‹ Senlis pendant linvasion allemandeChapitre 14 sur 16 · M. BEAUFORT · texte numérisé non relu

M. BEAUFORT

Surveillant

des travaux municipaux

à Senlis

Les Derniers Moments

de M. Eugène Odent

D'après la version de M. Benoit Decreus.

Le soir du 3 septembre if)F/i, vers neuf heures moins le quait, M. Benoit se trouvait en compagnie de quatre ou cinq personnes, notamment de M. Eug. OJcnt, Maire de Senlis, Avenue de Compiègnc près la -propriété de Mme Moinct. A ce moment nous raconte M. Benoit auquel nous laissons la parole, les Allemands bousculent M. Odci'.l, lui arrachent sa canne et l'en frappent d'un coup sur le chapeau. Nous nous arrêtons sur la droite de la route un peu en avant la ferme de M, Bricot, pour laisser passer une colonne allemande se dirigeant sur Senlis.

Cette colonne passée, on nous conduit dans un champ de blé coupé, derrière la maison de M. Tarcy. Une fois tous les soldats allemands placés au bivouac, on nous met tous les six sur un rang et à la position militaire pendant quelques secondes devant des olFiciers dont je ne peux distinguer le grade. Ces officiers nous commandent de nous coucher à plat ventre, les mains allongées. Knsuilc ils nous font lever et prendre la position militaire h nouveau. Une fois ainsi placés un des othciers demande à M. Odent si c'était lui le Maire de Senlis. Sur sa réponse affirmative, il le fait avancer près d'un groupe d'olTiciers qui lui adressent quelques mots en fran(.ais que je ne peux comprendre. Après quelques secondes d'entretien. M. Odent vient vers nous, nous serre la main et nous

dit qu'on va le fusiller. Ensuite il repart vers les officiers, leur dit quelques paroles, revient vers moi et me remet une somme d'argent en billets de banque et cinquante francs en me chargeant de porter cette somme à sa famille. Puis il me dit : a Adieu, mon pauvre Benoit, nous ne nous reverrons plus, on va me fusiller maintenant.»

M. Odent s'avance très courageusement près des officiers, à six ou sept mèlres de nous, et aussitôt ils commandent deux hommes. Peu de temps après nous enlendons deux coups de fusil et un coup de revolver que nous jugeons être le coup de grâce. Aussitôt quelques soldats allemands creusent une fosse, y mettent le corps de M. Odent et le recouvrent de terre. Malgré le beau clair de lune nous ne pouvons distinguer nettement par suite de la proximité du bois.

Les officiers reviennent vers nous et nous disant que la guerre est triste aussi bien pour eux que pour nous, que s'ils ont fusillé M. Odent, c'est parce qu'il y a des civils qui ont tiré sur leurs soldats en ville, que pour eux c'est un ordre lormcl qu'ils doivent remplir en pareil cas, qu'ils font la guerre aux soldats et non aux citoyens, a C'est la France qui a voulu la guerre, et voire Poincaré.»

Ils nous demandent si c'est nous qui avons tiré sur leurs soldats et ayant répondu négativement, que nous sommes complètement innocents, ils nous disent qu'il fallait nous tenir correctement que sans cela ils allaient nous faire la même chose.'

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^^5 Victimes du 2 Septembre IdH

Les Otages fuS)lîés à Çban^ant

MM. Eugène Odent, Maire de Senlis, TiO ans. Arthur Rigault, Gl ans, tailleur de pierres. Romuald-Emile Aubert, 52 ans, ouvrier mégissier. Jean-Baptiste Pommier, G7 ans, manouvricr. Jean-Stanislas Barbier, GGans, charretier. Arthur-Lucien Cottrau, M ans, plongeur.

Pierre Dewert, 45 ans.

Ç Les 9*»ctimeS du ^ombarcfement, du Qon)bat ^

et de rjncendie

MM. François Etienne Boulanger, 63 ans, gardien du ciinelière, tut' devant sa porte. Adrien-Désiré Dropsit, 4G ans, maçon, tué par un éclat

d'obus devant la mairie.

Gabriel Mégret, 52 ans, débitant, tué dans sa maison. Louis Simon, 36 ans, débitant, tué devant sa maison. Georges Leymarie, 19 ans, mécanicien dentiste, tué

(levant rilôpital.

Henri Eckès, 32 ans, manouvricr, tué devant l'Hôpital. Jules Levasseur,22ans,manouvrier, tué devant l'Hôpital. Louis Chambellant, 59 ans maraîcher, tué au magasin à

fourrages.

Eugène Gaudet, 48 ans, blanchisseur, tué au magasin à

fourrages.

Jules Barblu, 52 ans, charretier, et Mme Barblu, née Louise Maquin, 46 ans, ensevelis sous leur

maison incendiée.

MM. Chéry Lucien, né à Senlis, le 15 novembre 1870, tué au coin

de la rue de la République et de la rue de Meaux^ on

en rentrant chez lui.

Rigault, Louis-André, né le 17 mars 18i0 à Orry-la-Ville,

tué au combat de la rue de la République.

Jandin, Louis-Alfred, boulanger à Senlis, né à Chamant, le T

3 Octobre 1880, arrêté sur la route et fusillé à Villers- ^

Saint-Frambourg, le 3 septembre 1914.

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glorieuses Victimes

du 2 Septembre 191

M. François- Etienne

BOULANGER, G3 ans

ïï.

M. Gabriel MÉGRET,

M. Louis SIMON,

52 ans, débitant, rue Vieille-'de-Paris, ^ , , '^^ ^^^? débitant,

'--- ' j~ - - • ' tue devant sa maison, place Si-

tué dans sa maison.

^:^^^^BfS^^m^Œ^^0e^^^^^i^^:^^^^^

M. Joan-Stanislas BARBIER,

66 ans, cliarrelier,

Fusillé à Clianiant.

M. LEYMARIH,

l'J ans, iiircanicien denlislo, lu<'' devant l'iiûiùtal.

\1. Louis ClIAMBELLANT, 59 ans, maraîrlior,

tiir an in.'mnsin ;'i foiirca^^os.

M. Eugène GAUDET, 48 ans, blanchisseur, Tué au magasin à fourrages.

M. Romuald-Emile AUUERT,

52 ans, mégissier,

fusillé à Cliamant.

M. Arthur RIGAULT,

61 ans, (aillour de pierres,

fnsiil(' ;'i (lliamant.

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Une visite à Chamant

Dans la maison de M. de Tanley, les officiers allemands pillent, dévastent et se livrent à une orgie fantastique, mais répugnante.

W eus avons tenu à rendre une visite à ce coquet village qui a été J le llicâlrc d événements si dramatiques, de scènes si poignantes dans la journée du 2 septembre et la nuit suivante.

Par ce temps sombre et froid de décembre, quand on traverse la plaine en suivant le chemin Vert, la nature nous paraît triste et la pensée présente fatalement au yeux du promeneur les scènes horribles qui se sont déroulées dans ces parages.

Nous devons à l'obligeance de M. Tarcy, qui a bien voulu nous servir de cicérone, d'avoir vu de près les traces du passage des barbares.

(( Je pourrais vous raconter, nous disait notre compagnon de route, bien des choses intéressantes pour ne pas dire stupéfiantes, mais je préfère vous faire constater de yw« les exploits dont peuvent être capables ces gens qui osent se dire « les envoyés de Dieu », de ce Dieu, ajoutent-ils avec leur aplomb colossal, qui leur accordera la victoire (?) «Chemin faisant, nous contemplons cette plaine où campaient les Allemands le 2 septembre et ces murs près desquels furent alignées ces malheureuses viclimes qui, après un jugement sommaire, devaient tomber sous les balles de leurs bourreaux. On

EGI ISE DE CRAMANT

"IS^^i.

-Gisent comme un frisson vous agiter à l'idée des souffrances de ces braves gens que l'escouade allemande avait cueillis au hasard dans la ville et qui, la nuit, attendaient à diamant que l'Etat-Major ait prononcé son verdict. Les entendez-vous, nos martyrs se disant pendant des heures : a Nous ne reverrons plus notre famille, les êtres qui nous sont chers et desquels nous avons été brutalement séparés! »

Nous approchons d'une coquette maison isolée, mais à proximité du village. C'est celle de M. Tarcy, dont le locataire actuel, le comte de Tanley, est sous les drapeaux. Les volets sont fermés, la grille bien close et quelques inlrusqui ont visité la propriété sans autorisation, ont laissé des traces sur la porte pour faire actionner de l'extérieur l'cspagnolelle et pénétrer dans la villa.

« Des officiers allemands ont soupe et passé la nuit, dans celte demeure, nous dit M. Tarcy. Voyez et

A proximité de celte église se trouve le chainp des Martyrs où les malheureuses victimes ont tUé fusillées.

jugez ! ))

Le chemin sablé de la charmante villa est jonché de bouteilles de Champagne. Au bas du perron, qui, derrière la maison donne accès à la cuisine, on voit une malle dont le couvercle est défoncé et laisse apercevoir du linge et des effets qui ont été lacérés et souillés pour le plaisir de détruire. Dans la cuisine, des meubles du salon martelés à coups de bottes, ne laissent plus en vue que quelques vestiges de leur ancienne beauté. Dans la salle à manger, le couvert est encore mis. Les coupes de Champagne, les bouteilles éparses avec les assiettes sur une table d'une saleté repoussante, le buffet fracturé, mutilé, tout, en un mot, dans cette pièce délabrée dénote que des sauvages ont été, pendant quelques heures, les locataires de cette charmante maison. Or, malgré l'état lamentable del'appar-

tement, les meubles et les objets qui, par miracle, ont échappé à la brutalité des bandits a\incs donnent une juste idée de l'ordre et de la propreté qui régnaient dans cet intérieur, marqué au coin du bon goût et de l'élégance des maîtres de céans.

Nous passons une visite en règle dans les vcslibulcs, salons et chambres à coucher, etc., partout, au plus fort dcToigc, on a tout lieu de le supposer, les forcenés ont laissé des traces de leur sauvagerie, de la rage avec laquelle ils ont brisé des meubles, forcé les portes et les tiroirs des armoires à glace, éparpillé le linge qu'ils ont déchiqueté sur le plancher et sa'i les couvertures et les draps de lil dans lesquels, disons le mot, ils se sont vautrés avec leurs bottes. Nous abrégeons, car on éprouve à la vue de ces saletés repoussantes un sentiment de dégoût qui vous précipite involontairement vers la sortie de cette habitation, pour détourner les regards de cette vision malsaine et respirer un air plus frais. Pendant l'examen rapide du théâtre des exploits teutons, nous avions gardé le silence qu'expliquait naturellement notre stupéfaction.

En traversant le jardin, nous nous retournons vers notre cicérone.

— Ce sont sans doute des o.'ficiers de l'Elat-Major qui ont logé ici ?

— De l'Etat-Major ou non, nous dit-il, c'élaicnt des o.Ticicrs qui nous donnent la juste notion de leur cullure pliysiquo et morale.

Nous nous rendons ensuite dans le village où quelques habitanls nous racontent les transes qu'ils ont eues à l'arrivée de ces barbares qui ont pillé leurs maisons et promené à travers les chemins d'inoffensifs citoyens qu'ils tenaient continuellement sous la menace de leurs revolvers. On emporte à la suite de ces entretiens avec les victimes de la guerre, le sentiment bien juste que les soldats et otTiciers obéissent à l'ordre donné par l'Autorité supérieure allemande de terroriser les habitants, de fusiller, de piller, d'inccn lier, et tout cela au mépris des lois de la guerre! Ces hordes tculonncs n'ont tjccidément rien à envier aux sauva jes.

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Îe m'en voudrais de laisser mes lecteurs sous l'impression pénible des récits douloureux .qui précèdent.

Sur ces ruines encore béantes, je voudrais laisser percer un rayon d'espérance. Au surplus ce récit serait incomplet s'il ne mentionnait pas l'œuvre si utile et si généreuse, entreprise après la libération de notre arrondissement, par quelques hommes de bonne volonté, pour la défense des droits de nos malheureuses populations.

A l'appel de M. Escavy, avoué à Scnlis ; MM. Bonamy, agent d'assurances, directeur de la société agricole ; Dufourmentel, ancien juge au tribunal de commerce ; Gandillon, chevalier de la légion d'honneur, ingénieur constructeur ; Langlois, notaire ; Lenoble, industriel ; Leroy, négociant ; Mahon, agent d'assurances ; Mouret, propriétaire ; Petit, notaire ; Sommaire, négociant ; Toupet, ancien négociant, constituèrent le ii novembre 191/i, une association de tous les sinistrés, dans le but de grouper toutes les victimes de faits de guerre de l'arrondissement de Senlis, et de créer une organisation

destinée à aider g-ratuitement tous les adhérents de ses conseils et de ses avis et à prendre toutes les mesures nécessaires — spécialement en se joignant à d'autres organisations analogues et en intervenant auprès des Pouvoirs publics et du Parlement, — pour leur faciliter le paiement de l'indemnité à laquelle ils ont droit.

Apôtres dévoués de la plus juste des causes, ces hommes allèrent de canton en canlon prêcher l'union, conseiller le courage et donner un peu de confiance dans l'avenir.

Sous une impulsion aussi vigoureuse, v'oîuvre (i) s'est développje,

(1) Le Groupement de rarroadisscmo.it do Scilis comprend actuellement plus de 2.593 adh Jrents, son Comité est ainsi constitué ;

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