PAUL DELAR OCHE
chrisiimiisé (qu'on nous passe le mot) dans la Jeune martyre, le peintre est devenu tout à fait chrétien dans ces trois tableaux où la couleur émerge, comme le sentiment, d'une ébauche sur laquelle le pinceau mourant a tremblé ! Quoique la dimension d'un tableau influe plus qu'on ne croit sur l'émotion du spectateur (c'est une grande misère, cela, mais cela est}, ces petites toiles n'en sont pas moins du pathétique le plus inspiré. Elles n'ont pas la placidité monastique des sujets religieux et de la manière du Fiesole. La douleur, dans ce qu'elle a de plus angoissant, de plus cruellement déchiré, en des êtres que les scènes du Calvaire et l'esprit que Jésus vient de laisser sur eux ont élevés au-dessus des créatures mortelles, voilà ce que Delaroche a rendu avec une entente du sens chrétien qui peut être une illumination de la foi ! Qui sait ? Dans le génie comme dans la conscience, il y aurait les coups de foudre du chemin de Damas!... Ces tableaux, qui ne sont pas la Passion de N.-S. Jésus-Christ, mais qui en sont comme les réverbérations intimes, se distinguent par une force de réalité qui est Toriginalité dans le vrai, poussée à sa plus haute puissance.
Dans la Vierge chez les Saintes Femmes, une fenêtre est ouverte dans un coin de l'humble demeure et laisse voir le bout de quelques lances et d'une croix. C'est Jésus qui passe et va au Calvaire. Pierre, qui veut voir encore une fois son Maître, s'est collé, le dos de côté, contre cette fenêtre et regarde,— avec un de ces regards où la fermeté
de l'homme qui sera la pierre de l'Église se mêle à la force de la douleur. Saint-Jean, lui, qui n'a que celle de la tendresse, allait se précipiter vers son bien-aimé et trahir le petit refuge où sont abrités les Disciples, mais Pierre l'a retenu sur sa poitrine avec le mouvement omnipotent de la prudence du chef de l'Église future. Audessous de la fenêtre, mais n'osant pas y regarder, Madeleine, la femme faible et charnelle, roule sa beauté dans la poussière, et le mouvement de son corps est si désespéré qu'il fait réellement entendre ses cris ! Les autres saintes femmes, hiérarchie de douleurs, veUlent au fond de la chambre dans des attitudes de prière et de méditation, tandis que la Vierge, séparée des autres, la Vierge à genoux devant la fenêtre, se hausse, dans une aspiration d'amour maternel, pour contempler ce que les autres craignent de regarder au fond de cette voie douloureuse, la Victime de l'Ineffable Sacrifice ! Delaroche, qui a le secret des plus profondes harmonies, a donné à la bouche de la Mère de Dieu une expression de communiante. Elle communie avec la Passion de son fils. Cela est beau dans son ordre comme le Qu'il mourût! dans le sien.
De tous les personnages que Delaroche a mis en scène dans ses trois tableaux religieux, c'était la Mère de Dieu qui était le plus difficile, et c'est toujours celui-là qu'il a le plus étonnamment réussi. Il a eu la divination de ce mélange indicible de force et de faiblesse, qui est mère comme femme ne le fut jamais, et qui souffre, mais qui
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se sait, qui se sent la Mùro do Dieu, et qui se soutient! Dans le Retour du Golgotha, elle marche encore entre saint- Jean, enivré d'agonie, chancelant et s'appuyant au mur avec des mains égar(5cs, et la Madeleine qu'elle porte presque, la Madeleine toujours près de tomber, dans la douleur comme dans la vie, coupée par ce glaive de douleur dont la divine Mrre est sept fois traversée sans en mourir! Seul, saint-Pierre qui la suit, portant la couronne d'épines sur des linges sanglants comme il porterait la tête de son Maître, saint- Pierre, ce robuste tout à l'heure encore dans le tableau précédent, émacié de douleur maintenant, et dont les os se disjoindraient si la plus grande âme ne les tenait réunis, peut lutter de beauté avec la Vierge Mère ; mais cette lutte ne dure qu'un moment. Pierre lui-même, la colonne du temple, s'écroule dans la Vierge contemplant la couronne cV épines, et la Mère de Dieu, seule sur la terre comme dans le ciel, se dresse debout devant ces restes affreux du supplice avec un geste et une physionomie!... 11 faut s'arrêter. Ce serait presque un sacrilège de mettre quelque chose entre une telle œuvre et l'émotion qu'elle peut donner!
Voilà indiqués — mais non montrés — les quelques tableaux de Delaroche qu'on peut appeler le couronne-
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ment de son œuvre, ou plutôt le sien. Ces tableaux, qui le mettent hors de ligne avec lui-même, le mettent hors de ligne avec les plus grands peintres contemporains. Nous avons attendu avant de dire cela, mais, nous le disons, nous avions l'impatience de cette justice! On avait besoin que quelqu'un en prît sur lui le poids, quand la voix d'une autorité incontestée comparait hier Paul Delaroclie, dans son art, à Casimir Delavigne en littérature. Odieux ravalement ! Si nous voyons bien l'espèce de rapport que l'on trouve entre le poète des Enfants d'Edouard et de Juan d Autriche et le peintre de la Jane Grey et d'un Épisode de la Saint-Barthélémy , nous demandons où est la Martyre du Tibre chez le poète, la Vierge chez les Saintes Femmes et Devant la couronne d'épines, et la Cenci Qi Napoléon à Fontainebleau?... A part les manières et l'inspiration des sujets, c'était à Balzac et non à Delavigne qu'il était possible de comparer Paul Delaroche, cet homme d'une si puissante fécondité ! C'est à ce grand homme de génie httéraire, de volonté, d'acharnement, d'inspiration allumée parle frottement du travail, que Paul Delaroche fait involontairement penser. Sans doute, il y a dans Balzac une force de génie plus longtemps en action qui le fait supérieur; il s'est possédé plus longtemps ; mais Delaroche, comme lui, avait un monde d'œuvres dans la pensée auquel les cent ans de Titien n'auraient peut-être pas suffi. Comme Balzac, il fut donc le plus grand des artistes volontaires et des penseurs en peinture de son temps. Il pensa, sentit, prit
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l'âme humaine, l'attacha à ses œuvres, trouvant cela plus beau que cette rage matérielle de la couleur qui est toute la peinture pour les buveurs de vermillon ! Il fut un artiste volontaire. Mais la volonté n'est pas exclusive de l'inspiration, et le plus souvent elle l'appelle! Napoléon, ce terrible artiste, avait l'inspiration et la volonté à un degré égal, et ce n'est pas tout à fait pour rien que Paul Delaroche ressemblait de visage à Napoléon.