‹ Sénèque et Saint PaulChapitre 49 sur 79 · OPINION DE BOSSUET ET DE MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

OPINION DE BOSSUET ET DE MALEBRANCHE

qui pullulèrent pendant les huit premiers siècles, actes des martys, légendes, lettres, passions, voyages ; et tout ce qui ne portait pas un caractère satisfaisant d'authenticité fut répudié. Alors parurent les Annales de Baronius, l'Histoire ecclésiastique du Père Alexandre, les Mémoires de Tillemont, les Actes des martyrs par dom Ruinart, le Spécimen critici sacriipar Raynaud, YApparatus de leNourry. L'histoire de saint Lin, les lettres de Sénèque à saint Paul furent enveloppées dans cette proscription générale, et bannies pêle-mêle, avec les compositions du même genre, de la littérature sacrée qu'elles déshonoraient.

Il n'est donc pas étonnant qu'au xvne siècle les plus grands docteurs et les plus beaux génies de l'Église aient gardé un silence absolu sur cette tradition, à l'exemple des anciens Pères. Ils la connaissaient par la lecture des ouvrages d'exégèse cités plus haut ; mais en même temps ils avaient appris à la juger. <( Bossuet, par exemple, si versé dans toute antiquité, avec une imagination si amie de toute grandeur, n'a rien dit de cette communication prétendue, dans les pages incomparables et toutes pleines d'allusions romaines qu'il a écrites sur saint Paul !.* On n'en trouve aucune trace ni dans Fléchier, ni dans Bourdaloue, ni, avant eux, dans le Père Lejeune, bien qu'ils se plaisent à représenter le Docteur des gentils prêchant au sein de la cour de Néron, « centre de tous les vices, l'Evangile de l'humilité, de l'austérité et de la pureté 2. » Malebranche,

1 M. Villemain, rapport à l'Institut en août 1834.

- Bourdaloue, Panégyrique de saint Paul. On y lit encore ce passapo :

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d'autre part, est bien éloigné de considérer Sénèque comme un chrétien ; il l'appelle « un homme fort imaginatif et peu judicieux; il est visible, ajoute-t-il, que l'esprit de Sénèque est un esprit d'orgueil et de vanité. Aussi, puisque l'orgueil, selon l'Ecriture, est la souree du péché, l'esprit de Sénèque ne peut être l'esprit de l'Evangile, ni sa morale s'allier avec la morale de Jésus- Christ, laquelle seule est solide et véritable. » Il ne se laisse pas éblouir par les fausses lueurs de christianisme qui brillent çà et là dans les écrits de ce philosophe : « Il y a de bonnes choses dans l'Alcoran, dit-il à ce sujet, et l'on trouve des prophéties véritables dans les centuries de Nostradamus... mais ce qu'il y a de bon dans l'Alcoran ne fait pas que l'Alcoran soit un bon livre, et quelques véritables explications des centuries de Nostradamus ne feront jamais passer Nostradamus pour un prophète i »

Frappée d'un tel discrédit, durant plus de deux siè-

« Ce ne sont pas seulement des barbares ou des ignorants qu'il persuade., mais ce sont des riches, des nobles, des puissants du monde, des juges, des proconsuls, des hommes éclairés qu'il fait renoncer à toutes leurs lumières, en leur proposant un Dieu crucifié. Ce sont des femmes vaines et sensuelles qu'il dégage de l'amour d'edes-mèmes pour leur faire embrasser la pénitence. » — lre partie. Bossuet eût sans doute parlé de Sénèque dans le passage suivant, s'il eût cru à la tradition : « Il (saint Paul) prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'Aréopage dans l'école de ce barbare. 11 poussera encore plus loin ses conquêtes ; il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains dans la personne d'un proconsul, et il fera trembler dans les tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix; et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de Paul, adressée à ses citoyens, que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Gicéron. » (Panég. de Sdint Paul, lre partie.)

1 Recherche de la vérité, 3e partie, de l'Imagination.

406 LA LÉGENDE AU XIXe SIÈCLE.

clés, cette opinion eût dû, ce semble, disparaître à jamais, ou du moins se perpétuer obscurément dans quelques esprits charmés du merveilleux et qui craignent d'être détrompés. Elle s'est relevée cependant aveq éclat, et a bravé de nouveau la publicité et la discussion; notre siècle lui a donné, ce que lui refusaient les deux siècles précédents, des défenseurs avoués et convaincus. L'Allemand Gelpke, après lui Schœll et M. de Maistre *, recommençant un procès déjà jugé, essayèrent de remettre en lumière les probabilités d'une liaison entre les deux personnages, et les ressemblances de leurs doctrines. L'effort de la critique, au xvie et au xvne siècles, avaitporté sur la prétendue correspondance et sur l'écrit de saint Lin ; ils abandonnèrent ces pièces compromettantes et se bornèrent à démontrer, d'une manière générale, l'influence du christianisme sur la philosophie de Sénèque. Dans ces derniers temps, M. l'abbé Greppo 2, et surtout M. Amédée Fleury, ont repris et développé l'ancienne thèse sur ce nouveau plan : le Mémoire de ce dernier est de beaucoup le plus érudit qui ait été écrit sur la matière 3. Ainsi cette tradition vivace, longtemps accablée des attaques et du dédain de deux siècles éclairés, a reparu, sinon plus forte,

Gelpke, Tractatiuncula de familiaritate, quœ Paulo apostolo cum Seneca philosopho intercessisse traditur, verisimillima (1815). — Schœll, Hist. de la litt. rom., t. II. — De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, t. II.

2 Trois mémoires relatifs à Y Hist. ecclés., mém. 1er (1840).

3 Saint Paul et Sénèque, 2 vol., 1853. — M. Durozoir ( Sénèque, éd. Panckjucke), M. Troplong- (Infl. du christ, sur le droit civil des Romains), sans entrer dans l'examen de cette opinion, semblent la partager.

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