CHAPITRE XII
LE TRANSFERT DE LA SENSIBILITÉ COMME LE TRANSFERT DE LA FORCE MUSCULAIRE EST UN PHÉNOMÈNE D'EXCITATION GÉNÉRALE.
Au cours de ces recherches, j'ai eu occasion de relever que les excitations sensorielles sont capables de provoquer le phénomène de transfert et j'avais été amené à admettre que tous les agents qui produisent le transfert, que tous les dynamo-esthésiogènes, y compris l'aimant, agissent comme excitants sensitifs ou sensoriels (1).
D'autre part, un fait d'un autre ordre, dans lequel une amaurose avait succédé à un traumatisme du sourcil (.S*. BioL, 1880, p. 178), avait éveillé mon attention sur les effets d'épuisement provoqués par une excitation trop vive, et m'avait conduit à attribuer à l'épuisement un certain nombre de phénomènes dits d'arrêt.
Enfin j'étais sollicité par certains faits qui sont plutôt connus par une sorte de tradition populaire que par des observations régulières et relatives à des amauroses déterminées par la fixation de la lumière du soleil. Je me suis donc proposé d'étudier les effets de quelques excitations visuelles sur des hystériques achromatopsiques.
Je n'appellerai maintenant l'attention que sur le t'ait principal.
La première expérience porte sur une ancienne pensionnaire de la Salpêtrière dont Fachromatopsie a été constatée par de nombreux spécialistes, et chez laquelle
(1) Bull. Soc. biol., 1886, p. 389.
plusieurs observateurs ont noté l'impossibilité de provoquer des hallucinations violettes, parce qu'elle ne voit cette couleur d'aucun œil. Elle n'avait jamais vu le violet que sous l'influence de la rotation rapide d'un disque violet, dans les expériences que je rapporterai bientôt. Je constate avec le tableau des laines colorées qu'elle ne voit que le rouge à gauche et qu'il ne lui manque que le violet à droite. Je la fais regarder à travers un verre rouge pendant quatre minutes : je constate au dynamomètre la modification dynamique précédemment signalée, à savoir qu'elle donne au dynamomètre 46 au lieu de 20 à 23 de la main droite. Je tais cesser l'excitation, parce que je remarque un clignement répété des paupières et un peu de larmoiement. Je fais alors passer de nouveau devant ses yeux le tableau des laines colorées, et je constate qu'elle nomme le rouge, le vert, le bleu, le jaune et qu'elle désigne sous le nom de « gris bleu tirant sur le rouge » une couleur qu'elle ne connaît pas; et elle reconnaît parfaitement les trois nuances violettes distinctes du tableau. Je constate en même temps que la sensibilité de la conjonctive et du bord des paupières de l'œil droit est beaucoup plus considérable qu'à l'état habituel. Au bout d'une demi-heure, les choses gont rentrées iluns l'ordre, elle appelle noirs les carrés dont elle distinguait tout à l'heure la couleur violette. L'œil gauche a continué à no voir que le rouge, niais distinguant plus de' nuances. Apres plusieurs expériences, la
vision du violet a été rétablie à droite en apparence définitivement; car le résultat persistait encore après quatre mois. J'ai obtenu le môme succès clic/, une autre malade du même genre, et M. Séglas a réussi aussi depuis à reproduire le même effet .
Les mêmes effets se sont produits sur quatre autres sujets achromatopsiques pour le violet, dont deux sont
jchologique, 1886, décembre.
TRANSFERT DE LA SENSIBILITE i\)
des malades de ma consultation externe qui n'avaient jamais été soumises à aucune expérience physiologique. Sur les autres sujets que j'ai explorés, l'expérience a réussi à un degré moindre, c'est-à-dire qu'au lieu de faire apparaître une couleur non distinguée ordinairement, l'excitation par le rouge, qui n'a pas d'ailleurs été prolongée au delà de 10 minutes, provoquait seulement une augmentation de la sensibilité différentielle, c'est-à-dire que le sujet, qui avant l'expérience ne distinguait qu'une nuance de bleu ou de vert, etc., en voyait trois ou quatre à la fin.
11 faut noter qu'en même temps que l'on constate l'atténuation de l'achromatopsie, on voit l'acuité visuelle augmenter, le champ visuel s'étendre, et la sensibilité des téguments de l'œil se rapprocher de la normale.
Ce rapport entre l'état de la sensibilité spéciale de l'œil et celui de la sensibilité de ses téguments, rapport que l'on retrouve, dans les mêmes circonstances, pour les autres organes des sens (1), semble indiquer qu'il existe dans les centres nerveux des éléments communs ou du moins très voisins en connexion à la fois avec leur sensibilité spéciale et leur sensibilité générale.
Ce rapport peut nous rendre compte d'un fait observé à ma consultation de la Salpêtrière et qui sera publié en détail. Il s'agit d'une hystérique, qui présentait une monoplégie du bras droit, avec anesthésie s'étendant à la face, où elle prédominait autour de l'œil qui ne voyait que les couleurs supérieures et n'en distinguait que peu de nuances. J'ai traité cette femme par les vibrations du diapason sur le crâne, mais l'anesthésie visuelle ne cédait que lorsque les vibrations étaient appliquées sur l'émergence des nerfs sus et sous-orbitaires, dont le
(1) Ch. Féré, Bull. Société de biologie, 1881. — Conlribuïvm à l'étude des troubles fonctionnels de la vision par lésions cérébrales, 1882. — Notes pour servira l'histoire de ihystéro-épilepsie {Arch. de Neurologie, 1882).
domaine reprenait successivement la sensibilité. L'excitation des nerfs cutanés produisait sur le nerf optique les mêmes effets que nous voyons se produire maintenant sur la sensibilité des nerfs cutanés à l'excitation du nerf optique.
Nous avons vu précédemment qu'il n'y a pas que l'œil qui profite des effets d'une excitation visuelle intense ; mais que tout l'organisme y participe. Si nous ne considérons d'ailleurs que les effets sensoriels, nous voyons qu'en somme ce que nous produisons par l'excitation de la rétine par les rayons rouges n'est autre chose qu'un exercice fonctionnel ; or, Volkmann a bien montré, pour la sensibililé cutanée on particulier, que l'exercice développe non seulement la finesse de perception dans le point excité, mais encore dans les points voisins, et même du côté opposé du corps. Tout le monde connaît du reste les effets de l'éducation sur le développement de la sensibilité différentielle de l'ouïe.
Il est certain que le rouge a des propriétés particulièrement excitantes et propres à réveiller la sensibilité do l'œil ; mais les autres couleurs ont une action analogue dégradée cependant à mesure qu'on descend vers le violet. Un certain nombre d'exemples nous ont montré que lorsque l'irritation, d'abord dynamo-esthésiogône, devient trop intense, clic détermine un épuisement qui peut aller jusqu'à la paralysie ou à l'anesthésie complète.
11 s'agissait de rechercher si la vue du rougo est capable, dans de certaines conditions, de déterminer un épuisement de la fonction visuelle. Tout le monde a remarqué 'pie, lorsqu'on sorl «l'un endroit vivement éclairé pour entrer dans un endroit obscur, lavision est d'abord très difficile; on pourrai! croire que tout le phénomène consiste toujours dans les circonstances analogu une certaine difficulté d'adaptation. Mais ce n'est pas tout.