CHAPITRE XI
De l'Égalité, de la Fraternité et de la Charité.
La charité, c'est-à-dire, suivant le beau mot de Cicéron, Y amour du genre humain 4, est à bon droit regardée comme une vertu excellente, car elle suppose une infinité de mérites dont elle est la perfection ; elle s'appuie sur des principes moraux de l'ordre le plus élevé. En effet, avant d'aimer son semblable, il faut s'être habitué à le considérer comme un égal, comme un membre d'une seule et vaste famille ; il faut accorder peu d'importance à tout ce qui divise et sépare les hommes , aux inégalités de rang ou de fortune, à la diversité des races, des institutions et du langage, aux haines qui arment les peuples les uns contre les autres, aux distinctions injurieuses qui partagent la société humaine en nobles et en plébéiens, en citoyens et en barbares. De plus, le cœur qui est capable de contenir ce sentiment large et expansif, est par cela même doux, indulgent, miséricordieux, enclin à l'amitié, à la bienfaisance. Que de préjugés et de passions il faut vaincre pour atteindre à cette vertu des belles âmes et des esprits éclairés I Voyons s'il est vrai, comme on l'a souvent prétendu, que les anciens
1 Caritas generis humant.
n'ont connu ni le nom ni la chose ; examinons quelle doctrine ils ont professée sur V égalité naturelle des hommes, sur Y unité du genre humain, sur la fraternité, sur Y amitié, la bienfaisance, le pardon des injures, sur toutes ces vérités que les modernes, même chrétiens, n'acceptent pas toujours facilement et sans se révolter.
si.
l'égalité et la fraternité.
De tous ces principes philosophiques, le plus ancien et le plus populaire, c'est celui de Y égalité naturelle. On arrive très-vite à comprendre qu'on est l'égal d'un grand, d'un roi ; que tous les hommes ont une mère commune, la nature, ou un même père, qui est Dieu ; et que toutes ces inégalités d'un jour, œuvre capricieuse du hasard, s'effacent dans la suprême égalité du tombeau, f/cst la philosophie de la multitude; les tribuns rendent inutiles les moralistes. L'esprit même le plus grossier avouera sans peine que la seule inégalité réelle est celle de l'intelligence et du mérite, et que l'homme vraiment supérieur est celui qui honore l'humanité ou sa patrie par ses sentiments et par ses actions. Nous n'avons pas à insister sur ce point, le chapitre précédent l'a suffisamment éclairci.
Si l'idée de l'égalité est née vite et a été promptcnicnt acceptée, on ne peut pas en dire autant deYimitédu genre humain et de la fraternité naturelle de tous les hommes. La première suppose l'amour de soi, et celles-ci l'amour
du prochain, ce qui est presque contradictoire. Les Athéniens sentaient bien qu'un habitant du rivage valait un habitant dos montagnes; ils avaient d'ailleurs intérêt à ne pas mettre trop de différence entre un cupatride et un citoyen de la quatrième classe; mais ils se persuadèrent très-tard qu'un habitant d'Argos ou de Thèbes allait de pair avec un autochtone de l'Attique, et surtout que les Barbares étaient des hommes comme les Grecs. Le progrès consista d'abord à appliquer le nom et l'idée de patrie, non plus à sa cité, à sa bourgade, mais à toute la Grèce. Au temps de Socrate, les meilleurs esprits s'attachèrent à démontrer que les Grecs ne formaient qu'une .seule nation, une même famille, et que les guerres qui les divisaient étaient des discordes civiles ; c'est le sentiment d'Aristophane, d'Euripide, de Platon, d'Aristnte *. Il se répand et s'accrédite sous la génération suivante, gagne jusqu'à des Spartiates, qui s'affligent d'avoir battu les Corinthiens, et, grâce à Isocrate et à PJiocion, contribue au succès de Philippe, à la réunion des Grecs sous un même chef.
Alexandre apprend aux Grecs à se défaire de leur antipathie dédaigneuse pour les Barbares; la conquête de l'Asie a pour résultat d'égaler les vaincus aux vainqueurs, et de cimenter entre eux une alliance honorable par la communauté des lois et du langage : « elle forme de cent nations diverses un seul grand corps, en mêlant dans la coupe de l'amitié les coutumes, les mœurs, les mariages, les lois; elle accoutume les
1 Lysistrate, v. 1130, 1.300. — Euripide Suppl, 530. — Platon, Hép.
hommes à regarder le monde entier comme leur patrie, les bons comme des concitoyens et des frères, les méchants comme des étrangers â. » Cet essai gigantesque de monarchie universelle ébauche dans les esprits l'idée, jusque-là inconnue, de l'unité du genre humain. Le stoïcisme la met en pleine lumière , l'empire romain la réalise.
Tout concourut, après Alexandre, à détruire les sentiments égoïstes qui avaient fait la force des petits États grecs, et entretenu la division parmi les peuples : la décadence de la Grèce, la corruption des villes indépendantes, le démembrement de l'empire macédonien, le mélange des peuples, produit par les guerres des successeurs et par les armes romaines, enfin les systèmes de philosophie sceptiques et matérialistes, inspirés par le désespoir, et dont l'effet fut de ruiner sans retour les principes conservateurs qui avaient soutenu les anciennes sociétés. Il n'y a plus de patrie pour Aristippe; elle est partout où l'on vit bien 2. Aux yeux des cyniques, la patrie, la famille, la société, la pudeur, autant d'illusions et de préjugés ! « Ma patrie, disait Cratès, c'est le mépris de l'opinion, et je suis concitoyen de Diogène3. » Le sceptique se détache si complètement des idées vulgaires et se rend si indifférent à tout, qu'il ne se soucie plus de savoir ce que font et disent les hommes, ni même en quel
1 Plutarque, Vertu d'Alexandre, 1er dicours, ch. VI.
2 Diogène de Laërte, en parlant des disciples d'Aristippe : « Ils ne trouvent pas raisonnable que le sage expose sa vie pour sa patrie, parce que ce serait sacrifier la sagesse aux intérêts des insensés, et que d'ailleurs la véritable patrie est le monde. » (L. II, 8.)
3 Id.} 1. VI, ch. il.
climat est la Grèce4. L'épicurien, moins exagéré, se contente de rire des guerriers et des politiques ; aussi repoussc-t-il leurs idées exclusives, leurs haines aveugles ; dans la douce et large bienveillance que le bonheur lui inspire, il considère tous les étrangers comme autant de citoyens, il veut les mêler à sa nation, afin que la concorde règne entre tous les êtres doués de raison ; son unique regret c'est de ne pouvoir traiter les animaux avec la même équité et les mêmes égards 2. Ce n'est point par le doute ou la raillerie, mais par une démonstration rigoureuse que Zenon fonde le dogme de l'unité du genre humain et de la parenté de tous les hommes : « Tous les hommes, disent les stoïciens, possèdent la raison qui est une dans son principe ; donc ils sont tous capables de loi et de la même loi. C'est donc la raison qui établit entre eux l'égalité et la parenté ; la loi unique qui commande à tous est la volonté même de Jupiter, ou de l'ordonnateur du monde; d'où il suit qu'il n'y a qu'un seul Etat, puisqu'il n'y a qu'une loi. Cet État c'est le monde, république des hommes et des dieux, car les dieux participent comme nous à la raison et obéissent à la même loi 3. » Cette vaste cité embrasse tous les êtres raisonnables, sans distinction de rang, de condition ou de nationalité. Zenon ajoutait : « L'amour est le dieu qui opère le salut de la cité 4. »
On peut voir l'application de ces principes dans les
1 Diog. Laer., 1. IX, ch. il.
- Porphyre, De abstin., I, ch. XII.
3 Diog., 1. VII, ch. I. — Porphyre, De abstin., III, ch. XX. — Eusèhe, Prép. évang., xv, 15. — Cieéron, De leg,} i, 7.
4 Porphyre, De abstin., 1. III, 20.
écoles mômes des philosophes, où se pressait une foule d'étrangers de tout pays, des pauvres, des esclaves, h côté des savants et des riches. Antisthène était d'une race méprisée à Athènes, Zenon venait de Phénicio, il eut pour disciples le manœuvre Cléanthe et l'esclave Persée. Les historiens et les poètes se font l'écho des idées nouvelles. « Quiconque est porté au bien par sa nature, est de race noble, dit Ménandre, qu'il soit Éthiopien ou Scythe. Anacharsis n'était-il pas un Scythe * ? » Mais l'interprète le plus enthousiaste de la théorie du Portique c'est Cicéron, qui vivait dans un temps où Rome avait accompli le dessein d'Alexandre. Le dogme stoïcien est le fondement de ses Lois, lame de son Traité des Devoirs. Voici d'abord en quels termes il expose l'idée de la république universelle, composée des hommes et des dieux : « Puisqu'il n'y a rien de meilleur et de plus divin que la raison qui est commune à l'homme et à Dieu, le premier lien pour l'homme est celui qui l'unit à Dieu., . Les dieux obéissent comme nous aux lois qui régissent le monde, aussi le monde entier doit-il être considéré comme la république universelle des dieux et des hommes... Chacun de nous doit donc se regarder comme un citoyen du monde entier, Lorsque l'âme, contemplant l'immensité magnifique des choses, se dégagera des limites et des murailles d'un État particulier, lorsqu'elle ne verra plus dans l'univers qu'une ville où elle a droit de cité, grands dieux! comme elle connaîtra sa valeur! comme elle
2xù9y)ç tiç ôXeGpoç ' ô 8' 'Avà^apsiç où Exû6r]ç ; Dans l'édition de Grotius, ces vers sont attribués à Epicharme.
méprisera tout ce que le vulgaire admire1 ! » Si nous abaissons maintenant nos regards vers la terre, si nous arrêtons notre pensée sur les rapports qui nous unissent aux autres hommes, nous verrons, dit encore Cicéron, qu'il y a plusieurs sortes de sociétés : « la première, la plus étendue de toutes, comprend tous les hommes en particulier et tous les peuples en général... de celle-ci, qui est immense, passons à une autre qui est plus restreinte, celle où l'on forme une même nation, un même peuple, où l'on parle la même langue; une autre encore plus resserrée, c'est lorsqu'on est delà même cité.». Enfin, les liens du sang sont les plus immédiats : c'est la société ramenée de son immensité à un point 2. » Pour ceux qui disent qu'il faut tenir compte des citoyens, mais nullement des étrangers j ils détruisent la société universelle du genre humain, laquelle n'existant plus, il n'existe plus aussi ni bienfaisance, ni libéralité, ni bonté, ni justice. S'armer contre ces vertus, c'est se rendre coupable, d'impiété envers les dieux immortels3» Ce n'est pas assez de connaître ces principes, il faut y conformer nos sentiments; notre affection, partant de la famille, doit rayonner de proche en proche, et embrasser l'humanité ; « Parmi nos devoirs, il n'en est point de plus noble ni d'une plus large application que celui qui établit un lien enire les hommes, une alliance et une relation d'intérêts, en un mot, X amour du genre humain. Ce
1 De ojf.t i, 23.
2 De o//-., ni,17.
1 De off., m, G.
sentiment, né dans la famille, commence par les pères et les enfants ; il enveloppe dans son affection la femme et toute la race, puis il se répand au dehors, par les parentés, les alliances, par les amitiés et les voisinages; en second lieu par les citoyens et par les amis politiques ; il finit par embrasser la grande famille humaine. Lorsque ce sentiment rend à chacun ce qui lui est dû, et maintient par l'équité la civilisation tout entière, il s'appelle la justice; il faut y ajouter la bonté, la piété, la libéralité, la bienfaisance, la douceur et les vertus du même caractère1. »
Ainsi se trouve gradué et mesuré le sentiment cosmopolite appelé la philanthropie. Quant à la distinction des Grecs et des Barbares, Cicéron dit : « Si, comme le prétendent les Grecs, il faut qu'on soit Grec ou Barbare, je crains bien que nous autres Romains nous ne soyons à ce compte que des Barbares ; mais si ce nom doit venir de la différence des mœurs, et non de celle des langues, je crains que les Grecs ne soient pas moins barbares que les Romains 2. »
Rome offrait alors une image imposante de cette société universelle. Des étrangers y affluaient de tous les points du globe en nombre infini. C'est la patrie commune du genre humain, disait Sénèquc. C'est aussi ce que semblent vouloir dire les poètes en affectant de rapprocher urbs et orhs} la ville et le monde :
Itomànœ spatium est urbis et orbis idem n.
1 De ftnib., \, 23.
* De rep., 1,37.
» Ovide, Fastes, II, G84.
ÉGALITÉ, FRATERNITÉ. . ul9
Los expressions modernes, Y humanité, les lois de l'univers, le genre humain, deviennent d'un usage fréquent ; la plupart, comme mundi jura, fœdera mundi, ajoutent h leurs sens astronomique un sens moral ; réunion de sens qui atteste une origine stoïcienne. En même temps se développe un autre sentiment philosophique, auquel les circonstances et l'état de l'opinion donnaient faveur : c'est l'amour et l'estime de la paix, la haine de la guerre. En décrivant les lignes de César, Lucain se demande si tant de milliers de bras n'auraient pas été employés plus utilement à améliorer quelque contrée sauvage du globe, à faciliter la navigation le long des côtes périlleuses, apercer des isthmes, à ouvrir des passages aux flottes. Réflexions surprenantes de la part d'un ancien î Le poëte forme un vœu qui ne manqueraitpas de hardiesse môme aujourd'hui : « Puisse le genre humain déposer les armes et ne penser qu'à son bonheur; que toutes les nations s'aiment les unes les autres. »
Tune genus humanum positis sibi consulat armis
Les douceurs d'une paix prolongée, succédant à des guerres sans terme et sans mesure, l'intention bien arrêtée du gouvernement de renoncer à l'ambition des conquêtes, contribuaient sans doute à rendre ces idées populaires; mais elles n'étaient pas nouvelles parmi les philosophes et nous les voyons exprimées dans Aristote, Isocrate, Epicurect Cicéron.
1 Phars.j vi, ai.