‹ Sensations d'artChapitre 1 sur 35 · A MON TRÈS CHER. AMI ARMAND ROYER · texte numérisé non relu

A MON TRÈS CHER. AMI ARMAND ROYER

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t/f votre tour, mon cher Armand !

C'est à vous que je veux dédier ce nouveau volume des Œuvres et des Hommes. Spécialement destiné à l'Art, celui-ci, et moins littéraire que les autres, il va naturellement et sjympatbiquement vers vous, grand Artiste, qui aime^ votre Art, que vous possède^ cependant, comme on aime la femme qu'on ne possède pas, et qui, de toutes, hélas! est peut-être la plus aimée des femmes qiion aime... Vous, Armand, vous êtes une de ces âmes trop rares, oîi la possession enfonce profondément l'amour! L'amour de l'Art, che^ les artistes que f ai connus , je n'en ai jamais vu de comparable au vôtre. Je n'en ai jamais vu de plus complet et de plus pur, de plus immanent et de plus tyranntqtiement beau. Fous qui ave:^ autour de vous tant d'êtres et de choses à aimer : p'ere, mère, femme, enfant, tous ces sentiments qui sont les ciels de la vie d'ici-bas, vous les ave:- enveloppés du ciel de l'Art, qui ajoute son bleu divin à leur a^ur, et c'est ainsi que, grâce à vous, — et à vous seul! — j'a't pu comprendre que; si la théorie de l'Art pour l'Art est fausse, du moins le bonheur absolu donné par l'Art n'est pas le rêve de l'Impossible !

Et voilà pourquoi, mon cher ami, je vous offre ces Sensations d'Art, parmi lesquelles vous alle^ trouver un sentiment qui ne vous étonnera pas : un inoubliable sentiment pour un homme que nous avons aimé tous les deux. Ici, oii il avait forcément sa place, vous alle^ rencontrer T^eniénvi, le grand T^eménj'i, qui fut, je ne veux pas dire votre maître, mais l'enchanteur qui, un jour, ft

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{lescendie et passer, sur les boucles aclolcsceiit&s de vos cheveux de chérubin, le vent de cet archet magique que j'ai souvent retrouve sur le vôtre, pendant que je vous écoutais... En art, vous le savc^, je ne crois pas plus aux maîtres qu'aux écoles. Le seul maître, p our un grand artiste, c'est toujours l'âme quil a ! Jamais rien de plus! Votis ave^, mon cher ami, trop de talent pour nétre que le reflet esclave qu'on appelle un imitateur. Vous êtes vous, et, à ce vQus-la, j e ne mettrai pas d'épithète. Ceux qui vous entendront ly mettront... Mais, quoi qu'elle soit, vous seré:^ vous, comme Reménji est T^eményi... l'ous souvenez-vous, mon cher Armand, de nos premières causeries, dont il fut V intérêt et le lien, dans cette poétique ville de Va'iognes oîi les circonstances, moins bêtes ce jour- là quh l'ordinaire, nous avaient poussés l'un vers r autre, comme si elles avaient su ce qu'elles faisaient ? T>ans ces causeries et dans ce temps, qui n'est pas déjà si lointain, j'appelais votre violon un violon de velours. C'était bien cela, mais voici mieux ! Sous votre archet transformateur, vous ave^ fini par spiritualiser le velours, et votre violon est devenu un violon d'âme. Quand il vous plaît, maintenant, vous tene^ l'Infini sous votre menton, entre quatre planches de bois sonore. Eh bien! c'est à l'âme de ce violon, qui est la vôtre, mon cher ami, et qui verse au cœur de ceux qui vous entendent le bonheur de votre bonheur partagé, que je dédie surtout ce livre, qui est une amitié bien plus qu'un hommage.

Et cependant, c'est un hommage aussi, de la part d'un rêveur charmi, qui, pour un air de ce violon, joué par vous, la nuit, par exemple, dans le mystère du clair de lune et dans l'étendue mélancolique de quelque lande de son paj>s, donnerait toute sa littérature,

J. Barbey d'Aurevilly.

On a. publié, avec une espèce de piété aveugle, les œuvres posthumes de celui qui était encore il y a si peu de temps M. Proudhon, mais je ne sais pas si cette publication ajoutera beaucoup à la renommée du célèbre philosophe. Ses amis, eux, n'en ont pas douté, et ils se sont mis courageusement à lire, corriger, agencer, faire tenir sur ses trois pieds boiteux l'œuvre que Proudhon vient de laisser inachevée. Ils se sont attelés avec faste à cette besogne d'outre-tombe.

Ah ! les amis !... Il n'en faut que quatre dans toute cérémonie funèbre, pour tenir les coins du drap d'un cercueil, mais on en a trouvé facilement six — et, s il l'avait fallu, on en eût trouvé davantage, — pour tenir les

1. OEuvrcs posthumes de Proudhon : Du Principe de l'Art et de ia destination sociale.

coins du drap de celte publication qiii pourrait bien, si j'en juge par le livre que je viens de lire, n'être qu'un enterrement... et un enterrement dans la fosse commune! Chose triste, n'est-ce pas ? mais, après tout, méritée par cet égalitaire absolu qui, dans le monde de rêves construits par sa pensée, ne veut pas même de grands hommes, de supérieurs par le génie ! L'esprit de Proudhon aurait, à sa manière, le même sort que le cadavre de Lamennais.

Telle, pour tous ceux qui aiment Proudhon, doit être l'anxiété aujourd'hui. Quant à moi, j'aurais désiré qu'on la leur eût épargnée. Pour mon compte particulier, je n'ai jamais eu de parti bien violemment pris contre ce malheureux ennemi de Dieu (de Dieu qui, par parenthèse, en a tant d'autres, qu'il peut bien avoir encore celui-là !), contre ce gros bonhomme, plus comique que tragique au fond, dont les passions épouvantées de 1848 firent un ogre et un croquemitaine, mais qui n'a rien croqué du tout de la société qu'il semblait vouloir avaler tout entière, et qui est mort pauvre, avec une originalité de stoïcisme que j'honore; car nous désapprenons tous les jours de plus en plus à mourir noblement de faim.

Et pourquoi donc ne rendrais-je pas cette justice à Proudhon? A ne considérer que l'homme en lui, Proudhon, tout sophiste qu'il soit, fut estimable précisément par les côtés que, de présent, les hommes abaissent le plus en leurs personnes. Il eut le désintéressement et

l'indépendance. C'était un libre esprit, écliappant, ave»*, une rudesse qui ne manquait pas de drôlerie, à tous les caparaçons des partis qu'on voulait lui passer, et, de plus, c'était une Ame nette d'ordure, qui n'avait pas sur elle une seule tache d'argent à effacer.

Ce paysan, aux goûts grossiers, pouvait aimer un peu trop le veau aux carottes de la République, mais il méprisait réellement le Veau d'or. Il fut souvent ridicule, jamais cupide. Si vous ajoutez à cela les services qu'il a parfois rendus à la vérité, qu'il méconnaissait, — soit en balayant vigoureusement le chemin par où elle doit passer plus tard, soit en ruant gaiement dans le rang et en cassant très bien les jambes à ses camarades de sophisme, — vous trouverez que jusqu'à un certain point ce diable d'homme-là intéresse, et qu'il est pénible d'avoir à le montrer aujourd'hui pitoyablement inférieur à ce qu'il fut autrefois par le talent, la conscience du travail, l'étude, la compétence, tout ce qui enfin faisait de lui un être à part, une force égarée ou perdue, mais une force ! Car, pour le fond des choses, c'est toujours Proudhon que vous allez voir, même dans ce livre si faible sur l'Art, si dénué de savoir, et de sens et de conséquence. Oui, c'est Proudhon, — mais un Proudhon impuissant et presque honteux, qui ne peut plus imposer à personne, et qui guérira peut-être beaucoup d'esprits de l'autre Proudhon.

Rien, en effet, de moins seml^lable au Proudhon d'autrefois que le Proudlion qu'on expose actuellement en ce livre posthume. « Qu'a de commun cette bombe (elle était tombée dans sa tente) avec ce que je te dicte ? » disait un jour Charles XII à son secrétaire épouvanté. A la première vue du livre que voici, on peut aussi se demander : « Qu'a de commun avec ce que dictait naguère Proudhon vivant, cette misérable pétarade sur l'Art, qui, certes, d'aucune manière, n'est une bombe, et qu'il s'est permise avant de mourir? » Seulement, la première impression passée, on trouve bien vite, en y réfléchissant, l'explication de cette intervention étrange et déplacée dans l'Art de l'homme le moins artiste qui ait certainement jamais e.xisté.

Proudhon,— ce Jean- Jacques du dix-neuvième siècle, — qui avait, de prétention, comme Jean-Jacques, dans la pensée, tout un idéal de société, s'est cru, en sa qualité de constructeur de monde, obligé, pour être complet, de parler de tout ce qui constitue les forces sociales et l'intégralité des facultés de l'esprit humain. Philosophe, il a voulu, pour l'acquit de sa conscience de philosophe, parachever sa synthèse et accrocher des idées d'art, auxquelles il n'avait jamais pensé jusque-là, à l'ensemble d'un système qu'elles ne devaient pas contrarier.

Homme de logique, et de logique souple et astucieuse, assurément Proudhon avait assez de métaphysique à son service pour coudre une esthétique à sa philosophie ei faire proprement son petit raccord... Là, pour lui, n'était .pas l'embarras, mais il était, et très grand, dans les idées mêmes qu'il n'avait pas et qu'il lui fallait à tout prix; car, en matière d'art, sa nature épaisse était nouée. Il n'avait rien vu, rien compris, rien étudié, et non seulement il était ignorant, mais il était incapable. Comment donc se tirer de la difficulté"?... Par un hasard,— dirai-je heureux? — il connaissait le peintre Courbet. Courbet, son analogue en bien des choses, franc-comtois comme lui, comme lui radical, vaniteux et badaud comme lui; mais très inférieur à lui, Proudhon, par le talent, s il lui ressemblait par le caractère.

On peut s'étonner qu'un homme de la nuUité profonde de Courbet soit devenu la Pythonisse d'un esprit quinteux et difficile comme Proudhon ; mais il est des attractions d'en bas plus décisives que des attractions d'eu haut. La carpe plonge dans sa bourbe avec volupté ; Proudhon se vautra dans Courbet. Ce fut à Courbet qu'il demanda des idées sur l'Art et les artistes. Le néant s'ajouta au néant. L'engoulevent monstrueux eut deux têtes et put se montrer à la foire aux idées et aux vanités. A fort peu de métaphysique près, qui encore est mauvaise, le livre que les amis de Proudhon publient pourrait être signé : « Courbet ».

Ce livre n'est qu'une insolence, une triple el quadruple

insolence à l'Art, aux artistes, aux gouvernements, — qui ne doivent pas plus s'occuper des artistes que des baladins ei des danseurs de corde, — et, ma foi! à Courbet lui-même, sur qui la flatterie tombe si gros, d'une telle disproportion avec ses mérites, que, dans ce livre d'insolences, c'est peut-être là ce qu'on trouve encore de plus insolent. Proudhon, du reste, a conscience de cela, et il en rit, comme l'ours pourrait rire si, en (■mouchant son ami, il avait eu in petto réellement l'idée de lui casser la tête. X Je suis[sûr — dit-il avec sa matoise bonhomie — que Courbet ne sera pas content des éloges que je lui donne aujourd'hui.. . »Et ce trait est le dernier coup, cnr ce livre, qui commence et qui hnit par le nom de Courbet, est une apothéose.

Courbet y est offert à l'admiration connue le dernier mot de l'esprit humain en peinture, et certainement ce ne sont pas les qualités de métier qu'on reconnaît à Courbet qui ont entraîné Proudhon à écrire cette énormité. Il est vrai que Proudhon est l'auteur d'un hymne à l'Ironie... Mais de deux choses l'une, entre lesquelles il faut choisir parce qu'il n'y en a pas trois: ou, parasite d'idées, Proudhon a traité Courbet comme les parasites traitent souvent ceux chez lesquels ils dînent : il s'est vengé de l'éloge à faire en l'exagérant ; ou, meurt-de-faim reconnaissant de ce qu'on lui a donné la pâtée, il a pris poui* un plat à la Lucullus quelque chose comme le haricot d'Harpagon !

Et encore, tout vulgaire qu'il fût, le haricot d'Harpagon était un fort plat, substantiel et de résistance, et c'est même pour cela qu'Harpagon le servait ; mais quelle substance et quelle résistance les idées de Courbet présentent-elles à l'esprit assez vide pour les accepter?... Ce sont, pour la plupart, des négations que ces idées, et des négations inspirées par l'ignorance et par l'orgueil. Ce qu'on appelle le réalisnre de Courbet, cette exactitude qui n'en est pas une, parce que l'objet de la peinture ne se réduit pas pour l'artiste à ses proportions géométriques et à sa matérialité; ce réalisme qui, s'il se trouve avoir à peindre, par exemple, Moïse ou une pierre brute, ne voit dans Mo'ise ou dans la pierre que deux coips d'une égale solidité dans l'espace; ce système d'égalité entre tous les objets quelconques, qui abolit les hiérarchies et proclame l'axiome que « puisque tout est égal, il n'y a pas de laid, » devait aller à tous les instincts de Proadhon enquête d'idées sur l'Art, et qui était, en l'adoptant, dispensé d'étudier les chefsd'œuvre des Maîtres et de respecter ces nobles organisations toutes-puissantes, subtiles et délicates, préoccupées do la chose la plus difficile à réaliser sur la terre

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après la vertu : c'est-à-dire à créer la beauté et le bonheur qu'elle donne à nos âmes ! Proudhon, le démocrate absolu dans une démocratie à lui, l'indiscipliné sans disciples, libre esprit jusqu'au point de ne pas Ci.'aindre sa propre contradiction, contempteur naturel de toute tradition et de toute fantaisie, devait presque se reconnaître dans les conceptions raccourcies, égoïstes et brutales de Courbet, et il les prit. Mais en devenant Courbet, il resta cependant Proudhon ; car il ajouta aux notions données par ce peintre, ses idées, à lui, d'utilité basse, et son moralisme grossier.

Courbet, en effet, peignait l'objet quelconque sans se soucier de rien pms que de l'objet même. Mais Proudhon est un philosophe qui, lui, se soucie fort peu de la peinture, si elle ne prêche pas pour sa philosophie et s'il n'en interprète pas à sa guise les prédications. Pour Proudhon, tout tableau est une leçon du catéchisme socialiste, et dans le livre d'aujourd'hui il l'a exprimé une fois de plus, en ce baragouin sublime qui lui était particulier : « 11 faut faire penser, — dit-il somptueusement, — il faut faire luire sur la conscience un idéal cVaulant plus énergique qu'il se dérobe aux regards. » [Un idéal de peinture qui se dérobe aux regards, me plaît.) Et cet idéal énergique est réalisé complètement, pour Proudhon, dans le fameux tableau de Courbet refusé parle jury : le Relourde la Conférence, cette procession titubante et allumée d'ivrognes en soutane, ignoble Injure aux prêtres catholiques, aussi bête que le Mariage du Pape ou le Pape

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musulman de B^'ranger, et dans la même inspiration.

C'est surtout ainsi que Proudlion veut que la peinture fasse penser, c'est-à-dire (et non autrement!) comme il pense, son moi étant le seul juge compétent du but de l'Art, qu'il substitue, avec le despotisme républicain, le plus absolu des despotismes, au moi de l'artiste lui-même et à son originalité. — « Si l'Art n'est pas fait pour moi, — dit-il brutalement, — je le méprise, malgré toutes ses merveilles », — comme s'il avait ramassé en sa personne tout le suffrage universel !—« Je me soucie fort peu — dit-il encore, page 122, en s'adressant personnellement à l'artiste, fût-il un Rubens ou un Raphaël, —de vos impressions personnelles, et je vous défie de produire en moi lamoindre illusion... »

On ne passerait pas au critique le plus comprébensif et le plus profond de parler avec cette insupportable outrecuidance ; mais Proudhon, de son aveu, ne connaît absolument rien à l'Art, et, besacier qui a ri des autres, il ne s'aperçoit pas que lui, le paysan, fait comme ces gentilshommes dont il s'est tant moqué : « lesquels parlaient de tout sans avoir jamais rien appris ». Il est vrai que le gentilhomme ne dure pas longtemps, et que le paysan, jaloux du bourgeois, se replante bien vite sur Proudhon et lui fait ajouter cette considération curieuse, car il a l'air de croire que ces messieurs sy connaissent : « Pourquoi donc ne parlerais-je pas d'art aussi bien que M. Thiers et M. Guizot? »

Cette considération grotesque, dont Proudlion fait toute sa compétence aujourd'hui, éclaire parfaitement, du reste, la vocation en matière d'art de ce pataud jaloux dont les idées esthétiques, comme les idées politiques, comme toutes les idées, pourraient uniquement s'expliquer par l'envie et la haine de tout ce qui est plus haut que lui...

C'est par le fond de l'homme, c'est-à-dire par ses sentiments, qu'il faut expliquer les idées de chaque homme.

L'envie seule expliquerait tout Proudhon. L'honnêteté de ce grand honnête homme, comme l'appellent un peu trop ses superficiels amis, qui s'imaginent sans doute que toute l'honnêteté humaine consiste seulement à ne pas prendre d'argent dans la poche du voisin, et surtout à n'en pas recevoir jamais d'un gouvernement; l'honnêteté de ce grand honnête homme n'allait pas jusqu'à supprimer dans son âme le plus bas des sentiments, qu'on retrouve, comme un crapaud sous des pierres qu'on retourne, sous toutes les théories de son esprit. Ainsi, que tous les égalitaires, cet homme de triangle niveleur dans

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la région des idées n'a jamais pu supporter la moindre supériorité. Malgré un talent vigoureux, mais dont les connaisseurs ont déjà pris la mesure, destiné dans la littérature de son temps à quelque chose comme la position de Mercier dans le sien, — de Mercier qui, lui aussi, avait de la vigueur, de l'audace et de l'excentricité, mais qui n'est plus lu que des curieux qui lisent tout,— Proudlion n'admet pas de grands hommes dans une société bien faite, et il a ses raisons.

Ce porteur de gourdin crotté, qui en a donné de si amusantes raclées aux bourgeois, abolit aussi bien l'aristocratie des artistes que l'aristocratie des industriels, et voilà pourquoi il tape, comme un aveugle, de son gourdin sur les œuvres les plus délicates et les plus fières, filles d'une fantaisie qu'il n'abaisse que parce qu'il ne l'a pas. Ce batracien myope et à lunettes que nous avons connu et qui a osé écrire, sans que sa main de sophiste ait tremblé, qu'un savetier, socialement, était plus utile qu'Homrre, ne pouvait pas plus juger de Raphaël et des autres génies qu'il diffame, qu'un sanglier de basse-cour amené devant la Vierge à la Chaise ou le tableau de la Dispute du Saint-Sacrement . Et ceci est fondamental, ceci domine toute théorie faite par un homme, puisque toute tliéorie implique l'homme qui l'a faite, les enfants de nos esprits étant bien plus nous que les enfants de notre chair, par la raison que nous ne sommes plus deux à les faire! Proudhon donné et connu, on pouvait donc se dispenser de lire son livre, tant on savait ce

que devait être ce livre, même fait avec plus d'étude et de conscience qu'il n'y en a, tant à l'avance ce livre était fait !

Eh bien, nous l'avons lu pourtant ! Nous l'avons lu avec le genre d'intérêt qu'inspire l'excentricité ou la fausseté absolue, qui peut encore être puissante dans l'absurdité, mais qui ne l'a pas été pour cette fois. Évolution fâcheuse ! Proudhon, l'auteur de Dieu, c'est le mal, et de La 'propriété, c'est le vol, est passé du paradoxe monstrueux à la platitude.

Dans ses autres livres, il avait une gouaillerie gauloise, une scélératesse de vieux maquignon mêlée à des na'ivelés d'homme attrapé, qui le rendaient comique, beaucoup à ses dépens, et qui désarmaientde l'indignation que l'affreux sophiste inspirait. Ici, il n'est plus qu'ennuyeux; ici, l'écrivain même est devenu inférieur, l'écrivain qu'on a tant vanté dans Proudhon, et, selon moi, beaucoup trop ; car il manque de noblesse, de lumière, de diaphanéité et de grâce, et, s'il a la force, ce n'est pas celle d'Hercule, mais d'un frotteur, et d'un frotteur meilleur pour les épaules que pour les parquets. Il les salirait.

Le livre du Principe de l'Art a beaucoup de ces parquets, frottés et salis. Moraliste à la Diogùnc, Proudhon parle contre le vice dans le langage du vice. Il réclame pour la morale publique en termes ramassés dans le dictionnaire du marquis de Sade, et sa vertu s'exprime comme une prostituée que le sergent pourrait arrêter...

Incorrect par-dessus le marché, l'auteur des Contradictions économiques a perdu dans ce dernier écrit une qualité qu'il a eue longtemps, comme un honniie fort a la santé, je veux dire: la pureté d'un français robuste.

Je ne reconnais plus la source limpide où ce porteur d'eau puisait autrefois. Je trouve dans son livre des manières de parler comme celles-ci :

« Il faut connaître le fonctionnement de faculté de l'art, partant de sa destination sociale. » Et encore: « POSSI- BLE que celui qui n'est qu'artiste soit du tout inhabile à s'expliquer sur les choses qu'il est censé connaître le mieux (page 11). » Le nombre des phrases de ce charabia est considérable. Il en est une, reproduite en la variant je ne sais combien de fois, dans laquelle Proudhon s'obstine à prendre ce qu'on appelle la PATE en peinture pour une PATTE... ce qui n'est pas seulement une incorrection, mais une ignorance à faire rire tout le monde, excepté ces six amis qui ont arrangé ses manuscrits et qui les ont corrigés. Ce puissant Conseil des Six ne s'est pas douté de la bévue, et il a laissé PATTE pour PATE, ce qui a chaque fois fait sept pattes, avec celle de Proudhon .

Je le dirai du reste en unissant, ces six amis vont jusqu'à me faire douter de Proudhon. Eux qui ne sont pas même sa petite monnaie, ils l'ont trouvé fragmenté, écourté, mal venu, et ils se sont donné les airs de le remanier, de l'allonger. On ne sait plus où Proudhon finit et où ces messieurs commencent. S'enveloppant

dans un nom célèbre et ne s'y cachant pas, ils font trop cohabiter leurs bévues avec celles de Proudhon. Imprudence qui se retournera contre eux ! On ne doit pas plus toucher aux jjatlcs qu"à la PATE de Proudhon. Il fallait le laisser s'empaUer ou. se désempùler tout seul.

L'auteur de ce livre de critique d'art a débuté, je crois, dans la vie littéraire, par un roman de plus de couleur que d'invention, et qui pouvait faire pressentir à ceux qui savent combien tout se tient dans les hommes, l'Etude d'aujourd'hui sur Courbet. Il est tout simple, en efTet, et dans la logique de son esprit, que l'écrivain d'Un coin de village, dans lequel se jouent les triomphantes influences du moment et se marque la préoccupation de décrire jusque par le menu, le plus menu, toutes les réalités, même les plus basses, soit l'admirateur du peintre à la pâte puissante, mais à l'inspiration grossière, qui a introduit dans la peinture ce qu'on a appelé d'abord partout le Réalisme, et ce qui est devenu plus tard le Naturalisme, en littérature. Et

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