Z. ASTRUC
Si le volume que voici n'était que de la critique d'art plus ou moins spéciale, nous l'aurions laissé dans la foule des compositions du même genre qui plaisent tant, par leur brillante facilité, aux talents lâches et divagants de ce temps-ci; car, M. Z. Astruc en convient lui-même : « La critique d'art est le thème qui prête le plus aux divagations ». Mais, heureusement, le présent volume est mieux que cela, et même beaucoup mieux. Ce n'est plus un livret; c'est un livre. C'est, à propos d'art, bel et bien de la littérature; et, à ce titre encore, il incombait à notre examen. Elle devient si rare, la littérature, qu'il faut la prendre partout où elle est, fût-
l.Les Quatorze Stations du Salon, suivies d'un l'écit douloureux. Exposition de 1859.
ce sous un compte rendu de Salon, ce pont-aux-ânes des ânes qui veulent caracoler ! Où qu'elle soit, il faut la saluer et lui faire fête. Or, c'est le cas ici.
Quelle que soit la valeur de l'appréciation d'art en M. Astruc, le plus étincelant, selon nous, et le plus solide de son mérite, c'est sa qualité littéraire. Quand la plupart des toiles sur lesquelles il a écrit ces pages fraîches et animées seront oubliées, on pourra très bien les relire encore, non pour les jugements qu'elles renferment et qui auront perdu l'actualité de leur justesse, mais parce qu'en les jugeant le critique s'est révélé artiste à sa manière, et qu'en faisant son métier de critique il a inventé autant qu'il pouvait inventer.
C'est un Inventeur, en effet, que "SI. Zacharie Astruc, comme tous les esprits très vivants qui, autour d'eux, répandent la vie, quand ce serait de travers. C'est un inventeur,— je ne dis pas de cette grande espèce d'inventeurs qui doivent laisser derrière eux quelque œuvre formidable à ronger au temps ou aux hommes (il faut attendre encore pour le prévoir), mais c'est un inventeur dans ce sens que l'imagination le domine et qu'il est, de nature, aussi profondément personnel que le critique doit l'être peu. Humouriste, fantaisiste, styliste, toujours en souci de l'expression, cette création spontanée, M. Zacharie Astruc est un esprit ailé, ardent, mélancolique, qui s'est mouillé déjà en traversant plus d'un nuage de la vie et qui n'en brille que mieux après, comme un enfant qui a pleuré est plus rose. C'est tout le contraire
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enfin de ce quelque chose d'assis, de statiquement puissant et de sereinement inflexible, qui est l'idéal du critique.
Personnellement, je ne connais pas M. Astruc (1). Mais je le soupçonne d'être un poète à deux amours, entraîné hors de sa vraie voie par les circonstances ou par une passion d'art, sa seconde poésie; un poète enfin dont les besoins de production sont très attestés aujourd'hui dans une espèce de travail qui, d'ordinaire, ne demande que des facultés esthétiques, réceptives et contemplatives, résonnant, il est vrai, au contact des belles choses, mais déchirées par les laides, et dont la douleur et la jouissance, à part le cri d'admiration qu'elles jettent ou le mot réprobateur qu'elles prononcent, n'ont pas d'autre fécondité.
Eh bien! c'est cette grande critique, robuste et stérile, à la virginité puissante, qui n'est pas celle de M. Astruc. La sienne a la chaleur de l'enthousiasme. Elle est passionnée. 11 lui a mis sur le front tant de fleurs et de pierres précieuses, qu'on ne reconnaît plus les tempes nues et sévères de la Critique. Ce sont celles de la Fantaisie aux mille rayonnements, de la Fantaisie tantôt amoureuse et tantôt cabrée devant les tableaux qu'elle regarde, et qu'elle nous peint une seconde fois!