CHAPITRE X
Suite de la morale de Sénèque. — Des maximes les plus élevées de la morale philosophique, et de la plus pure doctrine de l'antiquité. — Condamnation de l'esclavage.
Sénèque et saint Paul reconnaissent tous deux que l'esclave est moralement l'égal du maître; tous deux recommandent de traiter les esclaves avec douceur, et ils ne dédaignent pas de se faire des amis parmi eux. Est-ce une raison de croire que ces idées sont dans le philosophe une inspiration des Épîtres apostoliques?
Prétendre que les philosophes anciens, sans exception, ont approuvé l'esclavage est une déclamation qui s'use de jour en jour, et dont le plus médiocre savant fait bonne justice. Des témoignages irrécusables établissent que depuis Socrate, c'est-à-dire depuis la naissance de la vraie philosophie et de la civilisation, il n'est presque pas de philosophe et d'esprit élevé qui n'ait protesté contre cette violation des droits les plus sacrés de l'humanité. A mesure que les progrès de la raison diminuèrent les préjugés et calmèrent les haines qui divisaient les peuples anciens; dès que legoïsme farouche qui caractérisait les citoyens des républiques grecques eut fait place à des notions plus justes, à des sentiments plus nobles sur la nature hu-
mairie 8t sur les rapports des hommes entre eux, ces protestations devinrent plus énergiques. Un passage formel d'Aristote nous apprend que de son temps ou même avant lui ! 'institution de l'esclavage avait ses adversaires, nombreux et déclarés, qui prétendaient « que le pouvoir du maître est contre nature, et que la servitude est inique puisqu'elle est produite par la violence * . » Socratc et Antistliène admettaient que les esclaves sont capables d'honneur et de vertu; ils voulaient que le maître traitât en hommes libres tous ceux qu'il verrait sensibles à la louange2. C'était poser le fondement môme de la réhabilitation. Car c'était reconnaître qu'ils sont hommes aussi bien que le maître qui les possède, puisqu'ils ont le meilleur de l'homme. P^t à quel titre une doctrine encore plus éclairée et plus hardie les relèvcra-t-elle un jour, si ce n'est en déclarant qu'ils sont égaux à tous par la vertu et par leur participation à ses récompenses ?
On ne s'étonnera pas de trouver le nom d'Euripide parmi les partisans des idées nouvelles. « L'esclave,'
i Politique, 1. I, ch. il, § 3.
2 Xénophon, Êcon., eh. xn, sur les qualités d'un bon fermier, et» ch. XIII, sur l'émulation parmi les esclaves. — Nous avons trouvé, sur la question de l'esclavage, comme sur celle de {'égalité, de Vanité du genre humain, de la charité et de la chasteté, de nombreux renseignements dans un excellent livre de M. Denis, ancien élève de l'Ecole normale : Histoire des théories et des idées morales dans l'antiquité (ÎS.'JG, ouvrcouronné par l'Institut). NTotre objet n'étant pas ici de faire des découvertes dans l'histoire de la philosophie, mais de démontrer, à l'aide de l'histoire, la fausseté de certaines assertions, nous avons cru pouvoir profiter des indications qui nous étaient fournies par une science exacte et scrupuleuse, et recourir aux; textes originaux sur lesquels avait travaillé le récent historien. A ses recherches, que nous avons vérifiées, nous avons ajouté les nôtres.
homme de bien, n'a d'esclave que le nom, car il a le cœur d'un homme libre... Ne méprisons pas l'esclave, s'il est vertueux, à cause de son nom ; quelquefois son âme est plus libre que celle des hommes libres... A quoi bon tant estimer la naissance? Ceux dont le cœur est noble et courageux, fussent-ils esclaves, je dis qu'ils surpassent en noblesse les porteurs de vains titres1... )> Cette opposition entre la servitude du corps et l'indépendance de l'âme se rencontre aussi dans Sophocle2. Ce poëte reconnaît en outre que le malheur et la servitude sont un effet des caprices et de l'iniquité du sort. Du reste, comment Euripide et tant de grands esprits portés à la justice par leur élévation même, auraient-ils pu méconnaître absolument les droits d'une classe dégradée, lorsqu'ils professaient sur l'égalité naturelle des hommes les principes suivants : « Une même terre nous a également nourris, et personne n'a de privilèges. Nobles ou non nobles, nous ne sommes qu'une même race. C'est le temps et la loi qui ont produit l'orgueil de la noblesse... C'est Dieu et non la richesse qui nous donne l'intelligence3. » Un discours de Démosthène nous apprend que des banquiers léguèrent en mourant à certains esclaves affranchis et leurs femmes et leurs banques 4.
Platon, dans les Lois, accepte l'institution de Tescla-
\ Btpb., Flor., tit. 62-86.
5 El <7wfj.a ôoûXov, àXV 6 voûç èXeuôspoç. — Stob., tit. 62-86.
3 Stobée, FloriL, tit. 86.
* Démosthène, Disc, pour Phormion. Les noms de ces esclaves que cite Démosthène sont, outre Phormion, Satyros, Timodème, Herm,Tos, « et vingt autres, » dit l'orateur.
vage, en la trouvant fort embarrassante ; il la supprime, au contraire, dans la République : la raison en est que, dans le premier ouvrage, il trace le plan d'une cité grecque, et dans le second, le modèle d'une cité imaginaire où la raison, comme l'imagination, a le champ libre. Le peuple de la République comprend une troisième classe, celle des artisans et des laboureurs, qui est chargée de tous les travaux manuels ; il ne reste donc aucune place pour les esclaves, puisqu'on ne leur laisse aucun emploi. Voici ce que renferment les Lois au sujet de l'esclavage : « Il y a quelque difficulté à justifier ou à condamner l'usage des esclaves... je ne sais que régler touchant leur possession. . . nous savons qu'il n'est personne qui ne dise qu'il faut des esclaves fidèles et affectionnés, et qu'il s'en est trouvé beaucoup qui ont montré plus de dévouement que des frères ou des fils, et qui ont sauvé à leurs maîtres la vie, les biens et toute leur famille... On dit aussi, d'un autre côté, qu'il n'y a aucun fond à faire sur un esclave... Suivant que les hommes partagent l'un ou l'autre de ces sentiments contraires, les uns, ne se fiant nullement à leurs esclaves, les traitent comme des bêtes féroces, et, à force de coups de fouet et d'étrivières, rendent leur âme non-seulement trois fois, mais vingt fois plus esclave ; les autres tiennent une conduite tout opposée... Il est utile de les bien traiter, non-seulement pour eux-mêmes, mais en vue de nos propres intérêts. Ce bon traitement consiste à ne point se permettre d'outrages envers eux et à être, s'il se peut, plus équitable à leur égard qu'envers nos égaux. En effet, c'est surtout dans la manière dont on en use avec ceux qu'on peut maltraiter impunément, que l'on fait voir
si l'on aime naturellement et sincèrement la justice1... )>
Aristote2, dont on cite si souvent les dures et iniques théories, admet que le maître peut aimer ses esclaves, du moins en tant qu'hommes ; il ordonne de les traiter avec plus d'humanité même que les enfants ; et personnellement il pratiqua ces préceptes, et fut imité en cela par ses disciples3.
Epicure donnait aux mieux doués une instruction philosophique, et se plaisait à converser avec eux1. Or, n'était-ce pas les élever jusqu'à lui et les déclarer ses égaux? Car, pour un philosophe détaché des richesses, des honneurs, et même de la patrie, qui met tout son cœur et tous ses biens dans la philosophie et l'amitié, donner à un esclave le titre d'ami et l'initier à la sagesse, n'est-ce pas lui faire présent de la liberté véritable et de la plus noble égalité? Les cyniques, qui faisaient profession de n'estimer rien que la vertu, et qui, tournant en ridicule la société civilisée, en offraient