J -V. MI M, ET
et ne diffèrent pas. C'est ime espèce, et même des espèces. Ce sont les moutons de Panurgc. Qui en a entendu bêler un seul, les a tous entendus. Mais les hommes de génie ou de grand talent, se ressemblent et diffèrent. Rousseau et Millet sont de même race d'artiste, de même concentration dans leur art, — un art circonscrit,—dans le grand art de lapeinture. Gomme on dit, ils font du paysage; mais, avec leurs paysages, ils égalent tous les genres de peinture. L'un et l'autre ne sont que des paysagistes, mais, pour eux, le paysage, c'est lew idéal et c'est leur vie ! Ils se soucient bien d'autre chose ! Ils se soucient bien de tous les trains que fait le monde de leur temps! Ils ne vivent que dans la nature qu'ils veulent peindre. Ce sont des solitaires, des trappistes, des enterrés dans leur art, pour sortir de cette tombe féconde, immortels! Mais, il ne faut pas s'y tromper, ce ne sont pas les mêmes solitaires. De tempérament et de caractère, tous les deux sont des primitifs; de culture et d'art, des acharnés et des raffinés dans leur acharnement ; mais là finit la ressemblance, et la différence va commencer... Ainsi, tout est absolu dans Rousseau, l'art et la nature. L'art est absolu dans Millet, mais la nature ne l'est pas. Je l'ai dit de Rousseau, quand j'ai parlé de lui : c'est un panthéiste absolu, qui absorbait l'homme dans ses paysages, comme l'Océan absorbe un homme oui tombe à la mer. Il ne l'y mettait qu'imperceptible, quand il l'y mettait , forme vague, point noir dans l'étendue.
Millet n'a point ce panthéisme impérieux, incompatible,
indillérent à tout, et cruel comme l'azur d'an ciel toujours bleu. Il n'adore pas la grande nature aux déijens de la nature humaine. Millet met l'homme dans ses paysages, et souvent sur le premier plan. Il augmente par l'homme la sensibilité du paysage. Dans ses tableau x, on peut aller de l'homme à l'horizon et revenir de l'horizon à l'homme, et le paysage et l'homme en sont d'mie beauté plus poignante ; car si Rousseau fait superbe, il fait toujours poignant, Millet ! Il n'a pas l'implacabilité de Rousseau, qui ne voit que la grande nature muette. Lui,MLllet, il a des entrailles. Rousseau n'en a point. Je l'ai appelé un druide ; c'est un druide qui n'a de cœur que pour ses chênes. Millet en a pour l'homme, ses fatigues, sa résignation, sa misère, et il fait de tout cela une chose grandiose et touchante, qui rappelle quelquefois la Bible par le vaste de l'impression et la profonde simplicité. Millet aimait la Bible et il s'en nourrissait. Sérieux, contemplatif, Kormand, et par là à demi-Anglais, il lisait la Bible comme un millénaire du temps de Cromwell. Elle était son livre favori avec Homère, — dit son biographe, M. Piedagnel, — mais je crois qu'elle lui passait plus près du cœur et de l'esprit qu'Homère, à cet homme d'âme naturellement religieuse et de mœurs patriarcales, qui a vécu toute sa vie au centre d'une famille étroitement groupée autour de lui, et qui, par le nombre, ressemblait presque à une tribu... Si on l'étudié avec attention, les deux sources de son inspiration étaient son pays et la Bible. Il est biblique et autochtone. Paysan d'ancienne
J.-K. MI LLET ■•IS
et forte race, chez qui la santé du talent prouve la pureté de l'origine, il était né à Grévillc, non loin de Cherbourg-, sur la côte, en face de la mer, dans cette presqu'ile du Cotciitin, la plus pittoresque partie de cette magnifique Normandie, qui a le privilège d'offrir au regard dans sa vaste ceinture la plus étonnante variété de paysages. Né là où il aurait pu très bien rester, comme Burns dans son Ecosse, et où il n'aurait pas été moins grand et peut-être l'aurait-il été davantage, car les hommes à aptitudes supérieures se font seuls, il céda au torrent du siècle qui entraîne tout vers Paris. Il y vint, mais il n'y perdit pas son originalité au frottement des ateliers et des écoles. Il y avait emporté son pays, non pas à la semelle de ses souliers, ainsi que le disait Danton, tout à la fois grossier et sublime, mais dans sa tête, où il le revoyait pour le jeter en détail dans la plupart de ses tableaux. Le plus souvent, même quand il sort de son pays dans ses œuvres, quand il nous peint, par exemple, un paysage des Vosges ou de l'Auvergne, il choisit celuilà qui a le plus d'analogie avec la terre et la nature normande, — qui en est une remembrance encore. — Si Normand, qu'où il transporte sa palette et soit qu'il nous peigne un rivage, un pâturage, une lande, un plant de pommiers ou un horizon au soir ou par la pluie, ou un champ labouré, on sent le Normand et l'homme des impressions premières indestructibles, toujours présentes, et à travers lesquelles son génie de peintre a vu tout !
Le Normand, c'est-à-dire un robuste, car c'est la gloire de la Normandie de produire des robustes dans tous les genres, depuis Corneille jusqu'à Poussin, depuis Poussin jusqu'à Millet. Certes, il y a de grandes distances et de grands contrastes entre François Millet et Nicolas Poussin. L'idéal du Poussin est classique, savant, archa'ique; l'homme est devenu Romain en vivant à Rome, cette surnaturelle Rome qui fait oublier la patrie et qui pourrait la remplacer. Poussin a vu la nature à travers des colonnades antiques, des portiques à demi-brisés, dans une atmosphère d'une transparence et d'une sérénité infinies. Sa manière est majestueuse et calme. On l'a appelé le Philosophe de la peinture, et philosophe dit toujours un peu pa'ien. Mais changé, non pas en nowrice, mais en École, il a gardé la robustesse de sa race, et Millet le fruste, le rustique, le Gotentinais Millet, l'a aussi et autant que Poussin. L'idéal de Millet n'est ni classique, ni savant, mais U voit la nature à pleine vue, et la nature de son pays, qu'il n'a point échangée contre une autre classiquement plus belle, quoique, certainement, elle ne le soit pas, et il ne l'a pas encadrée dans les nobles ruines d'un monde poétique disparu. Plus abrupt, plus naïf, plus ignorant, il l'a prise à ses pieds, dans sa réalité expressive et paysannesque, et il l'a peinte avec une énergie qui va aussi avant que l'énergie du Poussin va haut, et sa réflexion, qui est aussi profonde que celle de Poussin-le-pensif, ne diminue pas son intensité. Seulement, Poussin, avec sa tête carrée de Normand, est devenu
quelque chose comme le docteur en Sorbonne de la peinture, et Millet, avec la même carrure, est resté le paysan de son pays !
Et voilà pourquoi il est si puissant sur moi, ce Millet! Je le reconnais pour un de mes compatriotes, comme un communiant à la même nature, aux mêmes souvenirs et aux mêmesimpressions que moi ! Je le reconnais pour Normand, du faite à la base, au moindre trait de son pinceau ou de son crayon, à la moindre esquisse, même aux sabots qu'il a donnés à M. Piedagnelet dont cet écrivain a fait la première vignette de son livre. Ce sont bien là des sabots normands, sans plette, comme on dit en patois cotentinais, et sans bride ; les plus humbles des sabots normands... Comme tous les talents qui exhalent une forte saveur de terroir. Millet sera la passion de ceux pour qui cette saveur est délicieuse et enivrante. J'ai cité Burns plus haut : Millet sera aimé des Normands comme Burns des Ecossais. Il exprime, en effet, la poésie de son pays en ses peintures, comme Burns, la poésie du sien dans ses vers! Mais dans son art, et de naturel. Millet est bien au-dessus de Burns. Le poète écossais n'est qu'un coq de bruyère qui chante ; c'est un joyeux garçon (good felloiv)
118 LES ŒU VRES ET LES HOMME s
plein de rondeur, d'accent, de gaieté coupée de mélancolie ; tandis que Millet est élevé et grave. Il a la profondeur et la réflexion inconnues à ce spontané de Burns. Il a cultivé son art, comme Burns, le jaugeur et l'amoureux des meunières, n'a jamais eu le temps de cultiver le sien. Il a été pemtre à tous les moments de sa vie. Burns n'a été poète que par places et par quarts d'heure... Et quoique Millet soit resté indéfectiblement dans ses peintures le Normand d'origine et l'homme dos impressions premières, et que, pour tout ce qui est Normand, ce soit là son charme suprême, il n'en a pas moins peint le paysan de tous les pays, le paysan pur sang, l'homme de la terre, quelle que soit la terre qu'il entr'ouvre, la créature déchue dont parle la Bible, condamnée à manger son pain éternellement à la sueur de son front... Et il l'a compris et exprimé avec une réalité incomparable.
Rappelez-vous ses Glaneuses, sa Prière du soir, et surtout sa Tondeuse de moutons, belle de sa vigueur corporelle, figure biblique de simplicité, quelque chose comme une pastowe des prerhiers âges du monde. Le mérite de Millet, c'est qu'il fait sortir de la réalité, l'idéal. Il ne le superpose pas à la réalité. C'est la réalité, intensément rendue, qui l'engendre. Ses paysans ne sont pas uniquement que des corps primitivement forts et beaux, déformés par le travail incessant et l'indigence, dans l'accoutrement pittoresque de leurs pau^Tes habits ; ils sont des âmes qui rêvent [le Berger à la limousine), ou qui ont souffert, se résignent et prient {PAnrjelus ou la
Prière du soir), et qui pour cela n'en sont pas moins dos paysans. Millet est un peintre profondément spiritualiste, à une époque qui ne l'est plus ou qui ne l'est que niièvrement ou sentimentalement, quand elle l'est. Comparez-le aux peintres qui ne le sont pas! Comparez ses Glaneuses, par exemple (je ne parle pas des détails et de l'efiTet général du tableau, de ce soleil qui tombe sur ces torses courbés et de cette réverbération d'or d'un champ de blé coupé sur ces visages brûlants et brûlés ; je ne parle pas de l'ardente fermentation de cette magnifique composition) ! comparez ses Glaneuses seulement, comme types, aux Casseurs de piov^e de Courbet, et vous aurez la différence de la réalité au réalisme, — cettelamcntable confusion introduite dans tant d'esprits ! Rien de moins semblable, en effet, que le réalisme et la réalité. Le réalisme est la réalité matérielle dans tout ce qu'elle a de brusque et de grossier, mais la réalité humaine doit être spirituelle pour être complète... et elle l'est chez Millet, qui met de la pensée et de la volonté sur les fronts hâlés de ses paysans, qui ne sont jamais les brutes de Courbet. Ils sont des créatures humaines, ayant leur beauté spéciale, leur poésie et leur idéalité ! Dans la Prière du soir, où l'homme et la femme, lassés d'avoir labouré tout le jour, disent avec une foi de charbonnier leur Angélus au jour qui meurt, le biblique Millet va jusqu'à la tristesse chrétienne...
i20 LES ŒUVRES ET LES HOMMES
Arrêtons-nous à ces seuls mots sur cet immense paysagiste. Je n'écris pas aujourd'tiui un article de Salon. Je n'aborde que le catalogue, qu'on trouve dans M. Piedagnel, des tableaux de cet artiste, qui a travaillé toute sa vie à nous donner des chefs-d'œuvre sans que le monde les vît, sinon pour les nier et les insulter ; car on a osé appeler ce noble peintre un réaliste, la pire injure qu'on pût lui infliger! De tous les paysagistes, il est peut-être celui qui fait rêver le plus l'imagination de qui le contemple. Personne mieux que Millet n'a exprimé l'infini de la nature et la mélancolie de l'homme quand on le jette dans cet infini, sentiment inconnu aux brutalistes de ce temps! Je me souviens, en ce moment, d'une de ses toiles, où des pêcheurs partent pour la pêche dans une petite barque profonde et sans voile. La mer, du bleu foncé qu'elle a quand le soleil est couché, déferle jusqu'au cadre du tableau, pour supprimer tous les autres tons et ne laisser que le bleu de la mer, joignant dans la perspective le bleu du ciel. Bleu sur bleu ! Pas un accident à l'horizon, pas une écume. Le tableau, une houle, très grosse, un gonflement qui rempht tout... Ils sont là un groupe de dos, tournés au spectateur dans
cette barque, — des dos expressifs comme des visages, — inclinés vers le fond de la barque où ils cherchent probablement leurs filets, — et tout cela monte, barque frêle et créatures humaines, sur ce bleu sombre et menaçant où ils vont disparaître (peut-être pour toujours), comme ce bleu terrible va lui-même disparaître dans le bleu plus noir de la nuit qui s'approche... Ce n'est rien, et c'est tout!... Cela vous saisit de la plus mystérieuse tristesse. Ainsi fait Millet, — et lord Byron et Lamartine,cespoètes de la mer, n'ont jamais fait plus grand! Hélas! Millet fut moins heureux que ces deux génies, qui furent exceptionnelleuient et tout de suite heureux, pour que les hommes, probablement, ne perdissentpas courage et n'eu vinssent, voyant ce qu'il rapporte ordinairement, à se dégoûter du génie !
Millet aurait pu se dégoûter du sien. Comme Delacroix, refusé à dix-huit expositions, comme Théodore Rousseau, comme tous les grands talents qui doivent vivre, il n'eut point la vogue, réservée aux bélîtres; et longtemps il put désespérer de sa gloire. En souffrit-il comme Rousseau, que l'injustice crispait, que la conscience de son talent méconnu agitait comme une Furie, et qui vécut d'une vie convulsive entre les efforts qu'il faisait, ce Possédé delà nature, pour la peindre comme il la voyait, et les indignations que lui causaient les aveuglements et les préférences de ses contemporains? Mais si Millet en souffrit, qui le sut?... Cet homme, fort d'âme comme de corps, garda toujoiu's le calme auguste de la sécurité.
Dans les cinq dernières années de sa vie, il put apercevoir à l'horizon l'aurore du succès, attendu si longtemps; mais on voit Chanaan, lorsqu'on est un peu Mo'ise, et l'on n'y entre pas! Quand son art n'eut plus rien à apprendre à Millet, quand il ne pouvait lui donner ni une notion, ni une sensation de plus, il mourut. Il avait vécu soixante ans au travail, dans sa solitude de Barbizon,ou en Normandie, au milieu des paysans, ses modèles. Pauvre, mais serein comme un Olympien, ce Bas-Normand, entouré ainsi que Jacob de ses douze enfants, et ce patriarche sans troupeau, trouvait encore le moyen de donner à ses amis l'hospitalité comme un roi!
C'est assurément là une figure de la plus haute moralité dans l'art. J'ai tenu à la faire saillir. L'homme ici vaut presque l'artiste. Son génie n'eut rien à faire pardonner à son caractère. Son portrait physique de l'édition de M. Alex. Piedagnel est très ressemblant. Front carré (le front du bon sens normand), cheveux drus, rejetés en arrière, barbe frisée, tête d'Hercule doux, mais d'un Hercule qui pense. L'œil est pénétrant comme il doit l'être, dans ce Zingari de la peinture, qui voyait l'idéal à travers la réalité... Chose étrange, dans ce calme! il a la narine passionnée d'Alfred de Musset, le naseau de l'étalon sauvage; mais cette narine n'a jamais respiré les mêmes choses que l'auteur de Rolla. Millet fut le cœur le plus pur. Ceux qui ont le cœur pur verront Dieu. Qu'il le voie donc, François Millet, pendant que, nous, nous voyons sa gloire, qui commence et qui durera plus que nous!
Le livre publié par M. Edmond de Gon court, est signé' de ce double nom fraternel dont la mort a arraché la moitié. Détail touchant, qui fait ouvrir le livre avec un intérêt triste et même curieux... On se demande, en l'ouvrant, ce qui va rester dans le talent du survivant des deux frères, et on espère saisir le mot de cette collaboration mystérieuse dont le joint échappait, et de cette transfusion de deux esprits l'un dans l'autre, que la Critique constatait sans pouvoir l'expliquer. Seulement, le livre que voici ne lui dira pas encore aujourd'hui le mot qu'elle cherche. Il aura probablement été écrit avant la mort du de Gov.court que la Littérature a perdu. Toujours est-il qu'il est impossible de reconnaître dans le style et la manière de ce volume un changement ou une dimi-
1. Gavarni, rhommc et l'œuvre, par xMM. Edmond et Jules de Goncourt.
nution d'aucune sorte. C'est toujours le même éclat, la même abondance, — je dirai plus, la même surcharge de détails, la même langue foisonnante et feuillue que dans les autres livres de MM. de Concourt; mais le parti pris, contre lequel je me suis révolté autrefois, y domine bien moins : amélioration que le temps, la réflexion, une plus forte possession de soi ont pu amener également pour les deux frères. Je trouve ici, en effet, dans cette biographie, quelque chose de net, de précis, d'arrêté et même de simple, que je regarde comme un progrès inespéré dans la manière de MM. de Concourt. Leur expression se contient davantage et n'en brille que mieux. Leur rayon — car il y a du rayon dans tout ce qu'écrivent MM. de Concourt — ne se disperse plus et pénètre davantage dans L'œil de l'Ame, comme dit Shakespeare, et c'est avec ce rayon-là qu'ils attachent dans notre pensée un Gavarni qui n'en sortira plus.
Ils étaient placés mieux que personne pour écrire cette biographie. Ils avaient connu, pratiqué, aimé Gavarni, et il faut tout cela pour écrire une biographie. Ils l'avaient connu à l'époque où il s'avançait vers l'extrémité de sa vie et l'oubli momentané des hommes, qui déjà sont revenus à lui, et où son génie redoublait de misanthropie et de stridente cruauté ; car c'était — ne vous abusez pas ! — un génie misanthropique que Gavarni, et l'un des plus cruels qui aient peut-être jamais existé. Misanthrope, regardeur amer de la vie, il l'était dès sa jeunesse, même dans toutes les ivresses de l'âge, du
talent, de la giOirc naissante, cette aurore qui rose tout ; comme plus tard, après les expériences, les lassitudes de l'observation, l'use terrible de la vie qui noircit tout ce qui fut rose, il en fut lejugeur féroce. Pour qui se connaît à la substance intellectuelle des hommes, il est facile de voir que c'est bien le même qui a pensé les Fourberies de femmes (ces Scapines !) et les Propos de Thomas Vireloque. Ce sont les mêmes idées qui s'agitent là-dedans; mais, comme diraient les peintres, poussées, dans Vireloque, au noir le plus profond et le plus désespéré. Ni la forme de Gavarni, — cette forme élégante, svelte, désinvolte, qu'il n'avait pas que dans le coup de crayon, mais qu'U avait aussi dans sa personne, — ni cette élégance qui va d'Alcibiade à Pradier, n'empêcliait le fond de Gavarni d'être misanthrope. Il était né désenchanté. Il avait le rire, mais ce n"était pas celui de la gaieté, que même il n'aimait pas : « Je n'aime pas le rire, — disait-il, — je n'aime que le sourire. » Il avait le rire, cependant, mais le rire « hystérique » dont parle Byron, quelque part,en ses Mémoires. Seulement, Byron, qui était poète, qui avait de l'idéal dans la tête, n'avait ce rire damné qu"à certaines heures, et Gavarni, qui n'était qu'un observateur, — qui coupait tout sur la réalité exacte, — l'avait toujours,
Quslle belle étude sur la misanthropie on pourrait donc faire, en étudiant celle de Gavarni ! M.M. de Goncourt ne l'ont pas faite. Ils avaient autre chose à dire. Ils avaient à écrire la vie, ou plutôt les vies qui firent la vie
intégrale de Gavarni, lequel commença en grand artiste et finit... dirai-je en grand savant?... Ils n'osent pas le dire, eux ! Personnalité très complexe, ils l'ont suivie et bien montrée, depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Ayant vécu eux-mêmes dans un milieu d'art, artistes d'inspiration, de goût, d'étude et peut-être de main, ils ont donné avec une propriété d'expression presque technique les procédés de l'art très subtil de Gavarni, et ils en ont raconté magnifiquement, dans un style presque plastique, les résultats, en rendant compte de ses dessins avec une langue qui éclate de vie. Mais ils n'ont pas assez pesé, selon moi, sur la nature même de Gavarni, cette nature toujours la même — quand un homme est réellement une nature — sous toutes les diversités et les arabesques du talent, et qui, dans Gavarni, malgré le gant jaune, le signe du dandy en son temps et qu'il avait arboré, malgré le débardeur de bal masqué, malgré tout ce qui le masque en gai aux yeux superficiels et souvent même aux siens, constitue le misanthrope le plus cambré (et cambré va bien à Gavarni) de tous les misanthropes connus, dans l'histoire de la misanthropie.
En effet, il l'est sans colère, preuve de profondeur ! Le grand Hogarth, qui était aussi un misanthrope, l'était,
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lui, — et ses œuvres en font foi, — avec une violence et une brutalité tout anglaises. Ce grand peintre du pays du gin, des viandes saignantes et des boxeurs, dont les coups de pinceau sont des coups de poing redoublés et qui semble boxer ses personnages, tant il les pousse vigoureusement sur la toile, avec la fureur d'un moraliste qui veut nous faire liaïr les vices qu'il exprime, n'a certainement pas, en àpreté et en amertume, la moitié de la misantbiopie de cet élégant Gavarni, qui a fini par se retourner contre toutes les élégances de la vie, et qui les a mises en loques sur les corps charmants qu'il avait adorés et qu'il a mis plus en loques qu'elles! (Voir toute la série des Vieilles Lorettcs et des Vieux Beaux.) On a dit avec raison que la gloire de Gavarni était d'être moderne et de bien exprimer la vie moderne ; et sa misanthropie n'est si profonde que parce qu'elle est moderne. Historiquement, rien ne lui ressemble. Elle n'est pas la misanthropie bourrue et comique d'Alceste, cet honnête amoureux d'une humanité déshonnête qui le trompe comme sa maîtresse, qu'il voudrait sans défaut comme sa maîtresse, et qui les a tous comme sa maîtresse ! Elle n'est pas davantage celle de Rousseau, l'orgueilleux, l'envieux et le morbide Rousseau; ni celle de Chamfort, le bâtard Chamfort, qui souffrait de sa bâtardise jusque dans les bras de ces duchesses, qu'il méprisait pour leur peine de déroger en se donnant à lui. Toutes ces misanthropies sont des ressentiments d'homme à homme, ou de révolte contre les
choses sociales ; mais la misanthropie moderne va plus avant que cela. Elle plonge jusqu'à la nature humaine. Aussi est-ce contre la nature humaine que Gavarni est misanthrope. Il l'est comme l'était Pascal; mais avec une diirérence qui le rend bien plus misanthrope que Pascal, ce loup-cervier du jansénisme. Pascal haïssait et méprisait la nature humaine parce quelle était en chute, — parce qu'elle s'était volontairement souillée dans son premier péché d'origine, tandis que Gavarni, qui est athée, qui n'a rien à reprocher à la nature humaine et pour qui tout est mécanique et chimie, est gratuitement misanthrope. Il l'est parce qu'il l'est!
Et cette misanthropie de fin fond et d'essence put se redoubler, s'ulcérer, s'envenimer en lui, arriver aux shakespeariennes légendes de Vireloque, au terrible mot de la lorette vieillie : dont le malheur suprême est « de n'avoir pas de tabac pour son pauvre nez » ; mais il l'eut dès le début, dès ses Carnavals et ses Débardeurs. Elle commença de s'y montrer comme une grilTe de tigre entortillée dans du satin ou du velours, et qui le crève; mais plus il alla, plus cette griffe agrandit la déchirure et passa à travers le trou. Il l'eut dans son œuvre, parce qu'il l'avait dans sa pensée et dans sa vie. Chose bien rare, même chez les misanthropes, il fut misanthrope jusque dans l'amour. Il aima...aima-t-il? C'est une question, pour lui, à laquelle ilne répond guères. Mais il n'eut jamais confiance ni en son sentiment à elle, ni dans son sentiment à lui. Avec la femme qu'il a le plus aimée.
c'est-à-dire durant cinq ou six palpitations, qu'il faisait cesser — cet observateur ! — en les regardant, il devenait tout-à-coup misogyne, ce qui est la manière d'être misanthrope avec les femmes. C'est lui qui a écrit, au milieu de bien d'autres phrases railleuses et insultantes, celle-ci, qui n'est pas une légende de dessin, qui est sérieuse, qui est un jugement : « Voyez comme elles sont faites ! Pas de pensée, le crâne étroit ! — mais le sein sur le cœur et toute cette chair sur les sens. On voit que cet être est arrangé pour être pris avec les mains. Elle ne pense pas; elle rêve. Elle ne parle pas ; elle chante... » Certes, l'homme du contact des deux épidémies n'a jamais défmi la femme avec une cruauté plus froide ; car il y a une cruauté qui ne fait saigner les autres que parce qu'elle saigne, mais cette cruauté ensanglantée et brûlante, Gavarni ne la connaît pas.
Et tant mieux, du reste ! car ce genre de misanthropie naturelle, absolue et désintéressée, lui a fait son talent et l'a individualisé avec une force que n'eut jamais aucun des misanthropes relatifs de ce monde, qui rendaient le coup parce qu'ils avaient été frappés par quelqu'un ou par quelque chose. Je ne crains pas de le dire : Molière lui-même, qui déshonorait parle comique les sentiments dont il avait le cœur déchiré, aurait eu peur du comique elTroyable que rencontre à chaque bout de champ Gavarni. Lui, Molière, l'homme aux yeux profonds qui allaient si avant dans la réalité, n'aurait jamais descendu son beau regard pensif jusqu'aux réalités que Gavarni a
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secouées avec la rage glacée de son ironie. L'ironie même de Voltaire, que la bonne M™" de Staël trouvait infernale, est dépassée. Que devient le Pangloss de Candide à côté de Thomas Vireloque?... Il se ratatine. Vireloque, ce grand bonhomme gouailleur et sinistre, qui est, disent MM. de Concourt, « comme le Juif errant du Doute (il fallait dire de l'athéisme, Messieurs !) et de la Désolation moderne, promenant sur le monde le sarcasme linal, — le sarcasme universel et suprême ; » ce mendiant inouï, après tant de mendiants dans l'Art et dans la Littérature, d'un pittoresque à renverser Callot, cet inventeur des mendiants qui ont encore la noblesse et la grâce de la misère; ce va-nu-pieds cynique et épique de la plus vieille des civilisations, est un type si grand, si gigantesquement hideux, que partout où son inventeur l'aurait mis, il n'aurait pas eu besoin de le grandir pour le faire au niveau de tout. Et de même qu'il le jette dans des paysages ensoleillés, insultant avec sa blagueuse philosophie au soleil, à la nature et à l'homme, il l'eût jeté également, s'il eût vécu alors, et avec la même philosophie, dans Paris livré aux parlageux de la Commune. 11 lui aurait fait chaufTer ses grandes mains osseuses à leurs incendies. Ah! les communards de Paris, ils ont échappé aux coups de fouet de cette langue-là! Vireloque, c'est le vieux voyou. C'est le voyou qui fut jeune dans Hégésippe Moreau et dans Villon. Il s'est pourri, mais sa fange tient debout. Il est devenu vieux et philosophe à rendre des points à ce cynique pow rire de Dio-
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gène, qui n'est qu'un cynique de théâtre classique en comparaison de celui-ci, qui rase tout, guillotine tout, comme Tarquin-le-Superbe, de sa baguette d'ivoire, avec son boueux bâton de mendiant! Qui ne se le rappelle, ce Thomas Vireloque, quand il parut?... Qui ne l'a pattefiché dans sa mémoire, avec son morceau de nez écrasé, un regain! sa face ronde et plate comme une lune grimaçante, et sa gueule édentée, ce vomitoire toujours ouvert,par où jaillissent des mots qui flétrissent l'humanité, depuis le front jusqu'aux racines! Il ressemble à la Mort d'Holbein, à la Mort qui a changé de sexe, qui est un Monsieur, — qui ne danse plus son cancan macabre, mais qui parle, et danse le cancan des mâchoires avec des mots d'un sublime affreux!... Thomas Vireloque n'est plus une des mille créatures de Gavarni. C'est une création tout entière. A partir de cette concentration formidable, qui a résumé toute la misanthropie de Gavarni, éparpillée, mais visible dans toutes ses œuvres, « il ferma—disent spirituellement M^M. de Goncourt — la vie de garçon de son talent, et passa penseur». Ce n'est pas assez dire. On ne passe pas homme de génie! On l'est ou on ne l'est pas. Mais il se c?emo?î/m homme de génie, ce jour-là !
Il y en avait alors un autre en France. C'était Balzac, Balzac qui a du Gavarni comme Gavarni a du Balzac, et qui se sont rapprochés deux fois, je crois, pour travailler ensemble, mais sans un résultat digne d'eux. Les lions vont seuls. Le misanthrope et élégant Gavarni nous a laissé un portrait ravalant de Balzac, qui le heurtait probablement dans ses instincts de dandy; car Balzac, quanG il ne mettait pas son magnifique habit vert, aux boutons d'or à la Mirabeau, larges comme des assiettes, avait toute la négligence du génie et il en riait : « J'ai la culotte de mes Parents pauvres », disait-il un jour. Il avait aussi, Balzac, qui sortait de Rabelais, l'immense appétit d'un rabelaisien. Tout cela devait blesser le Gant jaune dans Gavarni... A cela près, ils auraient dû s'entendre ; car si Balzac n'avait pas d'élégance dans le tous-les -jours delà vie , il en avait prodigieusement dans l'esprit, et le coup de crayon le plus enlevé, le plus osé et le plus charmant de Gavarni n'a pas plus de grâce, en certains moments, que sa plume. Est-ce que Rastignac, de Marsay, le grand Maxime de Trailles, ce lord Arsouille splendide de la Comédie humaine, et surtout la Palferine, Rusticoli de la Palferine, n'ont pas, même avec tout ce qui les fait des
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créatures de Balzac, des tournures à la Gavarni?... Dans sa manière de juger la vie, Vautrain, qui a, lui, à son service tous les langages, depuis les plus élevés jusqu'aux plus bas, se raccorde par un coin facile à discerner à ce Vireloque, qui n'a qu'un langage, mais celui du plus puissant goujat qui ait jamais jaugé dans son argot tragique la création... Pour moi, les rapports de génie et d'observation sont évidents entre le dessinateur et l'homme littéraire, d'une fécondité presque égale, — les dix mille dessins de Gavarni balançant bien peut-être les vingt-deux volumes de Balzac. Quant à la différence entre eux, outre la masse cérébrale et le nombre des idées bien plus considérables en Balzac que dans Gavarni, elle est surtout dans la bonne humeur du génie de Balzac, ce rieur à ses idées, si opposée à la misanthropique observation de Gavarni. Balzac a l'optimisme de Shakespeare, par la très bonne raison qu'il en a l'impersonHalité. Gavarni a la personnalité de l'homme qu'il fut, qui se moquait amèrement de Dieu, de l'humanité, de lui-même et qui, pour être gai, se fait fou, prend un masque, chausse des bas rouges et le pantalon de velours noir du débardeur! La biographie de MM. de Goncourt vous dira quelle place le carnaval tient, non pas seulement dans le talent et les œuvres, mais dans la vie de Gavarni.
Je l'ai dit déjà, mais je crois devoir appuyer sur ce qui me semble donner de l'unité à ses œuvres et à son génie, c'était un esprit cruel, négatif, sec, comme l'élégance l'est souvent (pensez à Brummell, le roi des dandiesl), dandy
lui-même comme on le fut après 1830, ne croyant ni à Dieu ni à la vertu, n'ayant et ne pouvant avoir, par con séquent, dans ses œuvres, rien qui répondît aux types purs, innocents, vertueux et touclianls dont l'œuvre de Balzac fourmille. On les a accusés d'immoralité tous les deux. Balzac se justifia d'une façon fulgurante dans la préface générale de la Comédie humaine. Eu deux coups de truelle, il ferma la bouche aux imbéciles avec du ciment romain. Ils ne la rouvriront plus! Mais Gavarni pourrait, je crois, souffrir ce reproche d'imnioralité,auquel il voulut répondre un certain jour par une lettre entortillée que, du reste, il ne fit pas partir. Ses dessins, en effet, qui ne sont peut-être pas immoraux par le choix des sujets, pourraient le devenir parla manière légère et moqueuse dont ils sont traités. La contemplation trop prolongée en serait dangereuse. L'inventeur de ces jolies perversités, si raillées qu'elles soient, est bien capable d'engendrer la légèreté et la moquerie dans les âmes, et de leur enlever ce sérieux quU faut que la vie garde pour qu'elle ait toute sa dignité.
Et comment même n'a-t-ilpas versé de ce côté, Gavarni, l'ironie tigresque, qui a tant aimé à jouer avec les pan thères des bals masqués de son temps, et qui a fini par les étrangler dans ses Vieilles Lorettes ? Comment cet audacieux, sans principes que ses sensations et ses sentiments, ne s'est-il pas entièrement dévergondé et n'a-t-il pas glissé sur la pente d'une immoralité absolue, avec la crudité de mépris qu'il avait pour la plupart des hommes
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et des choses qu'on respecte? C'est là ce qu'on peut demander. Eh bien, je le dirai, parce que c'est là encore une explication du talent de Gavarni 1 Ce qui le retint sur cette pente de l'immoralité tentatrice, ce fut son aristocratie. Il était aristocrate. [1 l'était comme il était misanthrope. Son aristocratie naturelle autant que son aristocratie de talent, le sauvèrent de ce qui perdit alors beaucoup d'écrivains et d'artistes. C'était le temps où des esprits de la force de Stendhal sombraient dans la bêtise libérale des idées modernes, où Béranger unissait l'immoralité et l'irréligion dans ses poésies, et où Mérimée publiait, sur Stendhal précisément, cette horrible brochure de H. B, où l'éditeur pas plus que l'auteur n'osait mettre son nom. Quel temps favorable à la haine de la religion, de la morale et du prêtre, si on l'avait I Or, MM. de Concourt le racontent dans leur biographie, Gavarni haïssait particulièrement le prêtre, qui représente Dieu, et, misanthrope jusque-là, il ha'ïssait surtout Dieu comme rémunérateur de l'homme, comme lui payant sa vertu avec du paradis et de l'immortalité. L'attribut de la bonté et delà justice de Dieu dont l'homme peut profiter, l'outrait. Aussi pensa-t-il à peindre le prêtre. « Quand Figaro devient vieux, — écrit-il, — il se fait Basile. Une belle chose à dire, mais bien difficile. Iliiefaut pas avoir l'air d'être de la bande des abolitionnistes et desaboyews, et je trouverais indigne de moi d'attaquer le prêtre de côté. » Et c'est là ce qui l'arrêta !
Ainsi, misanthropie et aristocratie ! Voilà atec quoi vous pouvez expliquer tout le talent de ce Gavarni, qui fut un jour (le jour de Thomas Vireloque) un homme de génie. Misanthropie et aristocratie! De ces deux choses, de ces deux manières d'être, de ces deux sentiments, vous pouvez, en vous y prenant bien, tirer tout Gavarni. J'ai voulu seulement indiquer cela. Je n'avais pas à refaire une biographie très bien faite, à faire de la critique sur la critique d'art de MM. de Concourt, qui s'y connaissent mieux que moi. J'ai été frappé, en les lisant, des deux seules choses qui sont profondément en Gavarni, et qui m'ont rappelé ce que je crois depuis longtemps, c'est que les plus grands esprits dans tous les ordres, les plus grands talents dans tous les genres, ne sortent jamais que d'un très petit nombre de facultés, quand ce n'est pas d'une seule, qui mange à son profit toutes les autres. Le génie se fait à ce prix. Misanthropie et aristocratie I MM. de Concourt n'ont pas bloqué leur Gavarni là-dedans, pour le bien faire comprendre en deux mots, pour le faire voir d'une seule vue nette. Ils l'ont détaillé, épanoui, effeuillé, dispersé sous nos yeux dans leur Biographie ; mais vous pouvez ramasser tout ce qu'ils ont dit et
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refaire le bloc. Vous n'y trouverez, en fin de compte, dans ce bloc qui fut Gavarni, que le misanthrope et l'aristocrate, — les deux êtres les plus antipathiques à ce benêt de temps, qui est philanthrope et égalitaire, et qui aurait depuis longtemps lapidé Gavarni, s'il n'avait pas eu, ce misanthrope cruel et froid, la force subjuguante de sa misanthropie, et, cet aristocrate, le charme de sa distinction !