‹ Sensation et mouvementChapitre 48 sur 49 · EFFORT ET DOULEUR. — LES NUISIBLES · texte numérisé non relu

EFFORT ET DOULEUR. — LES NUISIBLES

Le bonheur individuel et le bonheur collectif, disionsnous, se résument dans l'accumulation de la force. Cette accumulation a, en effet, pour résultat l'abondance des choses utiles et, par conséquent, une plus grande facilité de les obtenir. Il est de toute évidence que l'éloignement des nécessités matérielles facilite le développement intellectuel ; or, le développement intellectuel est un nouvel élément de production. Une machine qui met à contribution les forces de la nature, la pression atmosphérique, la chaleur solaire, l'élasticité des gaz, etc., constitue un profit puisqu'elle substitue le travail gratuit de la nature au travail humain qui reste disponible : elle favorise par conséquent un nouveau développement intellectuel qui prépare de nouveaux progrès de l'adaptation (1).

Chaque progrès a pour effet l'augmentation des ma-

(i) Toutefois il faut bien reconnaître que les services de la machine restent nuls ou négatifs tant que la répartition de leurs produits reste défectueuse. « Jusqu'à présent dit J. S. Mill, les machines n'ont pas diminué d'une heure le travail d'un seul être humain. » C'est a cause de cette répartition défectueuse qu'on a pu dire que non seulement l'industrie ne détruit pas le paupérisme mais qu'elle l'accroit (Proudhon, Stuart Mill, Karl Marx.etc ); les machines en effet exigent la prolongation du travail, le travail de nuit, et elles permettent de se passer des habiletés auxquelles on peut substituer non seulement des ouvriers grossiers, mais des femmes et des enfants. Ce n'est pas sans raison qu'on a accusé la grande industrie d'avoir augmenté le nombre des prolétaires et de les avoir réduits à un emploi de pure exécution aux dépens de leur développement physique et intellectuel.

154 SF.NSATION ET MOUVEMENT

tières à satisfaction, dont le prix s'abaisse graduellement, et tend vers la gratuité et par conséquent vers la communauté. C'est un fait bien établi que plus le capital augmente, plus l'intérêt diminue, et par conséquent plus le concours qu'il prête au travail tend à être gratuit ; c'est-à-dire que le travail actuel est de plus en plus exonéré par le travail ancien. Ce qui revient à dire que le travail de chacun profite à tous et dans tous les temps (1).

Inversement, on peut dire que toute destruction d'une chose utile à l'homme est préjudiciable à tous les hommes jusqu'à la dissolution du monde.

Il est certain que si les hommes n'avaient jamais eu pour objectif que la production et la conservation des choses indispensables à la vie, elles en seraient venues à être tellement abondantes, que leur valeur d'échange serait à peu près nulle, c'est-à-dire qu'elles seraient très approximativement communes, chacun conservant la propriété de son travail. Mais il y avait un obstacle à ce résultat.

Tout effort nécessitant un dégagement d'énergie potentielle produit nécessairement une sensation pénible; or on fait tout pour éviter la douleur et par conséquent l'effort. Mais on no peut vivre sans les produits de l'effort, on en est donc réduit à chercher à profiter de l'effort des autres, soit par la force, soit par la ruse, pour obtenir en lin de compte un privilège permanent qui se manifeste smis forme d'esclavage, «le monopole, etc. La physiologie de l'effort contient pour ainsi dire un germe antisocial : la société est, en effet, b sur l'échange d'efforts utiles, et elle ne peut subsister si chacun évite l'effort. Or il faut remarquer que l'effort nécessaire pour un résultat donné est d'autant plus pénible que celui qui doit le produire est plus faible. Les dégénérés, qui soin déjà douloureux dans toute leur

(1) Cf. H.istiit. foi Deux dêviiet Harmonies éoonomiq\

substance à l'état de repos, sentent encore bien plutôt la douleur de l'effort, ils sont donc les premiers à chercher à profiter de l'effort d'autrui.

Par la division du travail, nous arrivons à produire avec moins de peine plus d'effet utile ; mais la division du travail n'est pas indéfiniment bienfaisante; Adam Smith en a signalé le premier les inconvénients : les organes qui ne servent pas se détériorent et s'atrophient. La spécialisation peut donc devenir à la longue un procédé de dégénérescence ; et il n'est pas sûr que l'instruction des masses que préconisait le grand économiste puisse servir de remède efficace.

Si l'utilité commune est la base de toute justice et de toute vertu, la vertu doit consister dans la production et dans la conservation de la force. Il n'y a qu'une vertu cardinale : l'énergie, se manifestant par la production sous toutes ses formes et par la modération des besoins d'excitation et des désirs qui se traduit par la sobriété relative à tous les appétits. Le vice est tout ce qui détruit, depuis l'oisiveté passive jusqu'aux appétits les plus monstrueux.

Si nous aimons et admirons ceux qui poussent l'oubli d'eux-mêmes jusqu'à mettre une grande partie du produit de leur travail à la masse, ce n'est pas en conséquence d'une conception métaphysique du beau ; c'est plus simplement parce que nous avons une conscience vague qu'il nous reste quelque chose de leur sacrifice.

Par le seul fait qu'il vit, tout homme consomme une certaine quantité de matières utiles, et il est nuisible à toute l'espèce s'il ne concourt pas matériellement ou intellectuellement à la production ou à la répartition des matières à satisfaction : l'oisiveté n'est pas plus légitime que l'incendie ; ne rien faire ou brûler, ou consommer en superfluité, amène nécessairement un retard dans l'accumulation des choses utiles et par conséquent dans l'adaptation progressive. C'est le droit constitutionnel à

l'oisiveté qui a perdu les républiques grecques et romaine.

D'après Wallace, l'homme a pu cesser de se préoccuper de nouvelles adaptations corporelles quand son développement mental a été suffisant pour compenser les avantages physiques. On pourrait peut-être soutenir que c'est parce qu'il était devenu incapable de nouvelles adaptations physiques qu'il s'est préoccupé d'adaptations intellectuelles. Mais ces adaptations intellectuelles sont des causes de dégénérescence en faisant négliger les exercices physiques indispensables, et en multipliant les besoins. L'exagération de la production due aux progrès de l'industrie n'a pas seulement pour effet de favoriser de nouvelles adaptations intellectuelles, elle favorise aussi le développement du luxe, de l'oisiveté et do certains vices qui lui sont intimement liés. D'autre part, la division du travail amène par un autre procédé la déchéance organique qui entraine des incapacités de production d'où procèdent la misère et ses deux satellites fidèles, le crime et la maladie (1).

Nous avons épuisé les adaptations physiques, les adaptations intellectuelles sont-elles inépuisables? L'histoire nous montre que le développement intellectuel des peuples ne peut se faire que lentement ; ils ont besoin d'incuber la civilisation, si on peut dire : les Espagnols, les Gaulois, les Bretons, se sont civilisés dans le même ordre qu'ils ont été conquis par les Romains. Les peuples du nouveau monde qui ont subi do trop près le contact des Européens ont souvent succombé a une adaptation trop rapide. D'autre part, le développement considérable de la criminalité, de l'aliénation mentale et

(1) « Il est plusieurs genres de vires, «lit Ch. Comte, dont le principal elTet est de produire la misère pour celui qui lu ■ contractés. Uns institution cjui a pour objet de m. 'tir.' à L'abri ds la misère toute sorte de personnes, moi distinction des causée qui font pro«

duite. S donc pmir résultat d'eflCOUrager tOUI les viott (]Ul COndUi» • la pauvreté. » (Bastiftt, t. I. p, ,

des dégénérescences organiques en général semblent indiquerque, même chez les peuples les mieux préparés, l'adaptation n'est pas indéfinie, et qu'il est difficile d'admettre avec Condor-cet et bon nombre de sociologistes contemporains que l'humanité doive suivre une marche indéfiniment progressive. Nous n'avons guère de bonnes raisons d'accepter l'espérance de voir apparaître la race angélique prévue par Spencer. Lorsqu'un peuple a acquis le maximum de prospérité et de civilisation, on le voit présenter le caractère le plus objectif de la dégradation organique, l'infécondité ; c'est le défaut de citoyens qui a causé la perte des républiques antiques, et les aristocraties modernes se sont montrées tout aussi incapables de se maintenir par la reproduction.

L'infécondité est le signe le plus grossier de la dégénérescence ; mais elle est précédée et accompagnée de dégradations organiques qui se manifestent soit par l'incapacité de travail, par les maladies diverses, soit par les besoins d'excitations nouvelles, qui sont les causes de déperdition de forces (luxe, etc.).

Ces déperditions de force qui se manifestent à la limite du développement de la civilisation peuvent légitimer la loi de Malthus d'après laquelle à une certaine période d'évolution la population s'accroît plus vite que les moyens de subsistance.

On peut soutenir que cette loi ne s'applique qu'à la période décadente de l'évolution des peuples, alors que la communauté doit subvenir aux besoins de nombreux improductifs. Carey et Bastiat ont admis, contrairement à Malthus, que les moyens de subsistance s'accroissent plus et plus vite que la population; et il n'est pas douteux qu'ils aient raison lorsqu'on ne considère que les périodes ascensionnelles de civilisation (1).

(1) En France la dépopulation paraît surtout manifeste dans les départements où l'ivrognerie et la criminalité sont le plus répandues. On en a déduit que le célibat et l'infécondité voulue étaient les causes

La vie ne s'entretient qu'au moyen d'échanges continuels et Whateley n'a fait qu'une application de la physiologie à la science sociale en disant que l'homme est « un animal qui échange ». Tout être improductif qui n'a rien à donner en échange de ce qu'il reçoit est un obstacle au développement et au maintien de l'état social : c'est un nuisible.

Les nuisibles, criminels ou décadents de tout ordre, doivent être considérés comme les déchets de l'adaptation, comme les invalides de la civilisation. Ils ne doivent provoquer ni haine ni colère , mais la société doit, si elle ne veut pas voir précipiter sa propre décadence, se prémunir contre eux et les mettre hors d'état de nuire.

Il ne faut pas se laisser aller au sentimentalisme, la protection excessive des nuisibles qui ne peuvent que dégénérer est une cause de souffrance pour l'humanité tout entière.

« Le principe de la fraternité, dit Louis Blanc, est celui qui, regardant comme solidaires les membres de la grande famille, tend à organiser un jour les sociétés, œuvres de l'homme, sur le modèle du corps humain, œuvre de Dieu. » Les inventeurs de systèmes sociaux qui reposent sur cette base ignoront que le corps humain ne suivit que lorsque tous ses organes sont bien constitués et en pleine vigueur; si l'un deux a subi une détérioration quelconque, l'ensemble en soutire et souvent la mort s'ensuit. Lorsqu'une partie du corj le siège d'une dégénérescence profonde, la guérison ne se fait en général qu'a la suite d'une élimination de la partie malade. Il n'y a pas dans ce processus de base physiologique pour le principe de la fraternité comme

de i i \ r< ignerié et du crime* Mais crime, Ivrognerie, goût antisocial du célibat, stérilité, sont des phénomènes de dégénéreeoeoce commun* :i u) plupart dea rares latines >|ui autrefois se répandaient mit tout l'univers et aujourd'hui sont le* moins lïrondes.

on le comprend quelquefois. Il n'y a pas d'appui naturel pour les revendications du droit à l'assistance, de l'égalité des salaires, etc., qui constitueraient des primes aux dégénérés et aux incapables. A moins de « changer la nature humaine » comme J.-J. Rousseau le demandait au législateur, il est impossible de faire accepter la solidarité sans réserve dans une société dont un certain nombre de membres sont improductifs ou destructeurs.

Le but à atteindre est donc de diminuer autant que possible le nombre des nuisibles.

On peut y tendre à la fois en opposant un obstacle à leur activité malfaisante et en restreignant leur reproduction.

La première indication à remplir serait de ne point favoriser leurs manifestations. Mais que voyons-nous ? Pendant de longs siècles on a regardé les aliénés comme des criminels et on les a traités en conséquence; aujourd'hui au contraire on en vient à considérer les criminels comme des malades, et dès que l'on peut reconnaître un caractère morbide à l'acte nuisible ou à celui qui l'a accompli, on en arrive à l'excuser et non seulement à le laisser impuni, mais encore à abandonner toute chance d'en empêcher la reproduction. Plusieurs drames judiciaires récents ont mis en lumière cette tendance générale à abandonner la défensive non seulement contre les manifestations évidemment morbides, mais même contre ce que l'on a appelé les « impulsions passionnelles ». Si la société se croit dans l'obligation de laisser les nuisibles circuler et agir suivant leurs instincts pervers, elle devrait au moins se porter garante des préjudices qu'ils peuvent causer : on ne peut admettre qu'un dégénéré n'ait pas à supporter les conséquences du dommage qu'il cause et que sa victime soit tenue d'encourir la responsabilité matérielle du crime ou du délit. Protéger

Il il) SENSATION ET MOUVEMENT

indéfiniment les nuisibles contre les productifs, n'est-ce pas courir à la banqueroute sociale? « Il ne convient pas de prendre, dit Jésus à la Chananéenne, le pain des enfants pour le jeter aux chiens. »

Un jour on s'aperçut que les crimes commis sous l'influence de l'ivresse se multipliaient dans des proportions effrayantes, et qu'il y avait péril ; une loi vint punir l'ivresse publique ; l'ivresse ne doit pas servir d'excuse au criminel. La responsabilité cependant continue à être nulle pour les criminels atteints d'imbécillité, de démence ou de fureur. On me permettra de faire remarquer une contradiction.

L'ivresse s'accompagne de troubles mentaux que l'on peut considérer comme une folie toxique transitoire plus ou moins volontaire : celui qui est pris publiquemont en flagrant délit de cette folie toxique aiguë est puni; mais la folie toxique plus durable qui résulte de l'alcoolisme chronique, mais la folie toxique suraiguë (dellrium tremcns) qui résulte d'excès alcooliques dans le cours de l'alcoolisme chronique entraînent l'irresponsabilité du criminel.

Cette contradiction flagrante indique au moins que le législateur a soupçonné qu'il n'est pas bon de protéger indéfiniment le crime sous prétexte do dégénérescence, quelle soit d'origine toxique ou autre, et qu'il pourrait être juste, d'une manière générale, do défendre la société contre les actes nuisibles, abstraction faite do l'état mental de leurs auteurs.

Le principe de l'égalité des peines pour les coupables des mêmes crimes, posé par Beccaria, a été accueilli avec un assentiment unanime et on sciait mal venu aujourd'hui à contester <• que les peines d^s personnes du plus haut rang doivent être les mêmes que celles du dernier des citoyens >. l'ourlant on tend à. créer une immunité do Faveur pOUT une catégorie d'individus .jui ne se distinguent que par leur dégradation physique et

Page 1