‹ Sénèque et Saint PaulChapitre 34 sur 79 · LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LA CONSCIENCE

t-on ce mot et cette idée dans leurs écrits? Leur cst-il arrivé de dire quelquefois que le vrai bonheur consiste dans la paix de l'âme et dans le témoignage sincère d'une conscience irréprochable? Ou bien Sénèque est-il le premier qui ait hasardé dans le monde ces maximes? Lit-on aussi dans les anciens qu'il faut mettre sa gloire en soi-même, et non dans le témoignage des autres? Platon, les cyniques, les stoïciens ou quelques-uns des sept sages ont-ils recommandé de fuir et de fouler aux pieds les faux biens que le vulgaire estime? Ou bien est-ce encore une invention de Sénèque ?

Nous n'osons pas non plus prendre sur nous d'affirmer que la philosophie ancienne ait conseillé d'éviter la société des méchants, et que l'esprit humain ait été capable de trouver cette maxime : la compagnie perd l'homme. Elle abonde dans Sénèque. Si ces préceptes ne se rencontrent dans aucun philosophe antérieur à Sénèque, nous sommes prêt à reconnaître qu'ils sont imités du Nouveau Testament.

On se rappelle peut-être une Epître, que nous avons citée, sur les cours publics de philosophie fréquentés par notre philosophe dans sa jeunesse. Sénèque, en dépeignant ses anciens condisciples, note une classe d'auditeurs que la curiosité seule et le goût des belles et retentissantes paroles attirait : « Ils viennent pour entendre et non pour apprendre1. » On nous apprend qu'en leur infligeant ce blâme, il songeait aux paroles du Psalmiste : « Ils ont des oreilles et ils n'entendent pas. )>

1 Kp. CVIII. « Veniunt ut audlant, non ut discant* »

Trouverons-nous, enfin, parmi les preuves des plagiats philosophiques de Sénèque autre chose que des maximes du sens commun et des adages de la sagesse universelle? Mettrons-nous au rang des vérités nouvelles, peu connues, que nul esprit n'a enfantées, que nul écrit n'a publiées, ce précepte : « Il faut mettre de la mesure dans la vertu môme ; » ou celui-ci : « Philosophons sans faste et sans nous rendre odieux ; dissimulons notre sagesse avec prudence, de crainte d'exciter des ombrages dangereux. » Le premier est un lieu commun, et le second un sentiment épicurien qui est trop timide et trop égoïste pour un disciple de l'Évangile1.

Ce serait un travail aussi long que superflu de rassembler tous les rapports de mots ou de pensées qui peuvent exister entre la morale philosophique et l'Évangile. Combien de sentences, de métaphores, de comparaisons semblables se lisent à la fois dans les auteurs sacrés et dans les livres profanes! Qu'il nous suffise d'en avoir donné un aperçu dans ce chapitre.

Sénèque a dit comme l'Écriture : « Tous les hommes sont enclins au mal. » Mais Ménandre, Horace, Sénèque le rhéteur et cent autres, ont exprimé sous la même forme cette même pensée! Nous obligera-t-on de citer ces maximes communes qui pendant six siècles ont défrayé les moralistes et les poètes, et qui vont aboutir à Sénèque après avoir fait le tour de la littérature2?

1 Cicéron : « Philosophiœ quidem pra-cepta noscenda, vivendum autera civiliter. » (Ad Marcum fil.) — C'est la morale de Philinte.

2 Sénèque, De ira, i, 14. — II, 27, 26. — De clem., I, 7. — Controv.,

Sénèque, qui cependant vivait dans l'opulence, a vanté les avantages de la pauvreté, il a signalé les périls et l'usage corrupteur de la richesse1, Les apôtres, avec plus de sincérité, puisqu'ils n'étaient pas millionnaires, en ont fait autant. Qu'est-ce que cela prouve? Les poëtes anciens sont remplis de ces maximes, et, comme le remarque Sénèque lui-même, tous les jours elles retentissaient sur les théâtres, La nouveauté, ajoute-t-il, n'est pas de les exprimer, ce serait de les mettre en pratique2.

Sortons donc de ces généralités où les partisans du christianisme de Sénèque ont le tort de chercher de vains arguments. Laissons-les s'y égarer et s'y appesantir.

Si l'on voulait, quels rapprochements ne pourrait-on pas instituer entre la morale philosophique des anciens et les prescriptions des livres saints !

Yoici certainement un mot dont l'accent est bien chrétien, et qu'on ne s'attend pas à rencontrer hors de l'Evangile : // vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Eh bien, il est dans Platon à peu près dans les termes rapportés par les Actes : « Si vous me disiez : Socrate, nous rejetons l'avis d'Anytus et nous te renvoyons absous, mais c'est à condition que tu cesseras de philosopher selon ta coutume ; et si tu y retombes,

H, 12. — IV, 25. — Horace, Sai. 1. 1, 3, — Catulle, Carm., xxil. — Phèdre, îv, F. x. — Juste Lipse, Manud., m, 20.

i Ép. GVIII, XXXI, LXXXII, LXXXIII, GXVI1I. — De vita beata, ch. xxiv, xxv. — J. Lipse, Manud., H, 24.

2 De tranq. animi, VIII. — Ép. CVIII. — Horace, S«/., 1. I, s. 1. — Sénèque, Ép. XXV, CX, XVII, LXXIV.

tu mourras... jo vous répondrais sans balancer : Athéniens, je vous honore et je vous aime, mais j'obéirai plutôt à Dieu qu'à vous; et tant que je respirerai, je ne cesserai de m'appliquer à la philosophie1. »

Quand Platon dit : « Exceller dans la vertu, si Von vit dans l'opulence, est impossible ; » ne pense-t-on pas aussitôt à ce mot de l'Évangile : « Il est plus facile à un cable de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux? » Cela est si vrai que Celse reprochait à saint Mathieu d'avoir ici copié Platon. Sénèque, en exprimant une pensée semblable, est moins chrétien que Platon : « Il y a, dit-il, plus de grandeur d'âme et plus de force de caractère à pratiquer la vertu quand on est riche. C'est un grand mérite que de ne pas se laisser corrompre par un tel voisinage2. )>

Combien de fois le reproche de folie n'a-t-il pas été adressé aux philosophes, à Socrate, à Platon, h Cléanthe3?

1 Apolog. de Socr. Éd. de M. Cousin.

2 Stobée, Florileg. Préface de Grotius. — Saint Math., xix, 24. — Orig., Contre Celse, vi, 10. — Sénèque, Ép. XX. — On trouve dans Zenon une pensée analogue au fameux verset : Beati pauperes spirilu. Il répétait souvent, nous apprend Diogène, ces vers d'Euripide : « Il avait de grandes richesses, mais il ne s'enorgueillissait pas de son bonheur, et il n'avait pas des sentiments pins hauts que *'il eût été pauvre. » ( Diog. Laert., 1. VII, 2.) — Comparez Ménandre : « 0 trois fois malheureux ceux qui pensent fièrement d'eux-mêmes ! Ils ne connaissent guère la nature humaine.» — Autre similitude. On lit dans Cicéron : « Quœ domus tam stabilis, quœ tam forma civitas est, quœ non odiis atque dissidiis funditus everfi possit? » N'est-ce pas la sentence évangélique : « Tout royaume divisé contre lui-même sera dévoré, toute ville, toute maison divisée tombera? » (Saint Math., xn.)

8 Diog. Laer, — La folie de Cléanthe était proclamée en plein théâtre.

Le monde n'a-t-il pas dit la folie de la sagesse, avant de dire la folie de la Croix ?

Qu'on se rappelle maintenant tous les passages des anciens que nous avons dû rapprocher des livres saints, dans le cours de cette étude ; qu'on lise les recherches d'Eusèbe et de saint Clément, et on se convaincra combien il est facile de multiplier ces comparaisons. Est-il si surprenant que les mômes objets, et des objets connus et familiers, se trouvent désignés par les mêmes termes, par des métaphores analogues, à la fois dans les Écritures et dans les livres profanes? Quelle impossibilité que la raison humaine, capable de vertu et de sagesse, ait en se développât conçu des vérités que le christianisme a consacrées? Si on refuse ù l'esprit humain la faculté de trouver par lui-même les vérités du sens commun et de la morale, comment supposer qu'en les empruntant il ait pu les comprendre?

Ce n'était pas d'ailleurs dans ces généralités, trésor de sagesse où l'humanité a puisé de tout temps, qu'il fallait chercher matière à un parallèle entre Sénèque et saint Paul. De telles preuves ne sauraient être concluantes. Sur quoi, en effet, doit porter le débat? Sur ces maximes élevées et généreuses que toute l'antiquité n'a pas connues, ou qu'elle a découvertes assez tard et imparfaitement pratiquées ; sur cette partie épurée de la morale qui atteste les derniers progrès de la raison, et qui commençait à convertir les âmes d'élite, lorsque le christianisme surprit l'esprit humain dans ce travail et, se substituant ou s'alliantà la philosophie, acheva la révolution des consciences. Sénèque s'est-il uniquement inspiré des idées récemment émises par ses devanciers

les plus illustres, et déjà familières aux écoles philosophiques de son temps? ou bien s'est-il élevé au-dessus de son siècle et de ses prédécesseurs, grâce à des secours étrangers à la philosophie? Là est le vrai point de la question.

Page 1