CHANGEMENT DE VOLUME DES MEMBRES
nution de volume de plus d'un centimètre cube de l'avant-bras et de la main. Au point de vue de l'hygiène, cette observation est importante, car elle montre bien
l'influence de la lumière sur la circulation et sur la nu-
trition.
Les hallucinations provoquées des divers sens déterminent des effets parallèles qui sont une nouvelle preuve
de la réalité du phénomène (fig. 30). Les excitants diffusibles. l'alcool, l'éther (fig. 37), produisent des augmentations de volume encore plus considérables. Une excitation faible produit la dilatation ; un peu plus forte, la dilatation suivie de rétraction proportionnelle ; une excitation très forte, une rétraction immédiate.
Fiff 3* — Modifications de volume de l'avant-bras et de la main droite bous l'influence de diverses excitations colorées. (Réduction au dixième; le tracé se lit de gauche à droite.)
La mise en activité d'autres parties du corps, les mouvements du membre inférieur (fig. 2), l'action de parler ou le fait de se représenter ces divers actes, produisent encore le même résultat; mais dans ces cas les modifications de la circulation ont une origine complexe.
Ces faits paraissent en contradiction avec quelques observations faites par M. Mosso qui a vu que, sons l'influence de certaines opérations psychiques, le volume des membres diminue. Cette contradiction n'est peutétre qu'apparente et tient sans doute à ce que M. Mosso a expérimenté dans des circonstances différentes; il a été aussi trop préoccupé peut-«( iv de la théorie de la balance entre la circulation périphérique ei le circulation cérébrale qui ne parail pas se vérifier (1).
il) L.'oxpérieoc« .le la balance ne prouve pas tout ce qu'elle a
hibition sont encore plus facilement obtenus, et leur influence est plus manifeste sur les états faibles que sur les états forts : ainsi un état hallucinatoire est plus facilement modifié qu'une sensation réelle ; un acte suggéré plus facilement qu'un acte spontané.
G... est en somnambulisme ; on lui suggère la vue d'un rat blanc au coin de la cheminée. Elle a peur. On lui serre le bras gauche ; la peur cesse, elle ne voit plus le rat. On lâche : l'attitude craintive reparait. On la familiarise avec l'animal. Elle finit par le prendre sur les genoux. Chaque fois qu'on lui serre le bras, elle cherche le rat qu'elle ne trouve plus, mais qui reparaît sitôt que la compression cesse.
D'ailleurs, dans les délires des fièvres où les sensations subjectives semblent n'avoir qu'une assez faible intensité, il suffit souvent pour faire cesser une hallucination auditive, visuelle ou autre, de parler au malade, de lui serrer la main, de lui presser le front, etc. Dans les délires vésaniques, Faction d'arrêt s'obtient moins facilement ; toutefois, il suffit souvent que l'aliéné se livre à un acte quelconque pour que l'hallucination soit suspendue ; les hallucinations de l'ouïe cessent en gêné* rai lorsque le sujet parle.
Citons maintenant quelques faits d'inhibition d'actes»
On donne à C... en somnambulisme une demi-douzaine de morceaux de papier en lui enjoignant de les plier en quatre ; elle commence sa besogne. On lui comprime simplement la cuisse gauche. Elle s'arrête. Si on lui demande pourquoi : « Je ne sais pas, répond-elle, quelque chose me pousse à plier ces morceaux de papier, mais quelque chose de plus fort m'en empêche. » Si l'on cesse la compression, elle reprend automatiquement son travail.
Cette sorte de faits d'inhibition est susceptible d'une interprétation plus complexe que celle que nous avons donnée précédemment. Il peut y avoir non seule-
ment épuisement, mais interférence, c'est-à-dire que l'excitation nouvelle amène une certaine décharge de mouvement ; mais en outre elle modifie la forme de la réaction, étant différente de la première excitation à la fois par sa nature et par son siège.
Lorsqu'une excitation quelconque est portée sur une partie si limitée que ce soit du corps, il en résulte, grâce à la continuité du protoplasma, une modification universelle de l'état vibratoire et de la sensibilité du sujet. Toute excitation, toute représentation mentale fait vibrer à l'unisson le système nerveux tout entier et il en résulte un état dynamique spécial. Quand des rayons rouges impressionnent notre œil, tout notre corps voit rouge, comme le montrent les réactions dynamométriques ; lorsque nous prononçons un mot tous nos muscles ont une tension appropriée ; il en est de même dans toutes les émotions ; c'est un fait que j'ai déjà rappelé précédemment. Une nouvelle excitation qui ne s'additionne pas à la première modifie nécessairement la réaction qui en était résultéeet tendà diminuer l'intensité de la sensation.
On peut citer des exemples propres à montrer qu'une idée ou une volition peuvent disparaître, soit par épuisement, soit par interférence. C'est un fait bien connu que certains dégénérés, dits aliénés héréditaires, après avoir poursuivi une idée avec une énergie extraordinaire pendant des années, deviennent incapables, lorsque toutes les difficultés ont été aplanies, de saisir l'objet de leurs longues convoitises : ils ont trop voulu, ils ne peuvent plus vouloir. Plus souvent les idées et les vûlitions disparaissmi par interférence; tant que nous n'avons pas accompli l'acte dont elles Bont la représentation mentale, nous n'épuisons pas nus idées, nous les chassons en en e\ oquant d'autres.
L'effet de l'inhibition est souvenl définitif. Si on a suggéré à B... la vue d'un oiseau ei qu'on la s. minette A une excitation cutanée un peu forte, l'hallucination dispa*
raît pour ne plus se reproduire quand l'excitation cesse. Lorsqu'il s'agit d'une impulsion motrice, il en est de même. Je lui suggère de plier des papiers : elle se met à l'œuvre ; je lui serre fortement le genou gauche, elle s'arrête, et non seulement elle ne peut vouloir plier les papiers, mais au bout d'un instant elle les jette avec une expression de dégoût et refuse de les ramasser. Lorsqu'on lui demande l'explication de cet acte, elle répond : « Je ne sais pas, ils me déplaisent. »
Ce dernier mot mérite d'être relevé, car il trahit le commencement d'une idée délirante qui se développe consécutivement à l'impuissance d'agir. On voit le même phénomène se produire chez certains épileptiques qui cherchent à expliquer un acte impulsif dont ils n'ont d'ailleurs aucun souvenir (1); il se reproduit encore à la suite des impulsions provoquées chez les somnambules. En compagnie de M..., qui est entré ce jour-là pour la première fois à la Salpêtrière, nous faisons des expériences d'hypnotisme sur une nommée C..., hystéroépileptique du service de M. Charcot. La malade est en état de somnambulisme provoqué. Je lui donne l'ordre de poignarder à son réveil M..., avec la lame de carton que nous lui mettons dans la main. Sitôt réveillée, elle se précipite sur sa victime et la frappe dans la région précordiale ; M... feint de tomber. Je demande alors au sujet pourquoi elle a tué cet homme ; elle le regarde fixement un instant, puis, frappée sans doute par la physionomie égrillarde de M..., avec une expression farouche : « C'est un vieux cochon, il a voulu me faire des saletés. »
Mais revenons aux expériences relatives à la soidisant inhibition.
X... est en somnambulisme; je lui enlève son fichu de laine que je pose sur le dossier de mon fauteuil, et
(1) Ch. Féré. Xote pour servir à l'histoire des actes impulsifs des épileptiques {Revue de médecine, 1885, p. 131).
je lui suggère qu'elle est incapable de le prendre et de le remettre sur ses épaules. Je la réveille, elle cherche son fichu, dit qu'elle a froid aux épaules, et elle se lève vivement pour prendre son vêtement ; mais sa main s'arrête au moment de le saisir, et elle se rassoit brusquement. Je lui demande pourquoi elle ne prend pas son vêtement. « Il me dégoûte, » dit-elle. Je prends le fichu, je m'approche d'elle, et je lui offre de le mettre moi-même sur ses épaules, lui expliquant qu'il n'a rien de dégoûtant, qu'il est fort propre, même à peu prés neuf: elle se recule avec une expression d'angoisse. Je m'assois en plaçant le fichu sur mes genoux et je me mets à écrire; M. s'assoit à sa place, et, au bout de quelques minutes, dit spontanément : « J'ai froid aux épaules, je voudrais prendre mon fichu, je ne sai< ce qui m'arrête ; il me semble de laine grossière, d'une vilaine couleur déteinte ; il me dégoûte, je serais incapable de le toucher. » Le fait est que quand je fais mine de le jeter sur elle, elle se précipite vers la porte avec une expression de terreur, elle se raidit, et je crois qu'il est temps de la plonger en léthargie pour éviter une attaque d'hystérie.
Cette expérience est intéressante en ce qu'elle nous montre une accentuation do l'interprétation délirante qui se greffe sur l'impossibilité d'agir: tout renard trop petit pour atteindre les raisins en arrive nécessairement A «lire : « Ils sont trop verts ».
Cette interprétation intervient chez les hypnotiques, soit qu'il s'agisse d'un acte exécuté en conséquence de la représentation mentale trop intense d'un mouvement [idée spasmodique, impulsion irrésistible), soit qu'il s'agisse d'une inertie résultant d'une représentation motrice insuffisante (le non-savoir, le non-vouloir, le bon-pouvoir sont en réalité des équivalents de la paralysie psychique d'un mouvement adapté). Mais il faut remarquer que ces phénomènes d'excitation et de
dépression, que l'on développe expérimentalement chez les hypnotiques, existent à l'état habituel chez les dégénérés dont nous avons signalé l'instabilité ; il faut par conséquent s'attendre à voir se développer chez eux, â propos des mêmes activités ou des mêmes inerties, les mêmes interprétations délirantes. C'est en effet ce que l'observation confirme.
Citons encore une expérience. C... est en somnambulisme ; je détache une de ses boucles d'oreilles que je place dans le tiroir d'une table. Ce tiroir s'ouvre au moyen d'un bouton articulé en fer.J'affirme à C... qu'elle est incapable d'ouvrir le tiroir, parce qu'elle ne peut pas saisir le bouton. Réveillée, elle s'inquiète de son bijou, veut le reprendre, et elle se précipite sur le bouton du tiroir ; mais elle ne fait que le toucher et se recule avec un mouvement d'épouvante. Elle reproduit plusieurs fois sa tentative, elle ne fait que toucher le bouton, qu'elle lâche aussitôt. Je lui demande pourquoi elle ne tire pas le bouton qu'elle vient de toucher ; elle recommence sa tentative : « On dirait un glaçon, je frissonne de tout le corps dès que je le touche. » Elle recommence encore, et dit : « Ce n'est pas étonnant, c'est du fer. » Je lui. présente un compas d'épaisseur en fer ; elle essaye de le prendre, elle le lâche aussitôt : « Vous voyez dit-elle, c'est aussi froid que le bouton, je ne puis pas le tenir. »
Dans cette expérience, nous voyons l'interprétation délirante s'accentuer encore avec une tendance à la généralisation. Nous en arrivons à la reproduction expérimentale du délire du toucher qui se rencontre souvent chez les sujets atteints de folie du doute : et les faits de ce genre semblent même indiquer, soit dit en passant, que dans quelques cas au moins le délire du toucher fait partie de l'évolution de la folie du doute et en est la conséquence ; ils viennent donc à l'appui de l'opinion de M. Legrand du Saulle sur ce point.
Représentation mentale de ce qui est capable d'augmenter la puissance au moins momentanément, le désir est le commencement du plaisir quand on se sent en mesure d'en atteindre l'objet; c'est une peine dans le cas contraire ; et toute peine engendre bientôt la répulsion.
Les désirs s'étendent en raison de la multiplicité et de l'intensité des représentations mentales, et l'habitude, en émoussant la sensation, les rend encore nécessairement progressifs (1) ; or, comme les moyens de les satisfaire ne se développent pas parallèlement chez certains individus (2) il faut bien qu'ils reconnaissent leur impuissance : et c'est ainsi que Schopenhauer a pu croire qu'on est d'autant plus malheureux qu'on est plus intelligent. Le défaut de parallélisme entre les besoins et les moyens de les satisfaire caractérise précisément la dégénérescence ; ne voyons-nous pas que dans tontes les espèces animales les sujets ainsi constitués disparaissent parce qu'ils sont incapables de soutenir la lutte pour l'existence ? Sauf des cas accidentels, on peut dire que succomber dans cette lutte est un signe de déchéance. Mais le bonheur est possible pour ceux dont le développement psychique et somatique s'est effectué de telle sorte qu'il y ait équilibre entre les désirs et les moyens de les satisfaire (.'{).
En somme, le malheur est le lot des individus dont l'organisme est en déficit, tandis que le bonheur est le partage des individus bien développés el bien entretenus»
(i) Les ponts sont des désira habituels adaptés aux excitants les plus efficaces qui peuvent varier pour chaque individu.
(2) L'homme moral, dit Bpencar({s ïforaic éuotutiontsto, p. ' un homme dont les fonctions nombreuses el variées s'accomplissent a des degrés convenablement proportionnés aux conditions Lence.
(ii Le Bouddha met la sagesse et la rorce dans l'absenoe do désir mais il dépasse la vérité quand il si- refusela satisfaction des Iquee, satisfaction qui est nécessaire a la conservation de l'es] •
On peut dire que le bonheur individuel et le bonheur collectif se résument dans l'accumulation de la force. L'évolution progressive aboutit à multiplier la production ou, plus exactement, à augmenter le dégagement de la force, en quantité invariable dans l'univers, au profit de l'humanité. Ce dégagement progressif a pour résultat l'augmentation du bien-être général et une tendance au nivellement des conditions sociales. Toute tendance individuelle ou collective à cette accumulation constitue une vertu ; toute tendance à la destruction constitue un vice ; or, si toute accumulation de force constitue une satisfaction, un bonheur, si toute perte produit une peine ou le malheur, il en découle que bonheur et vertu, vice et malheur sont indissolublement liés (1). Il semble donc que se plaindre de tout revienne à convenir que l'on n'est bon à rien ; c'est du reste ce qu'affirment les seuls pessimistes sincères, ceux qui se tuent, comme fit Mainlaender. Le péjorisme a surtout cours parmi les improductifs de tout ordre.
Le pessimisme est un déchet de l'évolution psychique, comme le crime delà folie. Il faut remarquer, d'ailleurs, qu'aboutissant au « renoncement du vouloir vivre > il produit en fin do compte le même résultat que les dégénérescences organiques, la stérilité.
Il ne serait pas difficile d'établir historiquement que le pessimisme a subi des recrudescences à toutes les périodes de décadence sociale ; et, comme le crime et la folie, il prend un nouvel essor à chaque époque de déti'esse publique. Il faut chercher sa cause dans la misère physiologique qui peut résulter soit d'une dégénérescence héréditaire ou connée, soit d'une déchéance liée au progrès de l'âge, soit d'un état morbide accidentel, etc.
(1) Les Solariens pensent que les vertus fructifient en nous grâce à une bonne coniplexion, et que, sans elle, on ne peut les acquérir (Campanella, la Cité du Soleil).
Ce n'est pas avec des arguments qu'on peut combattre le pessimisme, mais bien plutôt par la divulgation des bonnes conditions de l'hygiène physique et morale, et de l'économie privée et publique (1).
(!) J*ai insisté plus haut (p. 2i en note) et dans ce chapitre sur le rôle dans l'épuisement dans la production des paralysies motrices. Il y a longtemps que Claude Bernard a mis en lumière l'influence de cette même condition sur l'affaihlissement et l'abolition de la sensibilité (Leçons sur la physiologie et la pathologie du système nerveux, t. I, pp. 37 et suiv.).