THÉODORE ROUSSEAU
qui les comprennent dans des abîmes de rêveries sur ce qu'un pareil contemplateur, s'il eût vécu, eût pu devenir!
C'est au moment même, vers 1833, où Maurice de Guérin, obscur, errait comme un cygne noir sur les rivages de la Bretagne aux sombres brumes bleues, coupées par les mobiles blancheurs des goélands, que Rousseau, aussi sauvage, mais plus heureux, bondissait d'un élan dans la gloire ! Il venait de peindre sa fameuse Descente de vaches dans une gorge du Jura, en automne, et, peu de temps après, les Côtes de Granville, et ces deux merveilles furent pour lui l'éclatante trouée qu'il faut faire, lentement ou d'un seul coup, dans l'indifférence publique, ce mur ! On remarqua, dès les premières œuvres, la parenté avec les Hollandais, Thomme du Nord, brumeux, mais profondément chargé de couleur ; seulement,ce qui surprit le plus les connaisseurs, ce ne furent point les caractères, frappants pourtant, que je viens d'cnumérer, mais la violence passionnée avec laquelle ce jeune talent, qui allait se prouver bientôt un génie, attaquait la nature pour la peindre. C'est le propre, en effet, du génie de Rousseau, que cette violence pas-
sionnée qui, bien loin de cesser ou seulement de se modérer en lui une seule minute, est toujours allée s'exaltant, se concentrant et s'atTolant de plus en plus. Je ne suis pas un critique d'art, et je n'ai à offrir à la peinture, qui à mes yeux est le plus grand des arts, que les sensations d'une âme de barbare ; je ne suivrai donc ni historiquement, ni esthétiquement l'œuvre de Théodore Rousseau ; je ne montrerai pas les modifications et les progrès qu'il infligea à sa manière,— et infligea est le vrai mot, avec ce réfléchi volontaire qui pensait sur son art, et ajoutait perpétuellement la méditation la plus persistante et la plus retorse à ses plus naïves et ses plus impétueuses inspirations. J'aurais laissé tout cela à Théophile Silvestre, ce maître critique en peinture, s'n avait vécu. Mais, simplement, je ne me permettrai que de vous dire mes impressions personnelles, et les deux côtés par lesquels, comme artiste et comme homme, Théodore Rousseau m'est entré dans l'âme, et y est entré pour ne plus en sortir I
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Théodore Rousseau a aimé la nature avec un amour grand comme elle ; il Ta aimée partout où elle existe, avec tous ses contrastes, sous toutes ses manifestations.