LA BIENFAISANCE OU LA CHARITÉ
De ces principes naissent des conséquences qu'il nous reste à examiner. Puisque les hommes sont égaux et unis entre eux par les liens d'une parente naturelle, il suit de là qu'ils doivent éprouver les uns pour les autres une sympathie proportionnée, comme dit Cicéron, au degré d'affinité qui les unit. Cicéron revient très-souvent sur ce point essentiel de la morale, qu'il a si bien expliqué dans les passages qui précèdent : « Nous avons un penchant naturel à aimer les hommes, et c'est le fondement du droit. — L'homme est créé pour l'homme, pour un échange de bons offices. — C'est une loi de la nature que l'homme porte intérêt à l'homme quel qu'il soit, par cela seul qu'il est homme. -*- Aucun homme ne doit être étranger à un autre homme, par cela seul qu'il est homme1. » C'est le sens de la célèbre maxime du poëte : « Homo sum, nihil humant a me alienum puto. » Socrate, Àristote et Platon voulaient que l'unité régnât entre tous les habitants d'une môme ville : sentiment qui ne diffère des maximes stoïciennes que par son Cfl* ractère exclusif.
Le premier effet de dette sympathie c'est de nous inspirer de la pitié pour le malheur. Les stoïciens condamnaient cette tendresse d'unie qu'ils appelaient une infir-
i De leg.j l, 15, 13, 10. — De o/f. i, 17. — m. — De finlb., m.
mité morale, mais ils prescrivaient de faire tout ce qu'elle nous suggère 4. Distinction bien difficile à observer, et qui n'existait , même pour eux , qu'en paroles. Aussi trouvons-nous dans les écrivains, surtout au premier siècle, de fréquentes exhortations à la pitié; les déclamateurs contemporains de Sénèque le père en sont remplis : « Laissez-vous toucher; la fortune est inconstante, elle change les vaincus en vainqueurs et abandonne ceux qu'elle avait élevés... C'en serait fait de l'univers, si la compassion ne mettait fin h la colère... Croyez-moi, il n'y a pas de honte à s'attendrir... Quelle vive amitié naît de cette tendresse compatissante ! ... Je dois me montrer miséricordieux envers beaucoup, beaucoup l'ont été envers moi. Aussi, quiconque me représente en sa personne une image de mes infortunes, je le considère comme mon parent... Ne soyez donc pas inhumains envers celui que le malheur afflige. Combien ont pu témoigner de la compassion qui aujourd'hui l'implorent 2. » On peut nous répondre que ce sont des sentiments qui ont été exprimés de tout temps, parce qu'ils ont été de touttemps éprouvés. Loin d'y contredire, nous allons le démontrer : « Ne vous réjouissez point du malheur des autres, on ne peut se flatter d'y échapper... Ne repoussez point d'un air dur celui qui souffre ; souvenez-vous que vous êtes homme... Je suis homme, si je restais insensible aux calamités humaines je ne ferais pas preuve de sagesse... Ne reprochez à personne sa pauvreté; elle est aussi un don des dieux... Lequel
1 Sénèque, De clem,} n, 6.
2 Contr., i, i. — m, 19. — IV, 27. — Excerpta cont)\3 vm, 6.
choisiriez-vous, ou de faire du mal à vos amis et de procurer votre propre bien, ou de partager leurs chagrins?... Combien il y a de cruauté à refuser des larmes à ceux qu'il faut plaindre ! Gardez-vous d'ajouter à la douleur du malheureux par votre insensibilité. Le méchant seul ne sait pas s'attendrir1. » Ces maximes appartiennent à tous les poètes anciens, à Euripide, à Sophocle, à Hésiode, à Ménandre surtout, qui a respiré un air plus généreux.
Mais la pitié ne suffit pas, il faut que la main secoure ceux que le cœur a plaints. La bienfaisance est un devoir au jugement de ceux mêmes qui interdisent au sage la compassion. Le rhéteur Gallion, celui-là sans doute qui adopta le frère de Sénèque, développait ainsi cette maxime dans un plaidoyer : « Il n'y pas de droit contre la loi naturelle... Quoi ! vous m'empêcherez de pleurer à la vue d'un homme dans le malheur ! Quoi 1 vous m'empêcherez de me ranger du parti d'un homme que sa noble conduite aura mis en péril ! Nos sentiments dépendent de nous et ne reconnaissent pas d'autre au* torité. A personne on ne peut défendre la compassion. Il existe en effet des droits non écrits, mais plus certains que tous les écrits du monde. Oui, j'ai le droit de donner l'aumône au mendiant et d'ensevelir un mort sans sépulture. C'est un mal que de ne pas tendre la main à ceux qui sont tombés. Il y a là-dessus des droits communs au genre humain2. » Un autre rhéteur, dans la même controverse, soutenait la thèse de Gallion avec
1 Stobée, Flovil., t. XXXVll etCXllh
2 Conlr., vl.
un tour de phrase qui rappelle certains développements de Sénèque, et surtout le passage de la lettre xl sur les esclaves : u Cet accusé, disait-il, a renoncé aux douceurs de la maison paternelle pour vivre avec un mendiant. Connaissez donc son forfait : il a foulé aux pieds les lois pour témoigner sa compassion à des infortunés... Mais cet infortuné qu'il a secouru, c'est un homme : vous ne voulez pas qu'on nourrisse un homme ? C'est un citoyen : vous ne voulez pas qu'on nourrisse un citoyen? C'est un ami : \ous ne voulez pas qu'on nourrisse un ami? C'est un proche : vous ne voulez pas nourrir un proche1?))
L'égoïsme est blâmé, le dévouement aux intérêts de tous est conseillé. « Celui-là seul sait vivre qui ne vit pas pour lui seul 2. » Les stoïciens exprimaient plus grandement la môme pensée : « Il faut se croire né pour le monde et non pour soi3. » Yoici la théorie, et en quelque sorte le catéchisme de la bienfaisance, d'après Cicéron : « Quels sont les devoirs du sage envers les hommes? Il ne doit pas se contenter de rendre ces services vulgaires dont parle Ennius et qui sont passés en proverbe, tels que montrer le chemin à celui qui s'égare, lui laisser allumer son flambeau au notre, n'interdire à personne l'usage d'une eau courante, conseiller de bonne foi celui qui délibère... L'homme de bien, sagement libéral, rachète les captifs des mains des pirates, paye les dettes de ses amis, les aide à doter leurs filles, à amasser dea
* Contr.) I, 1.
2 lhi<L, pj 78.
■5 Non gibi sed toti gviiitum se eredere mundo. (Luc;un.
biens ou à augmenter ceux qu'ils possèdent... User de sa libéralité sans se dépouiller de son patrimoine, voilà
le plus digne usage qu'on puisse faire des richesses
L'hospitalité est encore une vertu qu'on a raison de louer... Il faut s'appliquer à se rendre utile à toutes sortes de personnes. Mais je regarde un bienfait comme mieux placé sur l'homme probe que sur le riche... Considérons l'homme et non sa fortune1. »
Plus d'un moraliste a tracé de tels préceptes : « J'ai de grandes richesses, fait dire Horace à un débauché, elles suffiraient à trois rois. — Eh bien I ne pourriez-vous pas faire un plus noble usage de votre superflu ? Pourquoi, malgré votre opulence, laissez-vous dans la misère tant de pauvres qui ne méritent pas de l'être ? Pourquoi laissez-vous en ruine tant de temples ? Et la patrie n'aura-t-elle rien de ces biens accumulés 2 ? » Pour être une vertu, la bienfaisance doit être désintéressée. Si celui qui donne, disait Sénèque le rhéteur, n'agit pas seulement en vue d'être utile à l'obligé, s'il en espère quelque prix pour lui-même, ce n'est plus un bienfait, mais un calcul : « Quoi de plus honteux qu'une passion vénale3? » Le désintéressement ne suffit pas, il faut que la douceur et l'affabilité viennent par-dessus : « Le plus petit présent devient grand s'il est accordé de bon cœur. Au contraire, vous détruisez tout le mérite d'une bonne action, si vous la repro-
1 Cicér., De offic, I, 15, 16. — II, 16, 18, 20.
2 Cur eget indignus quisquam te divite ? etc. (Sat., I. it, s. 2, v. 99.) » Contr., iv, 24, 8.
chez. Vous aviez agi généreusement; votre langage devient vil, et ruine ce que vous avez fait, si vous vous vantez à un ami du présent que vous lui avez accordé. Votre conduite avait été celle d'un roi, vos paroles sont d'un assassin... <e Reprocher à l'indigent le pain qu'on lui a donné, c'est tremper d'absinthe le miel attique... Si, voyant un pauvre nu, vous lui avez donné un vêtement, vous découvrez encore plus sa nudité en l'outrageant1. »
Autre caractère excellent de la bienfaisance : elle doit s'exercer envers tous; gardons-nous de rendre le mal pour le mal. « L'homme de bien est juste, dit Platon, et incapable de nuire à qui que ce soit... Si quelqu'un soutient que la justice consiste à rendre à chacun ce qu'on lui doit, et s'il entend par là que l'homme juste doit du mal à ses ennemis, comme il doit du bien à ses amis, ce langage n'est pas celui d'un sage, car il n'est pas conforme à la vérité : nous venons de voir que jamais il n'est juste de faire du mal à quelqu'un 2. « Supportons l'injustice avec douceur : c'est, dit à son tour Ménandre, la perfection de la vertu 3. » — « Quoi ! répondra-t-on, je ne me vengerai pas de mes ennemis ! Le Ciel me refuse le spectacle de leurs larmes ! . . . Malheureux! tu blasphèmes... soumets-toi au Ciel4. » Celui qu'il faut plaindre, ce n'est pas celui qui reçoit l'injustice, mais bien, selon Socrate, celui qui la com-
1 PhUém., Frag., p. 121, 127, 128. — Ménandre, p. 71 .
2 Platon, Républiq.,\. I. p. 19 (édit. de M. Cousin). — Criton, p. 143.
3 Stob., Flor., t\t. 5.
4 Théoffnis.
met1. ((Subir l'injustice vaut mieux que la commettre. N'écoutons pas les politiques qui autorisent les inimitiés, et les croient clignes d'un grand cœur. Rien au contraire n'est plus louable, rien ne caractérise mieux une âme grande et noble que la clémence et l'oubli des injures2. » Les réprimandes les plus justes doivent être tempérée! par la bienveillance, et le châtiment doit avoir pour but de corriger le coupable. L'État aura donc, suivant l'idée de Platon, des sopbronistères où le prisonnier, avant de subir sa peine, entendra chaque jour la voix des magistrats et apprendrait détester son crime : ainsi transformé par la punition même, il sera rendu à la société. La raison de cette compassion pour les coupables, c'est que la plupart des fautes et des crimes se commettent avec légèreté, par ignorance, plutôt que par malice. « 0 mon fils, dit chez Xénophon un philosophe, ne t'irrite pas contre ton père, parce qu'il m'a fait assassiner. Il a plus agi par ignorance que par méchanceté. Or, tout ce que les hommes font par ignorance , je tiens qu'ils le font contre leur volonté 3. »
Revenons à Sénèque, qui est à la fois le terme et le point de départ de cette revue des doctrines de l'antiquité sur la question qui nous occupe. Nous affirmons que toutes les maximes de ce philosophe sur Y égalité ', la fraternité, la bienfaisance, ou la charité, maximes qu'on nous donne comme autant d'imitations des livres saints, rentrent sans exception dans la foule
1 Gorgias.
s Cicéron, Tusc, Y. — De off., I. 25.
» Cyropéd.,]. U\, ch. i.
dos idées et des Sentiments que nous venons de citer, et en offrent, presque toujours, la reproduction littérale.
Quelle est, en effet, l'opinion de Sénèque sur V unité du genre humain, sur Y égalité et la fraternité? On cite do lui cette phrase : « Cet ensemble que tu vois , où les choses divines et les choses humaines sont enfermées , ce n'est qu'un tout; nous sommes les membres d'un vaste corps. La nature a fait de nous des parents, puisqu'elle nous a tirés des mémos éléments pour une même fin; elle nous a inspiré une affection mutuelle et nous a faits capables do société ; elle a établi le droit et la justice; en vertu de ses lois il est plus malheureux de nuire que de recevoir un dommage. Ce sont ses ordres qui mettent en mouvement les mains bienfaisantes. Ayons dans le cœur et sur les lèvres ce vers :
Rien de ce qui est de l'homme ne m'e^t étranger.
Oui, nous sommes nés pour vivre en commun. Notre société ressemble à une voûte ; elle tomberait si ses diverses parties ne se faisaient obstacle, et c'est ce qui la soutient1. »
Voila on effet la charité expliquée au sens des stoïciens et d'après l'opinion panthéiste. Nous n'avons pas à le prouver, c'est l'évidence môme, et beaucoup de passages semblables, cités ailleurs, en font foi. Quant aux expressions, il n'en est pas une seule, sauf peut-être la
1 Ep. 95.
comparaison tirée d'une voûte, qui ne se rencontre dans Cicéron, Virgile, Manilius, dans les rhéteurs du siècle d'Auguste, en un mot, dans tous les écrivains qui ont exposé les idées stoïciennes. L'expression « parent » est, dit-on, bien voisine de l'appellation ({frère ; » sans doute, mais ce n'est pas Sénèque qui a inventé cette expression. Ce qu'il faut remarquer, c'est que Cicéron, exprimant les mêmes idées, est bien supérieur à Sénèque, parce qu'il les dégage des erreurs dogmatiques dont elles portent ici l'empreinte. Il n'a pas besoin, pour y croire, de les rattacher à des principes panthéistes ; elles le persuadent par leur grandeur et par leur beauté même.
En recommandant l'amour du prochain, Sénèque ne fait que répéter les lieux communs de la morale, tout ce que nous avons lu dans Cicéron et dans Ménandre d.
Sénèque dit aussi que les philosophes doivent se mêler au monde, pour le corriger doucement, sans orgueilleux mépris ; que la vraie sagesse, la seule qui soit utile aux hommes, n'affecte point un air hautain, ne heurte point les communs usages, et se garde de blâmer avec aigreur les mœurs qu'elle prétend réformer2. Cela revient à conseiller l'habileté et les tempéraments aux philosophes trop austères, la propreté et la décence à ceux qui prennent un extérieur négligé pour le signe d'une belle âme. En effet, Sénèque se moque, dans cette épître, des barbes incultes et des robes malpropres ; il désapprouve les mortifications, et la frugalité trop voisine de la misère ; il veut que le sage sacrifie aux Grâces. Ce passage
* De ira, ï, 5. — III, 43. — Ep. XLVin. a Ep. v.
est une leçon de bon goût et de bon sens donnée à quelques exagérés par un philosophe qui connaît le monde, et il n'y a rien là d'assez nouveau ni d'assez étrange pour qu'on y soupçonne une inspiration évangélique.
Yoici les prescriptions de la charité, suivant Sénèque ; nous les transcrivons telles qu'on les cite : « Qu'on partage son pain avec celui qui a faim. — Il faut porter secours d'une manière pleine de douceur. — La bienfaisance doit être discrète et surtout éviter l'orgueil. — Ce qui est semé pour être récolté n'est pas un bienfait. — Accordons nos bienfaits, ne les plaçons pas à intérêt. — L'ingratitude ne doit pas refroidir la bienfaisance. . . . Que d'hommes sont indignes de voir le jour, et cependant le soleil luit sur eux ! — Les dieux dispensent d'un cours égal leurs bienfaits sur les peuples, ils répandent en temps favorable les pluies fécondes sur la terre, ils déchaînent les vents sur la mer, ils indiquent la saison d'hiver par les révolutions des astres et ils tempèrent la chaleur de l'été par des souffles cléments1. » Parmi ces préceptes, la plupart ont été cités par nous dans les pages qui précèdent, et n'appartiennent pas plus à Sénèque qu'à Cicéron2, à Ménandre, à la philosophie et au cœur humain. Il en est quelques-uns que Sénèque lui-même, dans l'endroit où il les exprime, attribue aux stoïciens, et regarde comme des maximes banales : telle est cette recommandation, «partager son pain avec celui qui a faim.» Car il est à remarquer que la manière dont on cite ces passages est presque toujours inexacte ; Sénèque
1 De benef., iv, 14. — i, 8. — Vil, 31. — n, 11. — De otio sap., 28.
2 L'expression fœneruri bénéficia est de Cicéron (De amie., IX, 31).
ne donne pas ces conseils en son propre nom, il dit an contraire qu'il regarde comme inutile de les donner, et Jl n'y voit que des formules générales.
La question de la bienfaisance était fréquemment agitée dans les écoles. Nous pouvons nous former une idée des principaux développements que ce sujet favori recevait des maîtres stoïciens, par cet endroit du Traité sur la clémence où Sénèque, pour disculper sa secte du reproche de dureté que la multitude lui adressait, explique le paradoxe qui interdisait au sage la pitié. « S'apitoyer sur les malheurs d'autrui, en concevoir de la douleur, verser des larmes à la vue de l'infortuné qui gémit, est une faiblesse indigne du sage ; rien ne doit ébranler sa constance, ni altérer sa sérénité. Toutefois, il fora de grand cœur tout ce que la compassion peut inspirer aux âmes qui s'y abandonnent; il tendra la main au naufragé, il donnera l'hospitalité au banni, une obole à l'indigent. Il rendra à une mère désolée le fils qu'elle a perdu, il le retirera des fers; pareil aux dieux, il regardera de près l'infortune, il secourra principalement ceux qui méritent son appui ; sa bonté môme descendra sur ceux qui en grande partie ont mérité ce qu'ils souffrent; mais il n'ira pas s'affliger ou s'attendrir à la vue de quelque pauvre effrayant de maigreur et couvert de haillons malpropres. Il n'y a que les yeux malades qui deviennent rouges et sensibles en regardant des yeux endoloris1. » Yoilà ce qui autorisait Sénèque à dire : «Aucune secte n'est plus douce, plus bienveillante que celle des stoïciens ; aucune n'est plus animée de l'amour des
i L. II, ch. VI.
li< mimes , plus attentive au bien commun : car elle a pour objet principal d'être utile et secoUrable à tous et à chacun en particulier1.))
Comme Cicéron2, Séncque veut qu'on se dépouille de toute arrogance, même envers un ennemi. Il va même plus loin que Cicéron, car il veut qu'on porte secours à un ennemi 3. Mais ce précepte ne lui appartient pas en propre, c'est une maxime stoïcienne, et il le dit formellement : « Les stoïciens soutiennent qu'il faut secourir ses ennemis mêmes d'une main pleine de douceur. » Nous en conviendrons avec Séneque : la secte stoïcienne, mieux que toute autre, a justifié les belles paroles de Platon, qui appelle le philosophe un médecin des âmes, et qui assigne à la philosophie le soin de guérir nos infirmités morales, de nous sauver de la maladie des vices1. Personne dans l'antiquité n'a mis plus de dévouement et plus de science dans l'accomplissement dece ministère. Aussi les stoïciens ont-ils suivi et développé les maximes émises par Platon et répétées par Cicéron sur l'indulgence qu'il convient d'employer h l'égard des pécheurs, sur les ménagements à garder envers ceux qui s'égarent. Ce qu'il faut se proposer, disent-ils, c'est moins de punir que de corriger; qu'on évite tout sentiment de vengeance, de haine ou de colère dans les réprimandes ;
1 De clément., n, 3.
2 De offidis, i, 38. — Séuèq., De vif. heat., XX.
:5 « Opem ferre etiara inimicis miti manu. » (De ofio snp., XXIX.
* Cicéron dit aussi : « 11 faut demander à la philosophie le remède contre nos vices et nos péchés. » [Tusc., v.) De là l'emploi si fréquent de ntorbiêS, au sens moral, pour désigner le péché, le vice, le mal, et de l'expression saius, qui signifie la guérison de l'âme, le salut du coupable. — Voyez Horace, Ep. I, 135. — Ep. XVI, 41.
rappelons avec douceur ceux qui sont hors du droit chemin ; accablons de bienfaits ceux qui nous payent d'ingratitude : c'est l'infaillible effet delà vertu que de triompher du vice1.
Sénèque, sur la question qui nous occupe, n'a donc
1 De ira, Xiv. — vu, 31. — Nous n'avons rien dit des maximes de Sénèque sur Y amitié, parce que sur ce point on ne cite de saint Paul aucun texte qui prête à un rapprochement. On peut lire l'épître IX et l'épitre vi ; on y trouvera les principes et les sentiments des anciens, d'Epicure, de Métrodore, d'Hermachus, de Polyenus, d'Aristote, de Platon, de Socrate, de Gicéron. Nous nous bornerons à cette citation, tirée de l'épitre ix : «Dans quel but cherché-je un ami? Afin d'avoir quelqu'un pour qui je puisse mourir (pro quo mori possim), que je puisse suivre en exil, pour qui j'aille au-devant de la mort et je puisse me sacrifier (cujus morti me opponam et impendam). » C'est le développement éloquent de la pensée antique : deux amis ne forment qu'une seule âme ; c'est la théorie du dévouement que l'amitié inspire aux nobles cœurs, et dont la poésie et l'histoire ont consacré les plus beaux traits. — Au sujet de ce passage, nous renouvellerons une remarque déjà faite, c'est qu'on rencontre parfois dans Sénèque le Philosophe des expressions, des tours de phrase qui semblent empruntés aux Controverses de Sénèque le Rhéteur. Comparez, en effet, le passage cité de l'épitre ix avec la phrase suivante d'une controverse : « Montanus Votiénus dit : Ne croyez pas qu'elle soit tombée victime de la colère d'un père. Elle est morte pour celui à qui elle avait consacré sa vie, elle s'est sacrifiée pour celui à qui elle s'était donnée (Mi se, cui addixit, impendit). Vous savez qu'elle avait un mari, afin de pouvoir mourir pour lui (pro quo mori posset). » (Contr., vi, 32.) — Certains critiques, examinant séparément le passage de l'épitre ix , ont prétendu que l'emploi du verbe impendi avec le sens de se sacrifier, mourir, constituait dans le philosophe un néologisme chrétien. En effet, disent-ils, on rencontre ce terme dans la Vulgate : « Ego autem libentissime impendam et superimpendar pro animabus vestris. » 'Eyo) 8è ^ôtora ôa^avr/cra) xai £xoa7ravr,QY;<70[/.ai u7T£p twv tyuyàv u[xwv (II Ep. aux Cor., xil, 13). Donc Sénèque a pris cette expression à saint Paul, c'est-à-dire à son traducteur. Pour corroborer cet argument, ils citent des 'passages de Tertullien où ce verbe se trouve : ce sont deux preuves de la même force. — Heureusement, le déclamateur Votiénus est venu à notre aide et nous a fourni le moyen de prouver que Sénèque n'avait pas eu besoin d'imiter saint Jérôme et Tertullien. Pour nous appuyer, nous aussi, sur deux témoignages, nous citerons Manilius :
« Impendendus homo est, Deus esse ut possit in ipso. » (îv, 407.)
rais aucune opinion nouvelle. Pour achever ce double parallèle, exposons en peu de mots les principes correspondants de la doctrine de saint Paul.
Le christianisme dit, comme la philosophie, que le genre humain ne forme qu'une seule famille , issue d'un même père, et sortie des mains du môme auteur; il ajoute un mot plus expressif, un sentiment plus affectueux, et déclare que tous les hommes sont frères. De plus, il donne à cette fraternité universelle une sanction religieuse : en effet, tous les hommes, enveloppés dans la même faute et punis du même châtiment, ont été rachetés du sang d'un Dieu.
Le christianisme ne recommande pas seulement des dispositions bienveillantes envers le prochain, de la sympathie, de la douceur; il veut quelque chose de plus vif et de plus agissant, l'amour, et il en fait une loi : « Aimez-vous les uns les autres, aidez-vous à porter vos fardeaux, soyez pleins de tendresse pour vos frères, aimez votre prochain comme vous-même, pour plaire à Dieu1.)) Comment les hommes ne s'aimeraient-ils pas entre eux lorsque Dieu a aimé les hommes jusqu'à mourir en croix pour leur salut? Voilà tout à la fois et le précepte et la raison du précepte.
Il y a de grands rapports entre les prescriptions des livres saints au sujet de la charité, et celles que renferment les traités de morale philosophique. Rapprochez des passages cités de Cicéron, de Ménandre, de Philémon, des deux Sénèque, les préceptes si connus des
i Ep. aux Gai., VI, 2.
Épîtres de saint Paul et des Évangélistes1, N'est-ce pas le même langage? Voici en quoi l'Évangile et la philosophie diffèrent; celle-ci dit : Faites le bien, la vertu trouve en soi sa récompense. L'Évangile dit : Faites le bien, en mémoire de celui qui a donné sa vie pour vous, et qui vous rendra au centuple ce que vous aurez abandonné aux pauvres ici-bas.
La philosophie défend de rendre le mal pour le mal, elle déteste la vengeance, recommande le calme, la dignité, la douceur même à l'égard d'un ennemi, et veut qu'on lui porte secours s'il est en péril. L'Évangile ordonne au chrétien d'aimer son ennemi et de prier pour ses persécuteurs. Ici reparaît une des différences essentielles, capitales, qui séparent le christianisme et la philosophie. Dans le chrétien, l'homme s'efface et s'anéantit; Dieu est tout pour lui, sa loi, son modèle, l'objet de son amour. Le philosophe ne relève que de lui-même et de sa raison. De là un sentiment d'humilité, d'abaissement, d'abnégation complète qui est la base des vertus chrétiennes, et que la philosophie n'a point connu. La philosophie au contraire, qui est le plus noble exercice et le plus beau fruit del'esprit humain, inspire à l'homme une haute opinion de sa puissance. Nulle part nous ne trouvons dans Sénèque ces pensées et ces expressions vraiment chrétiennes. C'est donc une erreur manifeste que de rapprocher la formule outrée des stoïciens, « ne vous irritez pas, pardonnez-leur, car ils sont insensés, » sed non est quod irascaris, ignosce Mis, omnes insa-
1 Ep. aux Ephés., IV, 32. —» Ecclésiastc, XI, 1 ; IV, 2, 3. — Saint Matthieu, v, 45; vi, 7. — Saint Luc, VI, 3i, U.
LA BIENFAISANCE. 33o
nitnit\ des paroles de Jésus sur la croix : Pater, dimittc Mis, non enim sciunt quod faciunt 2. Le mot de Sénèque exprime un sentiment de dédain pour l'humanité, et les paroles de Jésus sont l'accomplissement du précepte : Aimez ceux qui vous persécutent, pardonnez à ceux qui vous font mourir.
Quelle est la conclusion de ce double parallèle, établi entre Sénèque et ses devanciers, entre le christianisme et Sénèque? De quel côté sont les maîtres de ce philosophe ? Est-ce du coté des apôtres et de l'Evangile, dont il n'a ni les dogmes ni la morale, du moins quant à sa partie essentiellement chrétienne ? Est-ce du côté des philosophes anciens, dont il emprunte les idées, les senments et le langage ?
1 De bencf.}V, 17.
2 Saint Luc, xxill, 3i;