‹ Sénèque et Saint PaulChapitre 33 sur 79 · GÉNÉRALITÉS PHILOSOPHIQUES. DE LA MORT · texte numérisé non relu

GÉNÉRALITÉS PHILOSOPHIQUES. DE LA MORT

Les raisons alléguées jusqu'ici pour démontrer que Sénèque imite les livres saints, se réduisent à cet argument fort simple : étant donnés quelques termes, anciens d'ailleurs et communément usités, qui se rencontrent à la fois dans Sënèque et dans les livres saints, il suit de là que Sénèque les a empruntés au texte original ou à la traduction de ces livres1. Les arguments que nous allons examiner ne diffèrent en rien des précédents; seulement, au lieu de rouler sur des mots, ils roulent sur des maximes ; mais ils ont la même force

1 La Vulgate, œuvre de saint Jérôme, est, comme on sait, la reproduction épurée d'une traduction ancienne des livres saints, et spécialement du Nouveau Testament, en latin. Cette traduction primitive s'appelle la version italique. A quelle époque remonte-t-elle? On ne le sait pas précisément. Cette incertitude permet donc de lui assigner une date trèsancienne, lorsqu'on a intérêt à le faire. Mais, si ancienne qu'on la suppose, elle ne peut pas avoir précédé l'original; or, cela serait presque nécessaire pour qu'elle ait pu servir de modèle à Sénèque. Le bon sens indique d'ailleurs qu'un certain nombre d'années a dû s'écouler entre la publication des Evangiles et des Epitres et leur traduction. En effet, puisque les livres sacrés furent composés soit en hébreu, soit en grec> apparemment il y avait urgence à les traduire en latin; sinon, quelques-uns du moins eussent été écrits en cette langue par les apôtres. Or, même l'Epitre aux Romains fut écrite en grec. — On n'a donc pas le droit, en comparant Sénèque et saint Paul, de citer la Vulgate, qui pas plus que la version italique n'existait à cette époque : il faudrait citer le texte grec. C'est une licence que prennent les partisans du christianisme de Sénèque, et nous ne croyons pas nécessaire de leur chercher querelle à ce sujet. Cette concession est de nulle conséquence.

logique et aboutissent aux mêmes conclusions. Ainsi qu'il se trouve çà et là dans les auteurs sacrés et dans Sénèque quelques sentences générales sur la vie humaine et la condition de l'homme ici-bas, sur les éternels objets des réflexions de la philosophie et des sévères avertissements de la religion, la conséquence qu'on en tire est celle-ci : ces pensées ont été suggérées à Sénèque par l'Ancien ou le Nouveau Testament, et sans le secours de ces lumières il n'aurait pas pu dire, par exemple, que l'homme est mortel, qu'une bonne conscience est le principe de la félicité, et que les richesses créent des périls à la vertu. Éclaircissons cette remarque par quelques détails.

Tout le monde connaît ce début de l'Ecclésiaste : Vanitas vanitatum, et omnia vanitas. Sénèque ne l'ignorait pas non plus, lui qui a dit dans l'Épître 101, à propos de la mort d'un ami : « Tous les jours, toutes les heures nous prouvent notre néant. » Réflexion qu'il n'eût point faite, s'il n'avait lu l'Ecclésiaste 1 1 Lorsqu'il rappelait à Marcia qu'elle était mortelle, qu'elle avait enfanté des êtres mortels, étant elle-même un corps de boue et périssable2, il lui citait, avec quelques changements, la Genèse : « Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière 3. » — Mais, dit-on, cette autre imitation, comment la nier ou la dissi-

1 Qu'on se rappelle les expressions si connues des poètes grecs : « Nous ne sommes sur la terre que des ombres. » (Sophocle, Ajax.) — « L'homme est un souffle et une ombre, l'ombre d'une fumée. » (Eschyle.)

2 Ch. il.

3 ni, 19. — Ménandre : « La terre, qui enfante tout, reprend tout. » — Simonide : « La vie est courte, et l'homme va bientôt s'enfermer sou» la terre.»

mulcr? Job avait dit : « Dieu me l'a donné, Dieu me l'a enlevé. » — Sénèque répète : « Cesse de te tromper sur les bienfaits de la fortune; elle te les a enlevés, mais c'est elle qui te les avait donnés 4. » — C'est une variante, n'est-il pas vrai, de la maxime biblique; et il faut en dire autant de ces vers deMénandre : « 0 homme, cesse tes vains regrets et tes plaintes excessives : richesses, femme, enfants, la fortune t'avait tout donné, elle t'a tout enlevé2. »

Euripide imite aussi Job à sa manière, dans ce passage : « Le bonheur n'est rien, c'est une vaine image qu'un Dieu a tracée et qu'il efface encore plus vite3. »

Disons mieux : aucun de ces auteurs n'est ici l'écho d'un autre, mais tous expriment un sentiment bien naturel à la faiblesse humaine, c'est la résignation aux volontés d'un Être supérieur de qui nous tenons tout, et dont la main peut sans injustice nous ôter ce qu'elle nous a donné. Est-il donc si extraordinaire que des pensées semblables se ressemblent par l'expression?

Les anciens connaissaient-ils la conscience? Trouve-

* Abstulit, sed dédit. Ep. 63.

« Edit. Didot. Page 61.

3 Voye* Stobée, Flor., t. CXHI. — On lit dans les Controverses de Sénèque le rhéteur : « Ludit de suis fortuna muneribuSj et quee dédit aufert, et quee abstulit reddit. » {Excerpt., v. 2.)

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