Le Gaulois
Je ne suis point le saint-Vincent de Paul des pauvretés de la peinture, et je les laisse sans tristesse de ne pouvoir prolonger ma randonnée dans un Salon sans grande valeur d'ensemble, où les œu\Tes originales sont si rares et où des gemmes même manquent tout entiers, par exemple le Paysage, qui y fait hiafus, malgré les médailles qui veulent le boucher, cet hiatus, et qui ne sont que des pièces à côté du trou. Oui, le nombre des toiles n'y fait rien :1e paysage manque au Salon, si on exige, pour qu'il soit, ce genre difficile, la supériorité sans laquelle les œuvres d'art ne sont réellement pas.' Tant pis pour les égalitaires ! Il n'y a dans le monde que des supériorités, mais particulièrement dans les Arls, la plus féroce des aristocraties ! Nul paysagiste inconnu et nouveau n'a surgi dans l'absence des anciens, qui ont eu cette année le succès de l'absence et le triomphe du regret. Les noms de MM. Corot et Français s'y détachent, il est vrai, sur la tourbe des jeunes noms insignifiants qui n'effaceront pas les leurs. Mais M. Corot ne se renouvelle pas ; c'est toujours ]e même éventailliste blond, peignant toujours les mêmes blonderies, passées comme les blondes après vingt-cinq ans ; et M. Français, avec son idylle de Daphnis et Chloé, n'a fait qu'un tableau d'Institut, une poussinade. M. Français n'est qu'un petit poussin du grand Poussin, qui, lui, fut un coq ! Quant à M. Jules Breton, je le laisse sous le couteau de Théophile Silvestre... Parmi les descriptifs des choses naturelles, un seul m'a donné une forte sensation de nature, et ce
n'est pas à proprement dire un paysagiste ni un paysage, que l'iiomme et le tableau dont je vais parler.
Étonnez-vous un peu, comme je me suis étonné moimême ! ... Je vais parler d'Edouard Manet et de son tableau du Combat du Kearsage et de VAlabuma.
Edouard Manet, selon les uns, n'a aucun talent. C'est un barbouilleur systématique et volontaire, qu'on a dans ces derniers temps impitoyablement 7'idiculisé, ce qui n'implique pas qu'il soit ridicule (ah! non, par exemple} ! Selon les autres, c'est un bomme de génie,pas moins, qui, comme tous les hommes de génie, ces gentilshommes de l'art et de la pensée, savent tout sans avoir rien appris. Je ne connais pour mon compte qu'un seul tableau de l'œuvre de Manet, sa Danseuse espagnole, trop Chinoise pour moi ei que je ne suis pas assez Chinois pour beaucoup aimer, mais à laquelle je reconnais pourtant des mérites neufs. Mais ce que j'aime plus que tous les tableaux, ce à quoi je vais du premier bond, c'est l'homme, artiste ou penseur, qui peut fouler aux pieds l'idée commune et faire passer par-dessus, la dague au poing, l'Initiative ! D'un autre côté, les bonnes réputations, qui toute ma vie m'ont joué de leur musique, m'ont donné
un préjugé en faveur des mauvaises, et je traverse volontiers l'injure, le ridicule, les risées insolentes dans lesquelles on les roule comme des pêches pelées dans du sucre, pour juger de ce qui en est de ces mauvaises réputations, trompeuses parfois comme des bonnes. Enfin, raison dernière en faveur de Manet, parmi les hommes qui espéraient beaucoup de ce jeune peintre, — et dès son début,— il y avait Baudelaire; et, en art, Baudelaire, c'est quelqu'un. Il avait le regard profond, sur et sousaigu, presque somnambulique ...Il vouait ! Ses OEuvres esthétiques, qui sont pleines de pensées que lui suggérait la Peinture, donnent une grande idée des facultés du critique d'art qu'il aurait été, et que la mort a fauchées. Il aimait l'audace, et celle de Manet ne lui faisait pas peur. Qu'aurait-il dit, s'ileût vécu et s'il eût vu le Combat du Kearsage et de V Alabama'liQ l'ignore, — mais toujours est-il que moi, qui ne vois pas si clair que Baudelaire dans l'avenir d'un homme et dans ses facultés en puissance, j'ai été atteint, devant ce tableau du Kearsage et de rAlabama, d'une sensation que je ne croyais pas Manet capable de me décocher.
C'est une sensation de nature et de paysage... très simple et très puissante. Comment croire que je la
devrais à Manet?... S'il y a un Iiomme de civilisation, de civilisation avancée et blciiâd'e, — comme on dit des perdrix ; — s il y a un raffiné et un dégoûté, dans ce temps où tous les moutons de Panurge se noient dans un poncif universel, et, dans ce troupeau de moutons, un bélier qui veuille échapper à cet océan de vieilleries ; — s'il y a un retors et un roué d'art, c'est Manet ! et voilà qu'en faisant son tableau, — un tableau de guerre et d'abordage qu'il a conçu et réalisé avec la retorsion d'un homme qui veut, par toutes voies, échapper à l'affreux poncif quinous submerge, — c'est ce qu'il y a de plus naturel, de plus primitif, de plus à portée de tout pinceau depuis que le monde est monde, que Manet a le mieux exprimé dans son tableau du Kearsage et de VAlabama...
Un homme moins retors que JManet aurait placé ses vaisseaux combattant sur le premier plan, pour concentrer mieux l'attention du spectateur sur le combat même; mais Manet a fait comme Stendhal dans sa Bataille de Warterloo, vue par derrière, et dans un seul petit groupe éloigné du champ de bataille. Il a fait comme Chateaubriand, qui reçut l'impression de ce terrible Waterloo dans les frémissements de la terre, ébranlée par le canon, à quelques lieues delà bataille, et même comme Byron, qui coupe la joie, le mouvement et la musique d'un bal à Bruxelles, par ce bruit du premier coup de canon, venant du lointain!... Manet a rejeté ses deux vaisseaux à l'horizon. Il a eu la coquetterie de les y rapetisser par la distance. Mais la mer, qu'il gonfle
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alentour, la mer qu'il étend et amène jusqu'au cadre de son tableau, dit assez le combat à elle seule, et elle est plus terrible que le combat... On juge du combat d'après ses boules, — d'après le profond soulèvement, d'après l'arrachement de l'abîme de ses flots tuméliés.
Je suis de la mer. J'ai été élevé dans l'écume de la mer. 'J'ai des corsaires et des poissonniers dans ma race, puisque je suis Normand et de race Scandinave, et cette mer de Manet m'a pris sur ses vagues, et je me suis dit que je la connaissais. Elle est merveilleuse d'observation saisie... Le tableau de Manet est avant tout une magnifique marine. C'est là un sublime paysage dans toute l'acception profonde du mot, un paysage qui n'est ici ni l'éternelle clairière empourprée dans les bois vers le soir, ni rélernelle miretle des eaux qui réfléchissent des arbres renversés, non ! mais une vue de mer — infinie — sous des vaisseaux perdus et presque imperceptibles, à l'horizon ... La mer, qui ne devrait être qu'un détail, un accompagnement, un fond de toile dans le tableau de Manet, devient, à force d'être réussie, l'objet principal, l'intérêt, la vie du tableau. Un jour, le fameux Turner fit un paysage avec une atmosphère, rien de plus qu'une atmosphère, — un ciel vide de tout, excepté de lumière et de couleur. Manet aurait pu peindre la mer toute seule. Il aurait pu supprimer ses vaisseaux, et son tableau n'en eût été que plus grand. La mer toute seule, avec sa houle turgescente et verte, plus forte que les hommes qui s'agitent et se canonnentà sa surface, et
dont les boulets tombent dans ses gouffres sans pouvoir jamais les combler !
Très grand — cela —d'exécution et d'idée! Manet, malgré la civilisation adorée et exécrable qui nous corrompt tous, peut devenir un peintre de grande Nature. Aujourd'hui, avec sa marine àcVAlabcana, il l'a épousée, la Nature!... 11 a fait comme le Doge à Venise: il a jeté un anneau, que je vous jure être un anneau d'or, dans la mer!
Ainsi, un seul paysagiste, — qui soit sorti du Salon de cette année ! ... Et c'est Edouard Manet ! Est-ce incroyable ! ... Chose inouïe, mais certaine, mais incontestable pour moi! Quant aux porlraits, qui, encore plus que le paysage, — ce genre si tentant à une époque matérialiste où l'a me humaine est chassée de partout; — quant %■ aux portraits, qui, encore plus que le paysage, doivent un jour absorber la grande peinture et la faire disparaître, ,/ que vous eu dirai-je? Ils pleuvent, cette année, au Salon. C'est tous les fléaux d'Egypte en un seul... Mais un seul qui justifie la vanité furieuse d'une race qui n'est plus ni belle ni puissante, et qui n'a pas le droit de s'étaler en de telles proportions insolentes dans ses Musées humiliés,
un seul qui vous fasse relever la têt8,etdire fièrement, — comme M"^" Bordas, chantant la Canaille:— Eh bien, fen suis ! il n'y en a pas!!
Poses de mauvais goût ; visages lymphatiques ou scrofuleux de pâleur hortensia, bleuâtre ou verdâtre; sujets demonstres àpeindre sur des vases chinois; types de bourgeois enrichis, endimanchés, battus (ils le sont un peu, dans ce moment-ci), contents et... le reste; toilettes de cabotines et tenues de notaires, — voilà ce que j'ai vu sur toute la ligne, et je n'ai pas, je l'avoue, cherché les noms de toutes ces guenilles qui ne me sont j)as chères ! e\ ja ne les aurais pas d'ailleurs trouvées au livret, car la vanité, défiante à force d'être delà vanité, n'a pas osé les y écrire... Parmi ces portraits, les seuls qui m'intéressent, les portraits de femmes, — car les hommes n'ont de figure pour moi que quand ils ont beaucoup d'esprit, d'âme et de génie, — je n'en ai va qu'un, que j'appellerai la Dame bleue, inscrite aux initiales de M™* L. A., par M, Saint-Pierre, dans le livret. C'est charmant de couleur, d'arrangement, d'artifice. Elle sait se mettre, cette femme-là. Elle est à eUe-même son propre poème. La poésie des femmes est-elle ailleurs ? Toute bleu et blanc, avec des perles au cou et des reflets de perles au teint ; les cheveux blonds, tombant, comme une frange d'or, dans les plis de la robe. Une rose, — l'unique chose qui ne soit ni blanc ni bleu, dans cet azur et dans cette lumière, — une rose arrête le regard entre les deux seins : c'est la flèche ! Les yeux, aussi saphirs que la
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Jbague, mais, hélas '.beaucoup moins vivants,— attendent — viendra-t-il ? — le rayon que le saphir n'attend pas,ei qui ferait peut-être un saphir humain de ces deux insignifiantes pierres bleues I
Et voilà tout! Et tout serait dit, mais il est un portrait entre tous que je ne puis rejeter avec les autres, car un portrait, ç"a été trois jours (trois jours seulement) l'événement du Salon ! Parmi ces portraits, je ne veux pas voiler celui de M. Thiers, comme celui de Marino Faliero le décapité. Je ne le veux point, d'abord pour M. Thiers, qui n'a de Marino Faliero que la vieillesse, mais surtout pour .Mlle Jacquemart, qui appuie d'un exemple de plus mon opinion déjà exprimée sur l'impuissance virile de toutes les femmes qui font les hommes dans les arts. « Elle a fait ce qu'elle a pu, après tout, la pauvre diablesse ! » finissait par dire M""" de Staël d'une actrice qu'elle avait vantée avec flamme, sans pouvoir faire partager sa flamme à personne. Je suis bien persuadé que Mi'e jacquemart a fait aussi tout ce qu'elle a pu ; mais elle n'est sortie ni du sec, ni du commun, ni du laborieusement médiocre, et, malheureusement, c'est ressemblant, quoique M. Thiers, de mine, soit mieux que cela. Il n'est
ni si ratatiné, ni si poire tapée, ni si compote. Les besoins esthétiques de MUe Jacquemart, qui lui firent un jour choisir la tête de M. Duruy pour donner une idée de la transcendance de son idéal, à elle; ses besoins esthétiques sont-ils satisfaits ?... Cela est fort probable ; mais les miens, à moi, demandent toujours. Et quoi ? Un M. Thiers complet... tel qu'il est! Si je le disais...
Un soir, chez M""' Récamier, on parlait du Premier Consul (le Président de la République d'alors', on vantait la beauté de ses mains et jusqu'à la splendeur de ses ongles : Ah! ne parlons pas politique! dit le duc de Montmorency.