COMPARAISONS ET MÉTAPHORES
Saint Paul, dans l'Épître aux Éphésiens, parle en ces termes de la vertu divine, c'est-à-dire de la puissance de Dieu qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts et l'a fait asseoir dans le ciel au-dessus des Principaute's et des Dominations : « Pour que vous sachiez combien est excellente la grandeur de sa vertu qui se manifeste envers nous... vertu qui a éclaté envers le
1 On trouvera les rapprochements essayés entre Sénèque et saint Paul dans Schœll (Litt. rom., il), M. Durozoir (Sénèque Panckoucke), t. vu; M. Greppo (trois Mémoires), Th. Morell (Epît. à Lucil. trad. en anglais), et dans M. Fleury, t. I, p. 23-125.
Christ en le ressuscitant d'entre les morts, et en l'établissant à sa droite au-dessus des principautés, des puissances, des dominations et de tout autre nom1. » — Sénèquo définit quelque part la vertu, en l'opposant à la volupté : « La vertu est quelque chose de haut, de sublime, de royal, d'invincible, d'infatigable; la volupté est basse, servile, faible, caduque; rien n'est au-dessus de la vertu 2. » Quel rapport peut-on apercevoir, je vous le demande, entre ces attributs de la sagesse stoïcienne et la puissance de Dieu ou la majesté du Christ? Il n'y a pas l'ombre de ressemblance, ni pour le fond, ni pour la forme. Il eût été facile, ce semble, de trouver matière à quelque comparaison plus ingénieuse dans les nombreux éloges de la vertu que renferment les livres sacrés et les livres profanes ; il est vrai que l'abondance des textes et la facilité des rapprochements en détruit l'intérêt : pour ce qui est des définitions philosophiques de la vertu, on peut consulter Stobée et le Recueil des Pensées de Cicéron 3. Quant à la pensée de saint Paul, on n'en trouvera l'équivalent dans aucun auteur profane.
Parmi les éloges décernés à la vertu, il en est un
2 De vit. beata, 7. — Ep. 67.
3 1er Discours. Nous citerons particulièrement, comme se rapprochant assez des expressions de Sénèque, ces vers d'Horace :
Virtus, repuisse nescia sordidœ Intaminatis fulget honoribus ; Nec sumit aut ponit secures
Arbitrio popularis aurœ; (Od. 2, I. III.)
et ces vers de Ménandre : « Dans la vie, il n'est rien de supérieur à la sagesse... celui qui la possède est magistrat, général, chef du peuple, tribun : le sage est maître de tout. » Fragments de Ménandre, éd. Didot, p. 25.
qu'on lui a de tout temps accordé, c'est d'être peu commune. Et on avouera que l'esprit humain pouvait bien, par ses propres forces, découvrir cette vérité. Enchérissant sur cette idée, les stoïciens ont fait de la vertu, non plus le privilège de quelques hommes d'élite ou un don spécial de la Divinité, mais un phénomène extraordinaire, une merveille introuvable. Suivant eux, le sage n'apparaît qu'à de rares intervalles dans la vie des peuples ; et quoi d'étonnant? il n'a plus rien de l'homme. Interprète de cette pensée, Sénèque dit qu'il naît tous les cinq cents ans, comme le phénix *. A quelle sentence des livres saints pensez-vous que ce mot corresponde? à celle-ci : « Beaucoup d'appelés, et peu d'élus2. » Les paroles de Sénèque sont, dit-on, une réminiscence des paroles de Jésus-Christ. Au moins on ne soutiendra pas qu'il a imité ici jusqu'aux tours particuliers à la langue des Écritures. Il y a plus de justesse dans le rapprochement que fait saint Clément de cette maxime évangélique et de la formule des anciens mystères : « Beaucoup 'prennent le thijrse, mais peu sont inspirés par le Dieu3. » Platon la cite, ainsi que ce vers de Pittacus, répété par Simonide : « Il est difficile d'être homme de bien et de demeurer tel ; » et il ajoute lui-même : « Il n'appartient pas à l'homme d'être toujours vertueux ; Dieu seul jouit de ce privilège 4. » Au surplus, si l'on doute que la vertu ait toujours été rare et consi-
* Ep. xlii. « Tanquam phœnix semel anno quingentesimo nascitur. »
2 Saint Matthieu, xxn, 14.
3 Phédon, trad. de M. Cousin, p. 211. — Stobée (préf. de Grotius).
* Prutagoras, ibid., p. 80-86.
dérée comme telle, on peut, encore une fois, consulter Stobée et les compilateurs de maximes.
Yoici maintenant une métaphore, ou plutôt une comparaison dont Sénèque évidemment n'est pas l'inventeur. Il s'agit des principes de vertu qu'une éducation philosophique développe dans l'âme. L'auteur les compare à des semences : si elles sont déposées dans un terrain bien cultivé, elles germent et fructifient ; si on les néglige, elles ne produisent que des herbes stériles1. Comparer l'esprit à une terre, l'éducation à une culture, la parole à une semence, les vices aux mauvaises herbes, n'est-ce pas là un de ces traits dont Sénèque ne trouvait aucun modèle chez ses devanciers, une de ces façons de parler inconnues aux Grecs et aux Romains? Où en a-t-il pris l'idée? Nécessairement, dit-on, dans les paraboles évangéliques du semeur, de l'ivraie et du bon grain 2.
De même, pour désigner la félicité apparente et mensongère des heureux du monde, qui recouvre bien souvent la laideur et la misère du vice, il n'eût jamais, sans doute, imaginé de les comparer à des murs peints et dorés, à de frôles mosaïques, s'il n'avait lu la terrible parole de Jésus aux hypocrites : Sépulcres blanchis. N'est-il pas en effet extraordinaire, n'est-ce pas chose nouvelle qu'un philosophe pense à distinguer le fond de la forme, la réalité de l'apparence, et que, peu dupe des dehors brillants qui déguisent de profondes turpitudes, il emprunte à l'un des usages les plus communs du luxe
1 Ep. lxxiii. — Ep. xxxviii.
2 Rapprocher du passage de Sénècpje, Cicéron, Tusc, m, 1. — Perse, S. V, 62. — Hor., Ep. i, 40.
contemporain une image saisissante pour rendre ce contraste l ?
Faut-il croire aussi que Sénèque n'ait pas pu appeler la vie un fardeau, sans avoir appris de saint Paul cette métaphore? Est-ce de Job que les stoïciens romains tiennent cette expression : « La vie est un combat ; vivere, militare est. » Qu'est-ce que la philosophie, qu'était-ce surtout que le stoïcisme, sinon une guerre à outrance, déclarée à la mollesse et à la corruption publiques? (( La vie est un poste, » dit Cicéron; [« Le courage n'est autre chose que la vertu sous les armes. » Antisthène aimait à répéter ce mot : « La vertu est une arme2. » Nous lisons dans Platon : « C'est un grand combat, oui, bien grand, celui où il s'agit de devenir vertueux ou méchant, combat d'une telle importance que ni la gloire, ni la richesse, ni la puissance, ni enfin la poésie, ne méritent pas que nous négligions pour elles la justice et les autres vertus 3. » Ailleurs il compare l'homme vertueux, qui reçoit après sa mort une céleste récompense, à un athlète victorieux qu'on mène en triomphe. Comment s'étonner qu'on ait assimilé le sage à un soldat, à un gladiateur, lorsque la môme expression signifiait tout à la fois vertu et courage, et que l'homme de bien s'appelait indifféremment vir bonus et vir fortis? Ajoutons que si cette métaphore n'était pas aussi vieille que la philosophie, parce qu'elle en ex-
1 Horace se sert d'une autre métaphore pour exprimer la même idée : Introrsum turpem, speciosum pelle décora, (Ep. i, 17, 45.)
s Cicéron, Cato major. — De off.t i. — Tmc.} 1. II. — Diog. Laer. (Antisthène).
s Rép., 1. X, p. 265, trad. de M. Cousin.
prime un des caractères essentiels, c'est à Rome qu'elle aurait dû naître.