Souvenirs de Barbizon, par M. Alexandre Piedagnel
que moi qu'il faut une gyyjce cVétat pour toucher à un peintre et le juger, en le pénétrant. M, Piedagnel n'est qu'un poète, de nuance très douce, qui a connu et aimé un peintre d'un très grand talent et qui se le rappelle avec un regret très touchant. Assurément, on voudrait autre chose que cette idylle au pastel sur la personne, la famille et la maison dans les bois d'un artiste qui sut être un homme simple, et quoique chose, dans sa vie privée, comme un patriarche. Être un patriarche, c'est là une rareté et une originalité dans ce pays de petits crevés, et qui, lui-même, crève! A défaut du peintre et de ses procédés d'art, dans le détail desquels l'auteur n'entre point, c'est Tliomme, du moins, c'est l'homme qu'on désirerait voir davantage. On le voudrait plus serré, plus étreint, mieux embrassé, plus montré à ceux qui exigent que, dans l'intérêt du talent, il fasse unité avec la vie et que le moral double l'intellect. Or, ce fut cela, chez François Millet. Mais les poètes sont comme les jeunes filles, qui ne peuvent donner que ce qu'elles ont. Un jour, Millet, qui, lui, pouvait donner un monde, ou du moins une de ces portions du monde qui sont des paysages, donna, en se jouant, à M. Piedagnel tout simplement une paire de sabots, dessinés avec sa vigueur habituelle. M. Piedagnel les lui a rendus. Il a mis ces sabots à la tête de son livre. On dirait qu'il a déposé dedans sa fleur de souvenir, comme si cette espèce d'urne devait la sauvegarder et qu'elle y dût mourir moins vite!
J.-K. Mil. I.KT 111
Eh bien! moi aussi, j'ai connu Millet, quelques jours, — un éclair d'instant, — mais cet éclair, qu'on me permette de fixer ici ce qu'il m'a fait voir. Je ne suis pas non plus un peintre, ni même un critique de peinture, un homme du métier ou hors du métier, un technicien qui sait ou croit savoir le secret difficile d'un art dilïicile. Je ne le regrette pas. A quoi bon? L'autre jour, un homme bien compétent, à ce qu'il semble, M. Fromentin, nous donnait, de cette plume qui se croise avec son pinceau, une étude sur les vieux maîtres de Hollande {les Maîtres cV autre fois), dans laquelle il a cherché à nous expliquer le faim de ces magiciens incompréhensible ment tout-puissants, et il n'a dit que des choses vagues, de cette plume colorée, exercée, experte, qui voulait pourtant être très précise. Il a décomposé des palettes, il m'a appris que Rubens mettait du jaune d'ocre sous ses rouges; mais quoi de plus?... C'est qu'en art comme en religion, il y a des mystères impénétrables aux artistes les plus aigus comme aux théologiens les plus subtils, et c'est même là ce qui fait la divinité du génie !... Pour moi, ce que je sais seidement d'une science certaine, c'est que l'homme, quand il est très fort en une chose,— et l'homme n'est jamais fort que dans une chose, — ne se dédouble pas; que le talent et l'âme d'un artiste doivent se tenir comme la chair et la peau ; que des deux routes qui bifurquent la vie, il y en a une d'interdite aux Hercules, ou plutôt qu'ils se l'interdisent... Hercule, le symbolique, n'en prit qu'une, et il n'hésita pas!... Les
loups, malgré sa force, dévorèrent le Crotoniate ; mais Hercule monta de son bûcher à l'Olympe... Or, les loups du Crotoniate, nous les connaissons ; ce sont les passions qui nous mangent le cœur et le temps ; ce sont les terribles choses diverses qui nous arrachent à Tidée fixe de notre art. François Millet ne bougea pas du sien. Aussi fut-il grand comme Théodore Rousseau, son ami, qui n'en bougea pas non plus, et dont j'ai parlé ailleurs, quand il mourut, avec un accent que j'aurais voulu faire aussi profond que ces deux hommes. Rousseau et Millet! génies jumeaux de la peinture, quoiqu'ils ne soient pas sortis du ventre de la même mère, et que j'appellerais les Castor et Pollux du paysage, si toute cette vieille mythologie ne tombait pas en loques dans le temple du lieu commun!
Ils sont différents et ils se ressemblent, dans leur vie comme dans leurs œuvres ; mais telle est la force, telle est la richesse de la personnalité dans les hommes de génie, qu'avec ces ressemblances, ces airs de famille dans la i)hysionomie, ils ne perdent rien cependant de leur originalité. Les sots et les êtres vulgaires se ressemblent