c'est un effet moral que produisent les descriptions chrétiennes , la terreur qu'elles inspirent agit principalement sur l'âme, et, en somme, le fracas extérieur n'est qu'un accessoire ; les phénomènes sensibles n'épouvantent que parce qu'ils sont les signes précurseurs du jugement dernier; ce qui fait sécher d'effroi la créature responsable, au milieu de ces ruines universelles, ce sont ces bruits qui l'appellent au pied d'un tribunal plein d'une redoutable majesté. La diversité des doctrines se marque dans la diversité des descriptions.
Ce qui n'a été ni soutenu ni avancé par aucun philosophe ancien, c'est que la fin du monde présent sera suivie de la résurrection universelle des corps, et d'un jugement de tous les hommes. De tous les dogmes chrétiens, aucun, peut-être, n'a excité dans le monde païen plus d'étonnement et d'incrédulité. L'Aréopage d'Athènes ferma la bouche à saint Paul, lorsqu'il annonça, dans la patrie de Socrate, Jésus ressuscité. En signalant les analogies du christianisme et de la philosophie, les Pères avouent que Pythagore et Platon ont singulièrement altéré et mutilé le dogme de la résurrection qu'ils
1 Ad Marciam, fin.
avaient trouvé dans les traditions du genre humain K Saint Augustin cite un passage de Varron où il est question de certains astrologues qui prétendaient que les hommes renaissent après 440 ans et reprennent le môme corps qu'auparavant 2. Mais il reconnaît que ces sortes d'assertions, traitées de rêveries et d'impostures, n'ont jamais été ni émises sérieusement, ni discutées. Platon admet un jugement individuel après la mort, mais nulle part il ne fait mention d'un appel général du genre humain au tribunal de Dieu. Sénèque, nous l'avons VU) ne croyait pas môme à ce jugement qui attend l'âme au sortir du corps ; comment donc peut-on trouver dans ses écrits quelque allusion au jugement dernier et général ? Lactance cite de lui une phrase détachée d'un ouvrage disparu, où il dit en parlant de la mort prématurée ; « Ne comprends-tu pas l'autorité et la majesté de ton juge, maître de la terre et du ciel, Dieu des dieux, cause unique d'où dépendent ces divinités que nous adorons comme éternelles 3 ? » Mais que peut-on inférer d'un fragment que rien n'explique, dont le vrai sens n'est déterminé par rien, et que Lactance cite dans toute autre intention que de prouver la croyance de Sénèque au jugement dernier? En le prenant dans le sens le plus chrétien, on ne pourrait y voir qu'une sorte d'opinion
1 Minucius Félix, Oct. 34.
2 De civ. Det, 1. XXII, ch. xxvur.
3 « Anmeus quoque Seneca, qui ex Romanis vel acerrimus stoïeus fuit, quam ssepe summum Deum mérita laude prosequitur ! Nam cum de immatura morte dissereret, Nonne intelligis, inquit, auctoritatem ac majestatem judicis tui, rectoris orbis terrarum cœlique, et deorum omnium Dei, a quo ista numina, quse singula adoramus et colimuSj suspensa sunt? » Div. Inst., i, 5.
platonicienne sur le jugement individuel. Mais nous repoussons même cette interprétation, qui est condamnée parla doctrine de Sénèque et par tous ses écrits. On ne soutiendra pas, je pense, qu'un fragment isolé et d'une signification douteuse prouve seul contre plusieurs volumes.
Si l'on veut savoir comment la philosophie a parlé du jugement particulier, lorsqu'elle se rapproche le plus du christianisme, on peut relire cette page du Gorgias où l'âme humaine est représentée devant son juge, sans appuis, sans défenseurs, dépouillée de toute vaine pompe et de tous les voiles de la dissimulation; elle porte la marque de ses penchants vicieux, la souillure de ses crimes; elle est cicatrisée de mensonges, de fraudes, d'injustices; elle a les monstruosités de l'orgueil, de la cruauté, de la débauche ; en cet état, elle apparaît sous un regard sévère et inquisiteur, et entend la sentence qui la condamne à une expiation éternelle ou temporaire K On relira encore les dernières paroles du même dialogue; Socrate y exhorte ses amis h penser à leurs fins dernières : « J'ajoute, Galliclès, une foi entière à ces discours, et je m'étudie à paraître devant le Juge avec une âme irréprochable. Je méprise ce que la plupart des hommes estiment ; je ne vise qu'à la vérité, et tâcherai de vivre et de mourir, lorsque le temps en sera venu, aussi vertueux que je pourrai. J'invite tous les autres hommes, et je t'invite toi-même à embrasser ce genre de vie et à t'exercer à ce combat, le meilleur, à mon avis, de tous ceux d'ici-bas ; et je te reproche
i P. 407, éd. de M. Cousin.
que tu ne seras point en état de te défendre lorsqu'il faudra comparaître et subir le jugement dont je to parle... Vous trois qui êtes les plus sages Grecs d'aujourd'hui, vous ne sauriez prouver qu'on doive mener une autre vie que celle qui nous sera utile quand nous serons là-bas. Au contraire, de tant d'opinions que nous avons discutées, toutes les autres ont été réfutées ; et la seule qui demeure inébranlable est celle-ci, qu'on doit plutôt prendre garde de faire une injustice que d'en recevoir... que si quelqu'un devient méchant en quelque point, il fau' le châtier, et qu'après être juste, le second bien est de le devenir, et de subir la punition qu'on a méritée... Rends-toi donc à mes raisons, et suis-moi dans la route qui te conduira au bonheur, et • pendant ta vie et après ta mort. Souffre qu'on te méprise comme un insensé, qu'on t'insulte, si l'on veut, et même laisse-toi frapper volontiers de cette manière qui te paraît si outrageante. Car il ne t'en arrivera aucun mal, si tu es solidement homme de bien et dévoué à la culture de la vertu [ . »
L'examen de la métaphysique et de la théologie, dites chrétiennes, de Sénèque est terminé. Deux mots le résument : 1° Sénèque, dans toutes les questions examinées, est un interprète fidèle du stoïcisme, acerrimus stoïcorum, comme dit Lactance. 2° Sur tous les points, sans exception, Platon est beaucoup plus près du christianisme que Sénèque. La raison en est simple : Sénèque suit ouvertement la doctrine du panthéisme, et ses opinions particulières dérivent de ce principe.
Passons à sa morale.
i P. 411, ibid.