‹ Sensations d'artChapitre 24 sur 35 · FREMI ET · texte numérisé non relu

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ici, là martyre ; statue pour une place d'armes ou statue pour une église, quand l'Eglise — ce qui tarde bien — en aura fait une Sainte et l'aura mise sur ses autels.

On a pensé à cela, peut-être, quand on l'a mise où elle est. Ce n'est pas, il est vrai, sur une place d'armes, mais c'est, à l'extrémité de la rue des Pyramides. Or, les Pyramides furent un jour une fière place d'armes pour les régiments de la F'rance ! On l'aurait mise au Champ-de- Mars que le Ghamp-de-Mars, avec son vieux nom pa'ïen et romain, eût beaucoup moins convenu à rhéro'ine chrétienne et Française. C'aurait été une faute de goût e d'harmonie. Il valait mieux les Pyramides, qui font penser aux Quarante Siècles regardant. Elle aussi sera regardée, un jour, par quarante siècles...

Mais, par exemple, la statue de M. Fremiet, les Quarante Siècles ne la verront pas I

Elle n'a pas été fondue pom" durer, mais pour fondre, cette statue... car ce qui fait durer le bronze, ce n'est pas la dureté qu'il a, c'est la beauté qu'il peut avoir. La statue de M. Fremiet n'a point cette beauté immortalisante, par laquelle les œuvres belles — fussent-elles brisées dans

leur métal ou dans leur pierre — vivent toujours dans le souvenir attristé des hommes qui ne les verront plus ! Elle durera peut-être jusqu'au jour où une autre statue de Jeanne d'Arc la renversera de son socle. Ce n'est pas une pierre, mais c'est un bronze d'attente, — l'attente impatientée d'un autre bronze, de plus de génie et de sincérité.

Cette statue, en elTet, n'est pas plus celle de Jeanne d'Arc que de toute autre femme casquée, cuirassée et tenant un drapeau... Cela peut être, par exemple, aussi bien que la statue de Jeanne d'Arc, celle de Marguerite d'Anjou ou de Jeanne de Montfort, ou de n'importe quelle femme guerrière du Moyen Age, — en supposant — ce qui est faux— qu'au Moyen Age, ce temps colossal où les hommes avaient la force, les femmes de ces hommes, qui les continuaient parleurs enfants, pussent ressembler à des petites filles du nôtre ; car la maquette de bronze lie M. Fremiet a douze ans... Elle est chétive sur ce gros cheval, vulgarisé par une queue nouée, plus digne de traîner le chariot d'un brasseur que de porter la jeune fille extraordinaire qui tournait la tête alors de toute la Chevalerie française, et qui devait monter les plus beaux chevaux de Dunois ; elle est chétive, malgré la cuirasse qui la bombe. Le sculpteur l'a mise debout sur les étriers, pour la faire paraître plus grande. Maladresse immense ! On mesure mieux qu'elle est petite. C'est une quenouille dans une armure... Si vous l'ôtiez de cette cuirasse — de cette espèce de baril dans lequel elle

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est renfermée — pour la couper en deux d'un coup, il ne faudrait pas la hache do Talbot ; la cravache de Murât suffirait.

Et c'est pourtant l'énergique M. Fremiet, le sculpteur de l'Homme de Vchje de pierre que j'ai tant admiré en 1872, — il s'en souvient peut-être, — qui nous sculpte aujourd'hui cette fillette, jouant au soldat et qui s'efforce si péniblement d'être une guerrière, sèche et d'une constipation de bronze ! Seulement, quand M. Fremiet aurait montré plus de largeur et de flamme, quand il eût réussi physiquement — au point de vue de la plastique pure — et qu'il nous eût donné la guerrière, il ne nous eût pas donné Jeanne d'Arc .

Il ne nous aurait pas donné cette fille inouïe, que l'Histoire écrite par des hommes est impuissante à expliquer et pour qui il faudrait des Prophètes ! Il ne nous aurait pas donné cette merveilleuse physionomie d'unhéro'ïsme sacré allumé par des Saintes du ciel dans l'âme d'une Sainte de la terre, cette figure élec^risante et touchante à la fois, où la certitude de sauver la France se mêle au pressentiment de mourir pour l'avoir sauvée, et à la joie exaltée du triomphe un peu de la tristesse de N.-S, Jésus-

Christ au Jardin des Oliviers... C'est que, pour faire une statue de Jeanne d'Arc, il ne s'agit pas d'être un sculpteur sûr de sa main et de son ciseau, il s'agit d'avoir — et pas de milieu ! — ou le génie de la foi, ou la foi du génie. Le génie de la foi, qu'avait Fiesole lorsqu'il peignait ses trois Vertus théologales et qui ne s'appelait pas Angelo pour rien, n'existe plus pour les artistes du xix« siècle, et la foi du génie, — cette foi qui dure deux minutes mais qui suffît pour qu'une œu\Te en hrille inspirée, — quel est le sculpteur de notre âge qui peut se vanter de l'avoir?... De toutes les figures historiques, la plus difficile à exprimer, parce qu'elle ne ressemble à aucune autre, c'est celle de cette jeune fille, unique dans l'histoire. Jeanne d'Arc a payé cher cette solitude. Elle peut dire, comme le Moïse de de Vigny :

Mon Dieu, vous m'avez îsàt puissa7ite et solitaire !

Pour sa peine d'être grande, — toute grandeur s'expie, — elle n'a trouvé ni un peintre, ni un sculpteur, ni un poète; car, lorsqu'il s'agit de Jeanne d'Arc, Schiller, Soumet et Casimir Delà vigne ne sont pas plus poètes que M. Fremiet n'est sculpteur. Shakespeare, seul digne de la chanter, l'a déshonorée. Il l'a brûlée — plus cruellement que Cauchon ! — au feu inextinguible de son génie ; et pour effacer ce crime anglais par un crime plus grand, il fallait le crime français de Voltaire ! M. Fremiet continue l'outrage d'une main innocente... Il n'a pas, lui, voulu insulter Jeanne d'Arc, mais il l'a méconnue; — et, au lieu

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de la glorifier avec la poésie do son art, la statue, naine et bouffie, est tellement une calomnie, que si on n'avait pas annoncé et écrit partout que c'était là Jeanne d'Arc, le bronze muet ne l'eût jamais dit !

Et pour sa peine aussi, à M. Frémiet,elle va — combien de temps ? — rester à cette place, erreur immobile d'un talent qui n'était pas de force à se mesurer avec un sujet pareil. Il passera aux pieds de cette erreur des générations d'imbéciles comme j'en ai vu déjà, ouvrant de grands yeux bêtes sur cette statue qui, certainement, ne leur apprendra pas l'histoire. Le noble officier qui la fit saluer (1) par ses soldats, a montré un enthousiasme plus sincère que le sculpteur qui l'a ainsi travestie. Il avait l'enthousiasme de ceux qui croient à l'honneur, dont il saluait l'image défigurée, comme ceux qui croient à Dieu et qui s'agenouillent devant des crucifix grossiers, ridicules et quelquefois dégoûtants.

Mais c'est de s'agenouiller qui est beau!

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