CHAPITRE IV
La critique moderne et la légende de Sénèque et de saint Paul.
A la fin du xve siècle, la tradition du christianisme de Sénèque est dans toute sa force ; les histoires ecclésiastiques, les commentaires des Épîtres de saint Paul, les éditions de Sénèque la rapportent avec respect. Mais, dès l'époque de la Renaissance, on se met à la juger, à vérifier ses titres , à examiner ses appuis , et ceux mômes qu'elle persuade ne lui donnent qu'une adhésion réfléchie. Les premiers critiques, encore timides, ont de la peine à s'affranchir de sa longue domination; bientôt, des yeux pénétrants découvrent tout ce qu'elle a de faux et de contradictoire. Convaincue d'imposture, elle perd son empire sur les esprits désabusés, et tombe du rang des faits historiques où l'avait élevée une crédulité naïve.
Ses défenseurs en abandonnent successivement quelque partie, et se défont peu à peu des illusions du moyen âge. Ainsi Lefèvre d'Etaples^Curion, Sixte de Sienne,
1 Lefèvre d'Étaples commenta les Épitres de saint Paul (1458-1530). — Curion, éditeur de Sénèque, vers 1557. — Sixte de Sienne, auteur de la Bib/iotheca sancta, recueil de commentaires sur les livres saints. Il mourut en 15G9.
Pamélius ne croient plus à la conversion de Sénèque, mais seulement à sa bienveillance pour les chrétiens, à un échange de politesses entre lui et l'Apôtre. Du reste, pas plus que Salméron et Marguerin de la Bigne1, ils ne soupçonnent d'artifice ni dans la prétendue correspondance, ni dans le faux saint Lin. Tels sont les seuls suffrages dont la tradition puisse se glorifier au xvie siècle. D'autres critiques, encore favorables, sont plus difficiles ou plus clairvoyants. Déjà, au commencement du siècle, Louis Vives, commentateur de saint Augustin, rejetait la correspondance comme apocryphe2; Juste Lipse la condamne sévèrement, et s'il conserve un faible pour cette vieille croyance, c'est par déférence pour saint Jérôme, et par une sorte d'engouement pour l'élévation morale de certaines pensées de Sénèque3. A partir de cette époque, les prétendues lettres, tant admirées de Pierre de Cluny et de ses contemporains, sont répudiées, avec l'écrit de saint Lin, par ceux mômes qui sont disposés à admettre les rapports des deux personnages, Le Père Alexandre et Tillemont n'ont que du mépris pour ces grossières supercheries 4. Les commentateurs les plus estimés, Dionysius Carthusianus, Eutalius, Jean Gagnier, théologien en Sorbonne, Estius,
1 Salméron, commentateur, mort en 1585. — Marguerin de la Bigne, le premier qui ait entrepris une collection des Pères. Né en 1546.
2 Né en 1492.
3 Né en 1547. — De Senecae vita, ch. x. — Manuductio ad stolc, phih, liv. XVIII.
4 Noél Alexandre, théologien et historien de l'Église, né en 1639. — Voyez Hist. ecclés., t. III, siècle Ier, ch. xn, art. 5. — Tillemont, mort en 1698. —Voyez Mémoires sur Vhist. ecclés., t. I, Saint Paul, art. 43, et son Hist. des empereurs, t. I, Néron, art. 35.
Cornélius à Lapide, Mariana, appliquent aux esclaves de César et non à son ministre l'expression de l'Épître aux Philippiens. Et la seule concession que le P. Alexandre, Ernest Cyprien et Tillemont fassent à une opinion dont ils ruinent les appuis, c'est de convenir que, selon toute apparence, Sénèque a dû connaître les chrétiens.
A cette poignée de défenseurs on peut opposer des adversaires bien autrement redoutables par le nombre et par l'autorité; ils se divisent en deux classes : les premiers traitent la question incidemment, sans en. embrasser l'ensemble ; ils se contentent de relever les erreurs qui leur semblent les plus choquantes. Les seconds approfondissent la matière dans un travail spécial où, profitant des recherches de leurs devanciers, ils résument et coordonnent les objections déjà soulevées.
La première classe compte des noms célèbres dans l'exégèse sacrée et dans la critique profane; on y distingue des protestants, des catholiques, des philosophes, des historiens, desérudits. Dès 1441, un de ces princes italiens qui excitaient l'essor des lettres renaissantes par un culte assidu et par une protection délicate, Léonello, marquis de Ferrare, s'avisa de penser, contre l'opinion de son siècle, que l'histoire des rapports de Sénèque et de saint Paul était une pure fable ; au milieu de cette petite cour académique qu'attirait le charme de ses entretiens, il se plaisait, l'histoire en main, à signaler les invraisemblances d'un tel récit Pt la fausseté d'une telle correspondance1. Mêmes scrupules et
1 Voyez le De politia litleraria, par Décembrius, qui a recueilli ces entretien?, liv. 1, ch. x.
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même incrédulité dans un autre bel esprit, Erasme, qui avait le goût trop fin pour être dupe. Ce ne sont pas seulement les protestants, Théodore de Bèze, Ilcinsius, Rivet, qui se déclarent contre la tradition ; leur hostilité pourrait sembler passionnée ; mais le savant annaliste de l'Église romaine, Baronius, le cardinal Bellarmiri, le cardinal Duperron , le P. Raynaud , jésuite, les PP. Possevin et Labbe, de la même compagnie, Frassen, cordelier, le chanoine Modius, appliquant à cette étude la sagacité de la critique moderne, combattent victorieusement cette erreur si longtemps respectée. "Voici les points principaux qu'ils s'efforcent d'établir : la correspondance est apocryphe ; le récit de saint Lin est une imposture ; Sénèque n'est pas désigné dans le verset de l'Épître aux Philippiens; sa philosophie est contraire à l'esprit de l'Eglise ; sa mort est celle d'un païen. Ces arguments sont repris au xvu8 siècle par les historiens Schildius, Horn, Boxhorn, et par le philosophe Lamothe le Yayer. Au xviii6 siècle, Brucker, historien de la philosophie, ïiraboschi et Lami, littérateurs italiens, le théologien protestant Witsius, le professeur allemand Strobach écrivent dans le même sens.
C'est surtout en Allemagne, au sein des universités, que cette thèse est développée dans des écrits spéciaux. On cite la dissertation de Kortholt : .« Du christianisme de Philippe V Arabe, d'Alexandre M animée , de Pline le Jeune et de Tacite l; » Celle d'Huntérus, contre l'a-
i « De Philippi Arabis, Alexandri Mammœœ, Plinii Junioris et Senecœ christianismo. »
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théisme do Sénèque; celle de Kaewitz, la plus complète de toutes; l'ouvrage de Lintrupp, qui rassemble toutes les preuves, pour et contre; celui de von Seelen : « Des écrivains considérés à tort comme cltréticns, » celui de Ileineccius : « Des philosophes semi-chrétiens1. Ce dernier s'attache principalement à censurer les désordres de la. vie de Sénèque2.
Ces attaques redoublées, ce combat prolongé de la critique moderne, cette suite d'écrits restés sans réponse, prouvent tout ensemble la vogue durable et la faiblesse réelle de la tradition. Elle séduit les esprits par certaines apparences; mais elle ne résiste pas à l'examen. On s'occupe d'elle pour la détruire, et l'imposture est si manifeste que personne n'ose en prendre la défense.
Le xvie et le xvue siècles virent commencer et se poursuivre au sein de l'Eglise un grand travail de critique sur les origines du christianisme : on fixa l'ordre des temps, la date des événements ; on épura les textes, on examina sévèrement ces mensongères productions
1 « De scriptoribus falso in christianovum ordinem relatis. » — « De philosophie aemi-christianis. »
2 Voyez l'ouvrage de M. Amédée Fleury, partisan décidé du christianisme de Sénèque, t. 1, 2e partie, eh. xi-xvi. — M. Fleury déclare qu'il n'a pu, malgré d'opiniâtres reehrrehes, découvrir ces thèses allemandes excepté celle de Kaewitz, sur laquelle nous reviendrons. Il en est de même, ajoute-t-il (t. I, lre partie, ch. i), d'autres petits écrits de la même nation en faveur du christianisme de Sénèque : tels que celui de Schellemberg (Seneca ehridianas), auteur inconnu ; celui de Hall, théologien anglican, né en 1574 (même titre); celui de Juste Siber, De Seneca divinis oraeulis quodammod'o ôôfisonà (Dresde, 1668). Il cite encore Harschmidt, De Senecœ notifia Dei naturali (léna, 1668); André Schmidt, De Seneca ejusque theologia; Philippe d'Aquin (mort en 1650), sur la religion de Sénèque ; un traité anonyme en allemand (Leipzig, 1712) et un autre en anglais (Londres, 1786). — Tous ces ouvrages ont échappé à ses recherches.