‹ Sensations d'artChapitre 34 sur 35 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Les tons pâles du Campo-Sanlo de M. Cot nous conduisent naturellement à un autre tableau d'un même ton pâle, et à un cimetière aussi, puisque ce sont les Catacombes. La Veuve du martyr, par M. Becker, m'a tout d'abord très attiré par la sobriété de sa couleur, si reposante lorsque l'on est si fatigué de ces Furies de couleur qui vous poursuivent, au Salon, comme un Oreste d'un autre genre, et aussi par Vaustère tristesse du sujet... M. Becker a des nuances sépulcrales, dans ses Catacombes, d'un effet général très heureux ; et il les a relevées par une seule bande d'un rose pâle, introduite avec art dans l'économie de son tableau. Tout cela est bien. Mais l'idée du tableau y est-eUe ? Les personnages qui doivent la traduire l' expriment-ils ?,.. La veuve, en costume de femme romaine, vient honorer la tombe de son époux martyr. Elle est Romaine par le costume. En quoi est-elle chrétienne? Qui dit, en eUe (non pas seulement par le livret, non pas seulement par la catacombe), qu'elle est la veuve d'un martyr ?...

Elle soulève son fils dans ses bras, et l'approche de l'inscription, que le marmot est encore trop marmot pour pouvoir lire. Une autre femme (sa sœur sans doute ) est derrière elle, conduisant par la main un enfant, grave de curiosité, etla tête, par parenthèse, la mieux entendue du tableau. Quand les peintres ne sont pas très forts, ils font les têtes naïves des enfants beaucoup mieux que les visaares travaillés, compliqués et faussés des hommes. La jeune fille est vue de face et n'est qu'une jeune fille recueillie ; mais c'est la veuve qui devrait être de face^ puisqu'elle est l'idée centrale du tableau, qu'on appelle la Veuve du martijr. M. Becker est-il comme Gustave Doré et de son école, et croit-il que les sentiments maternels desfemmes s'expriment par le dos ?.. . Est-ce pour s'épargner les difficultés que présentait cette physionomie d'épouse et de chrétienne, désolée et résignée, qu'il l'a tournée en profil fuyant, et encore en lui faisant faire un mouvement \'ulgaire et sans raison d'être, puisque l'enfant ne peut pas comprendre l'inscription gravée sur le mur?... Cette Veuve du martiji' n'est que la première venue parmi les mères romaines, qui montre une curiosité à son enfant.

Le martyr, allez ! où est-il ? ... Le martyr, c'est moi^ qui ae vois pas sans peine qu'on a rate un superbe sujet de tableau!

De ces tons blanchâtres, de ces chastes vêlements romains qui ressemblent presque à des robes de moines, rentrons dans la grande éclaboussure de la couleur, par un tableau, de prétention aussi haute que la toile : la Fortune, de M. Sirouy. «Ah ! c'est une bien belle femme ! » disent les bourgeois qui passent. Elle est toute nue, toute nue mais glabre, comme toutes ces Turques du Salon. En revanche, elle a des cheveux alezan rubican, épais comme la serpillière d'un cheval. Elle est de profil, un pied en l'air, comme un Mercure de bazar, l'autre pied sur sa roue qui tourne... et malheureusement ne l'emporte pas ! Elle reste là, sur l'orteil, comme une danseuse, miracle d'équilibre, acrobate d'une troupe de saltimbanques qui la font voir dans une ville dont les commis- >.aires de police sont indulgents.

Du haut de son attitude aérienne, risquée et maintenue, elle jette des couronnes, des sceptres et des colliers à des foules qui s'entassent sous sa roue, dans le pêle-mêle le plus dégoûtant. L'idée de ce grand diable de tableau, qui veut être une chose immense, trempe, depuis des siècles et depuis la Mythologie, dans ce que j'appelle avec délices la crotte des idées communes, et la couleur de M. Sirouy,

qui la croit splendide, ne noiera pas, n'efTacera pas cette crotte. Au bout du compte, avec tout son fracas, ce tableau de M. Sirouy n'est qu'une phrase de M. Prud'homme sur les hasards delà Fortune. Les gens qui se poussent sous sa roue sont aussi communs que l'idée du tableau, qu'il fallait relever, si on l'avait eue, par le génio du détail.

Ils sont donc laids ; mais ce n'est rien que d'être laids : ils ont des figures de damné. Serait-ce là de l'esprit ? serait-ce une épigramme? M. Sirouy aurait-il voulu dire par là qu'ils savaient souffrir comme des damnés, ces amoureux do la fortune? a-t-il voulu peindre sur leurs visages l'enfer de tous les désirs? La physionomie de lous ces drôles et de toutes ces drôlesses, qui se précipitent en se culbutant sur tout ce qui tombe des mains de la Fortune, serait-ce, à notre usage, une petite mora' l'dé'i... Et même la figure de la Fortune aussi? Cette Fortune, — la. plus belle femme rfePar«s, pour les bourgeois, qui le disent, avec leur goût exquis, d'une foule de guenons à peau blanche, pourvu qu'elles soient capitonnées d'un gros embonpoint, — cette Fortune de M. Sirouy a l'air bête. Est-ce pour dire qu'elle ne fait que des bêtises? Cela se pourrait bien ; mais cela n'est pas sûr. En peinture, il ne faut pas d'intentions indécises, et cela n'est pas assez crânement indiqué dans cette flamboyante tapisserie.

M. Sirouy est de Beauvais. Eh bien, j'aime mieux celles de sa ville que les siennes !

A l'angle du salon, s'il m'en souvient bien, où se prélasse ce grand tableau de la Fortune qui sera acheté i)ar quelque Turcaret digne d'elle, il y a un tableau noirâtre, verdâtre, rougeâtre, tous les Aires de la couleur, dans lequel une sorcière accroupie bat une flaque d'eau avec une baguette pour faire de la grêle ; car, selon les démonologues, pour faire de la grêle, il paraît que c'est le moyen. Ce tableau s'appelle La Strega et est signé Axenfeld: deux noms qui ne manquent pas de physionomie. La sorcière de M, Axenfeld n'en manque pas non plus, mais elle est hideuse, et si M. Axenfeld a voulu la faire hideuse, mais très hideuse, caramba ! il a réussi.

Pleure-t-elle, cette Hideur?Ou rit-elle? On ne sait pas bien. Mais elle a l'air de s'efforcer dans une constipation suprême ! La grêle est dure à venir... De qui est le sang noir qui tache son visage convulsé?... Elle est accroupie, comme toutes les sorcières, au milieu de tous ses attributs de sorcière, et elle bat sa flaque d'eau avec des bras nuds, qui furent beaux, qui ne le sont plus, qui sont vieux et maigres, mais dans lesquels il y a un reste de beauté encore. Ces bras m'ont conquis ! J'ai crié bravo h ces bras-là, très difficiles à faire, très hardiment abordés.

"^^6 LESŒUVRESETLESHOMMES

d'un dessin très vigoureux, et qui, avec d'autres détails énergiquement rendus, dans ce tableau que je n'aime point, promet pour quelque jour, dans M. Axenfeld, un peintre robuste.

Seulement, pour aujourd'hui, il a fait trop de force voulue. Son tableau est de l'effort, comme sa Sorcière pour faire sa grêle. Pour sa peine, c'est sur lui qu'il grêlera! Et d'ailleurs, avait-il besoin de la faire si laide, sa sorcière ? Toutes les sorcières ne sontpas laides. Toutes ne sont pas vieilles... forcément. J'en connais de belles et de jeunes, moi, et qui ne battent pas l'eau pour faire de la grêle, mais qui font la pluie et le beau temps dans nos cœurs. Être vieille, laide, dégoûtante, atroce, n'est pas de programme obligatoire pour la fonction de sorcière. En Tlirace, il y en avait de jeunes, qui avaient chaque œil doublé de deux prunelles. Quel charmant regard! et comme cela aurait dû tenter un peintre, ce regard de deux prunelles, et les prunelles de deux couleurs! En Ulyrie, elles y avaient une patte de chat, — un regard qui griffait son homme, celui-là ! Et Gœthene fait-il pas valser Faust, au Sabbat, avec une jeune sorcière au corps gent, blanc et nud, à la bouche rose, qui, à chaque parole qu'elle dit, lui crache voluptueusement au nez un gros rat rouge?... M. Axenfeld n'a pas voulu peindre cette sorcière-là, et cependant le rat rouge était bien tentant! Si, au lieu d'une bouche rose, le rat était sorti d'une gueule, parions qu'il le peignait, cet amour de rat !

Je ne sais point si M. Axenfeld aime le laid : il y a des hommes et mêmes des peintres qui l'aiment; mais, s'il l'aime, avec son tableau, il doit être heureux I

Si je croyais à autre chose qu'au feu sacré de la vocation, je dirais que M. Bonnat, qui nous a donné ce chefd'œuvre de la. Femme d'Uslaritz, et qui est, cette année, le Roi du Salon, nous a donné mieux qu'un tableau puisqu'il nous a donné un peintre ; car, au milieu de ce tas de noms de maîtres qui m'importunent au li\Tet (absurde coutume que de les y écrire ! ), je trouve^celui de M. Bonnat comme maître de M. de Gironde, le peintre du Sommeil. Malheureusement, ou heureusement, si vous aimez mieux, je suis athée à tout enseignement dans les Arts. Un homme de génie (et, encore, quand on a affaire à un homme de génie !) vous montre comment il pose son pinceau sur la toile, et dit : «Voyez comme je m'y prends ; faites de même. Allez ! et à la grâce de Dieu ! »Asa grâce, en effet, car on n'est peintre que par sa grâce. Personne n'apprend à personne à voir la nature, à la sentir, à l'exprimer. Les peintres vrais et grands ne sont les élèves que d'eux-mêmes, et voilà pourquoi M. Bonnat n'a rien à réclamer dans le tableau de M. de Gironde,

qui, selon moi et dans ma hiérarchie particulière, après celui de M. Bonnat, est, en mérite, le premier du S«alon.

Et de fait, la Vocation est ici. Je ne connais pas M. de Gironde. On me dit qu'il est jeune et de bonne maison (je. suis de ceux qui ont la faiblesse de croire à la race;, envoyé par sa famille à l'aris pour faire bien autre chose que de la peinture, mais que la Peinture l'a pris et l'a enlevé !... Je ne sais Tien positivement, de tout cela. ..Mais ce que je sais positivement, c'est que son tableau révèle un peintre — iiTésistiblement peintre. Ce tableau n'est pas compliqué. De tous les sujets de tableau, c'est le moins dramatique qu'on pût choisir: Une femme couchée et qui dort. Voilà tout. C'est simple comme... bonsoir 1 Et cela s'appelle : Le Sommeil. Titre vague, écrit là pour ne pas effaroucher ce jury aux yeux retournés en dedans, qui certainement ne s'est pas douté de ce que ce magnifique sommeil, exubérant et brûlant, contient de choses à le méduser, s'il les avait vues, ce pauvre Jury aux yeux retournés.

Il n'a rien vu qu'une femme couchée, — une Académie, une belle élude de femme, comme ils disent, les jurys, — ayant poui' fond, comme ils disent encore, des coussins d'un jaune très éclatant ; et cette Jeune femme, qui pour nous n'est pas uniquement une élude, cette belle fille ardemment brune, aux cheveux noirs comme la nuit et cerclés de sequins, est pour nous une idée aussi, et son sommeil n'est pas l'insignifiant sommeil qui s'appelle. sans plus dire : Le Sommeil. Il n'est, ce sommeil, ni celui

de la fatigue, ni celui de l'innocence. De la fatigue ? Regardez ce corps, rond comme un jeune tronc d'arbre, où la sève de la vie, intense à le faire éclater, trouve une écorce assez forte pour la contenir ! Regardez-le attentivement, ce corps fait pour tuer tant de vies et robuste à tuer la mort elle-même ! De l'innocence ? Regardez maintenant ce visage, gonflé par un sommeil gros de songes, qui lui rougissent les joues et les lui perlent d'une sueur de feu ! Regardez surtout cette main droite retournée, — « qui demande l'aumône », disait derrière moi une sotte ricaneuse, qui voulait critiquer, et qui, 6 ânesse de Balaam ! ne croyait pas si bien parler,— et ditesmoi à quoi elle rêve, cette dormeuse?... Je le sais, moi, mais je ne vous le dirai pas. Je dirai seulement que c'est superbe de bardicsse transparente, et que cela flambe de talent et sue de la plus puissante volupté.

Et que me font les sequins qu'elle a dans les cheveux et qui la coifl'ent eu Arabe ? Et que me fait la turquerie de ces tapis sur les quels elle est somptueusement couchée?... Danseuse, jongleuse, bayadère, que m'importe! Bacchante, Érygone, Astarté, que m'importe encore ! Tous ces détails, toutes ces paiticularités-là m'impatientent. C'est, en un mot, mieux que tout cela. C'est l'imago la plus parfaite de cette beauté corporelle et sensuelle qui dit si arrogamment à notre âme : « Je vaux mieux que toi ! » et qui lui jette le gant... Le peintre a bien compris ce type de femme dont nous sommes tous plus ou moins hantés, et qui n'est pas le type d'une idée de Platon ! Ici, les ama-

leurs de la pure beauté caucasienne ont (qu'on me passe le mot) le camée cassé. Elle a le visage de son corps, cette femme impropre à tout ce qui n'est pas l'amour, les étreintes et les luttes de l'amour ! Sa figure et son corps sont un, dans la plus profonde et la plus constringente harmonie... La lèvre est épaisse, le front bas, sous l'invasion des cheveux qui poussent partout, comme l'herbe dans les herbages, en cette femme estompée contrairement à l'usage des autres femmes du Salon. Le nez est court, un peu épaté comme celui des panthères, les joues larges, le visage court... Par Dieu ! je le sais bien, tout cela n'est pas l'Antiope ! Tout cela est laid peut-être aux yeux des Élégantes énervées, qui viennent traîner languissamment la queue de leurs robes au Salon ; mais c'est beau pour les quelques hommes qui ont encore des torrents de sang rouge au cœur ! Pour eux, la Dormeuse de M. de Gironde a la beauté terrible de la femme dans les Livres Saints, qui la comparent à « une armée rangée en bataille ». Les Livres Saints, qui ne sont pas prudes, ont, en efl'et, exprimé en vingt de leurs pages ce genre de beauté, dont ils ont conception et conscience ; car, pour eux, avant l'apparition dans le monde de la ■Vierge Marie, la Femme n'est que le Charme et le Fléau ! Et, belle ainsi pour la Passion qui la sent et qui la respire, la Dormeuse de M. de Gironde l'est aussi pour la Réflexion qui la contemple. Elle est belle d'organisation, de puissance fonctionnelle, d'animalité accomplie, ei Michel-Ange, qui adorait Dieu dans la Forme humaine et

allait jusqu'à s'agenouiller devant Vos sacrum, la trouverait aussi belle — mais pour d'autres raisons — que le premier taureau d'homme, au sang chaud !

Je ne voudrais pas élever le moindre mot de critique contre ce début éclatant d'un jeune homme qui débute avec ce talent, mais, pour ne pas paraître amoureux de cette toile, d'oîi semble s'exhaler pour moi je ne sais quelle tiède vapeur d'iiéliotrope (la fleur du soleil) qui porte aux sens et les enivre, je dirai, pour riionneur de mon regard, ce que, dans le tableau de M. de Gironde, d'un si grand dessin et d'un si grand coloris, je vois ou crois voir, et surtout ce que je regrette... Je suis plus sûr de ce que je regrette. Je crois voir une hanche qui n'est pas tout à fait en accord avec l'autre ; je ne parle pas de la hanche droite, sur laquelle la main gauche de la dormeuse est posée et dont la courbe a tant d'opulence, je parle de l'autre, sur laquelle la dormeuse est couchée et qui me semble trop aplatie. La dormeuse a beau èti'e couchée sur cette hanche-là, eUe doit résister au poids du corps et paraître davantage, car de pareilles hanches sont des appuis. Ce que je regrette, c'est que M. de Gironde, qui nous a donné un torse splendidc, l'ait cou-

vert à la ceinture d'une draperie et nous ait privés du reste de ce corps sublime, dont je n'ai plus que le bout du pied; dans un bout de pantoufle orientale. J'aurais, je l'avoue, désiré tout le poème de cette beauté corporelle, et les plus belles strophes n'y sont pas !... Elles n'y sont pas, et elles pouvaient y être ! Les étofTes, si bien exécutées qu'elles soient, ne rachètent pas ce que je perds. Ah ! les étoffes ! Mais je les foule aux pieds ! Mais je les mets en morceaux ! Mais j'en fais de la charpie I Je ne les ai jamais, jamais tant haïes qu'aujourd'hui, ces bêtes d'étoffes ! Certes ! M. de Gironde a autre chose dans la tête et dans la main que les éloffiers d'aujourd'hui, que cette boutiquerie de la Peinture, l'idéal d'un temps si abjectement et si orgueilleusement industriel. Pourquoi donc a-t-il coupé eu deux sa femme à mi-corps, avec sa draperie cramoisie! Pour moi, c'est là une abominable mutilation et un affreux assassinat !...

A quoi donc a-t-il obéi en s'abstenant d'achever ce corps dontil a déjà montré, sans la fausse honte inconnue de l'Art, le ventre, le nombril, la gorge pesante, — mais qui se fond avec le corps, tant elle est ferme de chair et serrée de tissu ! — le pli audacieux du dessous de celte gprge, et jusqu'au duvet qui ombre cette sensuelle femmç fauve et la velouté ? Après avoir risqué tout cela avec l'intrépidité d'un artiste enthousiaste de son sujet, pourquoi tout à coup a-t-il reculé devant le reste?... S'est il senti fatigué d'un premier effort? A-t-il cru faire acte de force, ou de faiblesse, en s'arrêtant où il s'est arrêté?...

SAI.ON i)K 1872 323

A-t-il cru son tableau plus puissant d'cH'ct en y introduisant des voiles? . . . A-t-il cru faire rêver davantage devant cette beauté à moitié nue? car il y a une théorie, depuis le Laocoon de Lessing, qui prescrit de laisser quelque chose à faire à l'imagination pour qu'elle soit heureuse. Pour moi, c'est la théorie des Impuissant.-^! Selon moi, le fwi peut être aussi fni que possible; il n'enferme pas l'imagination et la pensée dans ses perfections comme dans une camisole de forçat! Par-dessus les perfections les plus achevées, s'ouvrira toujours pour notre âme la coupole d'azur où plane rinflni sans limites! M. de Gironde ne peut pas être de l'école morale de ce vieux polisson de Jean-Jacques Rousseau, qui dans notre temps eût été doctrinaire, et qui préférait — disait-il — la pointe du pied d'une Chinoise entrevue au bord de sa robe, à toutes les beautés des filles nues des bords de TEurotas. Doctrine de moraliste honteux et incertain, ce n'est pas là une doctrine d'artiste ! A quelle idée donc, à quelle sensation personnelle, à quelle convenance ou à quelle convention M. de Gironde a-t-il obéi, en ne nous donnant pas sa dormeuse dans sa toute-puissante et terrassante nudité/... Qui sait!... Avec sa femme àmoitié montrée (déjà une merveille), il n'a eu qu'une seconde médaille. Avec sa dormeuse intégrale, il n'eût peut-être rien eu du tout !

Car il a eu une seconde médaille, ce jeune homme heu reiix! Il a été frappé de l'insolente marque d'estime d'une secoj;ide médaille, quand il méritait la première. II est marqué aussi chaque jour de l'injure des imbéciles, cette

autre médaille ! Dans le torrent écumant d'imbécilles qui roulent leurs personnes et leurs sottises au Salon, j'ai entendu des moralistes de l'école de Rousseau dire avec aplomb que la dormeuse de M. de Gironde était bien canaille (textuel). 0 jeune homme heureux! ô jeune homme heureux !

Injustice et injure. C'est comme cela que commence la Gloire !

Quand je vous disais que j'étais un ignorant!... En parlant du Sommeil de II. de Gironde, j'ai accusé le Jury de peinture d'une injustice pour n'avoir donné à M. de Gironde qu'une seconde médaille, au lieu de la première qu'il méritait. Eh bien! on m'a dit partout que je ne sais pas, et que j'ai flatté le Jury en le faisant plus juste et plus connaisseur qu'il ne l'a été. Ce n'est pas même une seconde médaUle que le Jury a décernée au peintre de ce beau tableau du Sommeil, auquel ils n'ont rien compris, ces vieux dormeurs ! . . . C'est une mention honorable. Honorable pour qui? Pour lui, ou pour eux?...

Du reste, je ne suis pas vexé. J'aime mieux cela, moi ! Cette mention, honorablement impertinente, fait mieux les affaires de mon opinion sur les Jurys, que je crois.

sans exception, comme les Académies, des Brid'oisons collectifs, et des Brid'oisons parle fait de leur collectivité ; car les responsabilités partagées ne sont plus des responsabilités. Tout le monde se rejette aux jambes le chat de la bêtise faite, et chacun, tout à son aise, peut être sot... Dans les Arts, puisque, hélas ! l'État se croit obligé de les administrerai ne peut y avoir qu'un Juge unique,— le Juge unique que Bentham demandait déjà de son temps, avec la netteté de sa forte tête, en .Matière civile et criminelle, la notion môme de Juge étant détruite par le fait si bouffon, lorsqu'il s'agit d'une décision lucide et rapide, de camper plusieurs têtes dans un même bonnet.

« Combien de sots faut-il dans une salle pour faire un public ? » disait Beaumarchais.

Moi, je dis : Combien de têtes d'hommes d'esprit dans le même bonnet, pour faire une tète d'àne à très forte mâchoire comme celle qu'au Jury de cette année nous venons de voir fonctionner?

A deux pas du tableau de M. de Gironde, ce second chef-d'œuvre du Salon, j'en trouve un autre qui, certainement, n'est pas une peinture de cette force, mais qui, pour moi, cependant, est un des plus attirants qu'il y ait

au Salon. Et pour([iioi ne le dirais-je pas? puisque je ne vous ai promis que des impressions, et les miennes... Il m'attire, et ce n'est pas par la beauté absolue et par la chaleur et le trouble de mancenillier que produit sur moi la Dormeuse de M. de Gironde, et qui me fait rester devant comme un homme qui boit lentement le vertige. Non ! c'est par autre chose, celui-ci : c'est par Yétrangeté, — une chose à part, mais qui a sa valeur et son rang dans les sensations esthétiques ... Et, de fait, si la Beauté est la suprême puissance en art, Yétrangeté est, en art, une autre puissance avec laquelle il faut compter. Littérairement, est-ce qu'EdgardPoë, en cesderniôres années, ne nous a pas donné la preuve éclatante de l'indéniable puissance de ïélramjeté-l...

Eh bien ! voici un tableau qui, je ne sais pourquoi, évoque en moi l'idée d'Edgard Poë, quoiqu'il ne soit pas tiré de ses œuvres. Le peintre a-t-il Iule poète et s'en est-il imprégné?... Je ne sais. Le peintre s'appelle Humbert, et son tableau, simplement : Hélénn. Est-ce ce nom mystérieux d'Héléna,qui me rappelle ces êtres mystérieux et surnaturels que le conteur attache avec de simples noms à notre âme : — Ligéia — Morella — ? Ou est-ce le tableau en lui-même?... C'est, je crois bien, l'un et l'autre, tout à la fois... Cette Héléna,'' qui pourrait-elle être ? Est-ce un rêve? Est-ce une invention? Une réalité? Un portrait?... Une femme mince, élancée et perpendiculaire, comme une couleuvre dressée sur sa queue, est debout, toute droite, devant une table sur laquelle il y

a un jeu de cartes étendu, et de la pointe de ses doigts fins, et sans baisser la tête, et sans les regarder, elle en touche deux.

Vous imaginez-vous que cette femme est belle?... Elle ne l'est point ; mais elle estpire, conmie disait M*"" Dorval, en parlant d'elle-même, et c'est ce pire-\k qui est puissant. .Mais il ne l'est pas sc/Z... L'élningeté^cei Inattendu qui jaillit d'une source toujours ignorée, s'ajoute et fait sensation complète... Cette femme (par parenthèse) ressemble à la fille d'Hérodiado du tableau de M. Henri Lévy, mais elle est d'un autre coloris et d'une autre expression ; car elle ne porte pas de tète coupée sur un plateau ensanglanté, mais pointe, de ses deux ongles d'onyx, deux cartes à jouer qui pourront bien un jour s'ensanglanter du sang d'un homme... Sa joue, à elle, n'est pas blcmie... Elle est impassible de fraîcheur. Blonde de peau, aux molles teintes ambrées à travers sa blancheur d'ivoire, Héléna (puisqu'elle s'appelle Héléna) a des cheveux d'or bronzé à places- d'or pur relevés sur sa tète, et dans lesquels elle a piqué une fleur d'un violet sombre. Sa mise (un mot de femme!) est de ce mauvais goût bizarre qui commence à les prendre aussi au faubourg Saint-'Germain, d'oîi la grande simplicité s'en va! et le grand ton! et les grands dédains qui fai- / salent leur force!...

Sa robe est de deux rouges différents, l'un sur l'autre, avec une ceinture d'or, bordée de pierreries et fermée sous le sein d'un large saphir. C'est la robe de tous les

Vices ardents, de l'Impudicité, de l'Orgueil, de la Violence ; c'est la robe, infernalement flamboyante, de toutes les mangeuses de cervelles et de toutes les buveuses de sang! Mais la femme enfermée dans cette gaine de feu est froide, malgré l'éclat incarnadin de ses joues et le vermillon inquiétant de ses lèvres, qui vous rappellent les Vampires... Couleuvre par la minceur et par une souplesse devinée dans la gracilité de ses membres, dans ïaigu du sein, dans le tombant des épaules, qui coulent le long des bras — des bras à la Rachel — fluides, ressemblant à des lianes et qui sont les plus terribles chaînes,— est-elle, cette femme, de race serpentine, comme Mélusine la Fée, dont la race existe toujours malgré l'abolition de la Raison et de la Science, et dont vous reconnaîtriez très bien la queue héréditaire, si vous retroussiez quelques traines'l... Est-ce un monstre comme la Fœdora de Balzac?... Ou n'est-ce rien du tout qu'une femme, un de ces riens du tout de femmes qui sont tout pour ces lâches cœurs d'hommes, —une de ces coupes mousseline qui resteraient invisibles, tant elles sont peu de chose, si on n'y versait pas le vin de l'illusion qui les colore! Vous ne savez pas? Ni moi non plus! Mais vous voudriez le savoir. Vous cherchez. Vous ne trouvez pas et vous passez ; — mais vous revenez encore ! L'Imagination a emporté avec elle la flèche de la curiosité qu'elle n'arrachera plus. Et c'est déjà beaucoup que cela! C'est déjà beaucoup, pour un peintre, de vous faire dire obstinément devant une femme qu'il a peinte,

de souvenir ou cVinvention : 3Iais qui donc est-elle?... ai de vous forcer à rêver 1

Me pardonnent l'Art et M. Humbert lui-même, qui doit avoir le respect dos plus grands peintres qui soient parmi les hommes, de parler de la Joconde de Léonard de Vinci à propQS de cette toile <'nigmatique d'Héléna ! N'est-ce pas un honneur pour M. Humbert, que d'y faire seulement penser? La Joconde est belle, mais elle n'est pas que belle. C'est là sa moindre qualité. Il y a même des femmes beaucoup plus belles... mais son mérite, c'est d'être un mystère. C'est de tourmenter à jamais, quand on l'a vue une fois, l'imagination étonnée ! C'est d'être un Sphinx, qui,les mains tranquillement croisées sur sa ceinture, avec son indéchiffrable sourire et ses yeux placides, et souriants aussi,luisant dans l'ombre de ses magnifiques arcades sourcilières, se moque éternellement des Œdipe s de l'avenir, qui ne la pénétreront pas. En descendant de la Joconde uu escalier de deux mille marches, voici YHélénn, et c'est aussi un sphinx à sa manière... L'œil de celui-ci ne luit pas sous les voûtes de ces arcades sourcilières que Léonard eut l'audace de faire sans sourcils (comme c'était alors la mode à Florence), et qui n'en est pas moins, sous ce sourcil rasé, d'une si effrayante pro-

fondeur ! L'œil de VHélcna est bleu comme le saphir de sa ceinture, et teint d'un reflet de son bleu la cornée, comme si la prunelle allait s'y dissoudre. Regard de ces sorcières qui n'avaient pas de blanc dans l'œil ! C'est comme une vague lourde et endormie, que cet œil bleu qui vous tombe obliquement dans le vôtre, et qu'une paupière énorme — presque difforme cVénormilé — couvre, comme une caverne de rocher couvre une flaque bleue d'eau de mer assombrie! Ce regard, voilé à demi par cette large et déferlante paupière, ce regard étrange — incompréhensible et magnétiquement engourdissant — est la caracLéristique de cette figure, qui ne pense pas au jeu de cartes étendu sur la table, au pied d'un vase presque noir, débordant de fleurs éclatantes.

Et, en effet, il est évident, pour qui sait voir, qu'il y a des abîmes entre ces cartes et ce regard. Pourquoi donc les a-t-eUe devant elle? Elle ne les fait (comme on dit) à personne, puisqu'elle est toute seule. Elle ne les fait pas à elle-même. Elle les aura probablement d'abord étalées devant elle, mais elle n'y pense déjà plus... Et, n'y pensant plus, elle s'est levée tout droit. La pointe de ses doigts en fuseau pose encore sur ces cartes qu'elle oublie... Et c'est ainsi que le mystère de son action, s'ajoutant au mystère de sa physionomie, produit dans l'àme ce charme de l'étrangeté et du mystère, qui nous fait préférer Lay^a et la fin du Corsaire à tous les autres poèmes de lord Byron.

Je ne suis rien, je ne suis qu'un ignorant en peinture,

qui n'a rien vu que par le trou d'une bouteille. L'ai-je assez répété, depuis que je fais ce Salon?... Mais, tel que je suis, je me sens esclave par le tableau de M. Humbert, et, bravement, je le dis: j'emporte dans ma tête cet œil bleu sombre et cette lèvre rouge.

Ce qiConne dit pas n'en existe pasmoins, disait Benjamin Constant. Et que disait-il là ? C'est ce qui existe le plus ! Et tout ce qui est se devine, ajoutait-il, l'auteur d'Adolphe, ce vieux fat qui disait là une fameuse fatuité.

Non ! non ! tout ce qui est ne se devine pas. Dans ce tableau (ou portrait) d'Héléna, le charme, c'est qu'elle n'est pas devinée. Mais ce que je devine, c'est un peintre... après lequel je n'en devine plus, au Salon.

Le Salon de l'Exposition ferme aujourd'hui. Je ferme aussi le mien ici (1), car je n'ai pas le droit d'y vivre un jour de plus que l'événement qui m'y a fait naître... D'ailleurs, j'ai à peu près tout dit sur la. fleur des œuvres exposées, sur les quelques tableaux qui, pour une raison ou pour une autre, doivent être tirés du tas... Le tas est, en effet, vainqueur au Salon cette année, dans ce temps glorieux de République, qui est, ellemême, le triomphe du tas !...

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