‹ Sensations d'enfantChapitre 3 sur 7 · ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

]|-}l, PASSAOE CHOISEUL, 2)-') I

Monsieur Lulu

Monsieur Lulu

Tremières cAngoisses

^ 'est dimanche. Un tiède dimanche de septembre, clair, ensoleillé à souhait.

Le ciel est si calme que les sonneries de midi dans la petite église, là-haut, ont je ne sais quoi d'endormi. Elles s'égrènent mollement, nonchalamment sur les futaies du parc, qui envi-

ronnent Marly. Le déjeuner vient de finir et Lulu esc descendu dans le jardin, dont les plates* bandes fleuries^ les carrés de légumes et les treilles s'allongent derrière la vieille maison, occupée en partie par ses parents. Lulu aura quatre ans au mois d'octobre prochain. Dans ce jardin qui lui paraît immense, son intelligence en bouton s'épanouit peu à peu ; ses yeux observateurs s'ouvrent tout grands pour s'assimiler les notions du monde extérieur. Sa sensibilité est déjà très éveillée. Les voix des cloches invisibles l'émerveillent; les odeurs éparses des fenouils et des clématites paraissent très douces à sa sensualité précoce. Il rôde autour des treilles où pendent des grappes dorées de chasselas. On lui a expressément défendu de toucher aux raisins mûrs du propriétaire; mais il est fortement tenté et ne comprend pas le pourquoi de cette défense. Déjà raisonneur, il pense que, puisque ses parents habitent la maison, les chasselas du jardin devraient aussi être à eux; et, très logique, il picore çà et là, furtivement, quelques grains, en se disant qu'après tout on ne les a pas comp-

tés. Néanmoins, il n'est pas très rassuré sur son droit et, le larcin une fois commis, il s'esquive vers une autre partie du jardin, tourne hypocritement autour du bassin où frétillent les poissons rouges, et gagne la niche où le chien de garde baye aux mouches, le museau appuyé sur ses pattes de devant. Le chien est un ami, et en admettant qu'il ait été témoin du grapillage des chasselas, Lulu est sûr qu'il ne le dénoncera pas. Pour capter, du reste, la bienveillance de Castor, il le caresse au passage. Le chien relève à demi sa tête noire et blanche, barbouille le visage de Lulu d'un large coup de langue, puis reprend sa pose somnolente et retourne à son rêve.

Les cloches se sont tues; on n'entend plus qu'un sourd bourdonnement de mouches. Le soleil tombe d'aplomb sur les pavés de la cour. La maison elle-même semble dormir. Lulu, las de son désœuvrement, songe à réintégrer le domicile paternel. C'est Theure où d'ordinaire, chaque dimanche, son père et sa mère l'emmènent avec eux dans les allées du parc, ou bien le long des charmilles qui s'entrecroisent en voûte

près de l'emplacement de l'ancien château. Lulu aime tout particulièrement cet endroit. Il y pratique des fouilles avec sa pelle et y découvre des débris de marbre rose ou vert, dont les couleurs encore vives l'enchantent, et qu'il rapporte au logis comme des pierres précieuses. Lulu raffole de ces promenades dominicales où il gambade librement, tout en se sentant en sécurité, sous la protection de s^ famille. A la moindre alerte, en quelques pas, il rejoint son père ou se raccroche à la jupe maternelle. Puis, c'est là que la marchande de (( plaisirs » circule à travers les groupes endimanchés. On entend de loin le bruit de sa claquette; on voit briller entre les arbres la boîie de métal cylindrique où sont emmagasinées les oublies. Le cœur de Lulu tressaute, tandis que laiguille du tourniquet vire sur le couvercle numéroté. Malheureusement, elle s'arrête toujours plus souvent sur le I ou sur le V que sur le XII. Finalement la marchande ouvre le couvercle, soulève une serviette blanche, et les oublies montrent leurs frêles cornets de pâte odorante, que Lulu émiette avec délices dans sa bouche...

Tout en se pourléchant d'avance, il gravie l'escalier et s'étonne de trouver la porte du palier entrebâillée. Il pénètre dans la salle à manger où il a laissé ses parents en train de siroter leur café... Personne. C'est étrange. Le salon est vide, et vides sont les chambres à coucher. Serait-on parti sans lui? Inquiet, il retourne dans l'antichambre et visite l'encoignure où se trouve le porte-parapluies... La canne de son père et l'ombrelle de sa mère ont disparu. Alors, il commence à soupçonner quelque odieux mystère. Il s'effare et appelle d'une voix angoissée. A ses cris aigus, la bonne accourt du fond de la cuisine.

■ — Où sont papa et maman? demande impérieusement Lulu.

— Sortis, répond Céline ils sont allés à la

fête de Saint-Cloud, et c'était trop loin pour vous, mon mignon...

Lulu reste d'abord bouche bée; il comprend pourquoi on l'a envoyé jouer au jardin : on voulait se débarrasser de lui. C'est une trahison noire. Jamais il n'aurait cru sa famille capable de

l'abandonner aussi vilainement. Il s'indigne, trépigne et éclate en sanglots. Céline essaie de le calmer avec de caressantes paroles :

— Pleurez pas, monsieur Lulu... Ils rentreront pour le souper et ils vous rapporteront quelque chose de la fête... En attendant, moi, dès que j'aurai rangé ma vaisselle, je sortirai avec vous. Nous irons promener au parc et je vous paierai les chevaux de bois...

Mais Lulu ne veut pas être consolé. Il s'affale sur un tabouret et continue à larmoyer et à sangloter tout bas. L'injustice de cet abandon le révolte. La solitude et l'obscurité du salon, dont les volets sont clos, redoublent sa détresse. Il en veut à ses parents de l'avoir laissé tout seul à la maison, et il se dit qu'il ne leur pardonnera jamais. Dans la pénombre, les formes confuses des meubles exaspèrent cette sensation d'esseulement.Les fauteuils, sous leurs housses blanches, ont des apparences de fantômes; le tic-tac de la pendule résonne lugubrement; même les rais du soleil qui filtrent par les trous des volets, découpés en cœur, et qui colorent les roses du tapis,

rendent plus amer son chagrin en lui rappelant qu'il fait beau dehors et que les autres enfants se promènent avec leur famille.

Cependant Céline, ayant parachevé sa toilette, vient chercher Lulu ; elle finit par lui persuader que le temps paraîtra moins long dans la rue et qu'on ira sur la route au devant de papa et maman. Elle lave à Feau fraîche son visage tiré et ses yeux rougis ; elle le coiffe de sa toque écossaise, et les voilà sortis.

Lulu, sa petite main dans celle de sa bonne, marche mélancoliquement, la tête basse. Rien ne l'amuse : les charmilles de l'ancien château, où circulent des femmes et des enfants, n'ont plus d'attraits pour lui. Il se sent confusément humilié d'y être vu seul avec sa bonne, tandis qu'il avait l'habitude de s'y promener entre son père et sa mère. Les chevaux de bois, où il tourne aux sons ronflants de l'orgue, lui font mal au cœur. Même la claquette réveillante de la marchande de a plaisirs » n'excite en lui aucun désir de gourmandise. Il a la bouche sèche et rçstomaç fermé. Ses parents, en s'en allant à

lO SENSATIONS d'eNFANT

Saint-Cloud, ont emporté avec eux toute la joie et toute la sécurité de Lulu.

De guerre lasse, Céline l'emmène sur la route par laquelle sa famille doit revenir. Lulu s'y laisse traîner péniblement. Tandis que la bonne bavarde avec des camarades rencontrées en chemin, ou lorgne des militaires qui flânent en gants blancs, une baguette à la main, Lulu jette des regards anxieux sur la route blanche, qui poudroie au soleil couchant. Des voitures découvertes y passent à chaque instant et montrent, à travers des nuages de poussière, leurs sièges occupés par des dames en toilette, des enfants rieurs, des messieurs aux boutonnières fleuries. Et le cœur de Lulu se serre à la vue de ces gens qui filent joyeux vers la maison, où les attend le souper de famille, et qui lui sont si cruellement, si profondément étrangers.

Le soleil a disparu derrière les châtaigneraies du parc; le crépuscule tombe et la route s'assombrit. Alors, avec l'ombre accrue, l'angoisse de Lulu devient plus poignante, et son enfantine imagination travaille douloureusement. Il lui

revient à la mémoire des histoires d'ogres et de brigands que sa bonne lui a contées en le déshabillant, et il se prend à douter de revoir jamais son père et sa mère. — S'ils ne revenaient plus?... Si, comme le Petit-Poucet, ils avaient résolu de le perdre dans la forêt, et s'ib étaient partis pour toujours? — Les âmes d'enfants ont aussi leurs tragédies; elles sont d'autant plus atroces que ces petites âmes sont plus neuves et plus molles. De même que pour Lulu le modeste jardin de la maison paraît un enclos inunense, de même la détresse qu'il éprouve semble infinie. Son coeur est plein d'angoisse, ses yeux sont gros de pleurs; il serre convubivement la main de sa bonne et murmure d'une voix lamentable :

— Est-ce qu'ils reviendront, dis, Céline?...

Est-ce qu'ils reviendront?

Il fait nuit maintenant, et Lulu frissonne de peur. Soudain, sur la route enténébrée, des pas résonnent, deux ombres émergent de l'obscurité...

— Les voici! é'écrie Céline, qui a reconnu

ses maîtres.

Lulu se précipite dans les jupes de sa mère.

Celle-ci le soulève dans ses bras; il se blottit farouchement contre la poitrine maternelle et de nouveau il fond en larmes :

— Ne t'en va plus, sanglote-t-il, ne t'en va plus!...

Et c'est ainsi que Lulu a été initié à la douleur.

La %obe

A vie enfantine de M. Lulu vient d'entrer dans une nouvelle phase, par suite d'un changement de costume qui a été pour lui un événement notable. Comme il a maintenant cinq ans sonnés, on l'a « mis en culottes ». Ses jambes menues, qui jusque-là se mouvaient à l'air libre sous une jupe flottante, ont été engainées dans un pantalon de drap léger, et une veste d'étoffe pareille, froncée devant

et derrière, boutonnée à la taille, dessine les formes fluettes de son buste. Une collerette de batiste s'ajuste sur ses épaules et complète sa toilette musculine. Cette métamorphose a eu lieu aux environs de Pâques; elle s'associe dans sa mémoire avec le départ des cloches pour Rome et leur retour joyeux, l'après-midi du Samedi- Saint, alors que dans leur vol sonore elles semaient parmi les buis du jardin de jolis œufs rouges et violets que M. Lulu ramassait le dimanche avec des cris d'émerveillement. Il se souvient très nettement de la bouffée d'orgueil qui lui a gonflé le cœur, lorsqu'il s'est vu dans le miroir, paré du pimpant costume neuf, — et aussi de la gêne qu'il éprouvait tout d'abord, aux bras et aux jambes, dans la prison de ces vêtements auxquels il était encore mal habitué.

Cette modification de sa petite personne coïncide également avec une circonstance qui a donné un tour nouveau à ses sentiments affectifs. Vers la même époque, il a fait la connaissance d'une enfant de son âge, une petite voisine, fille d'un vigneron dont le logis s'ouvre de l'autre

MONSIEUR LULU If

côté de la Grând'Rue, juste en face de sa propre maison. C'est une mignonne fillette aux boucles brunes, au teint mat et aux yeux d'un bleu noir. Elle se nomme Rosine et vient jouer chaque jour avec M. Lulu dans le grand jardin planté de treilles et d'espaliers. Ils passent ensemble des heures exquises à se vautrer sur le sable des allées, à regarder curieusement les bêtes à bon Dieu qui se promènent sur les feuilles des lys, ou les carabes dorés qui se faufilent prestement à travers les fraisiers. Les moindres détails de la vie obscure des plantes et des insectes sont pour eux des sujets d'étonnement et d'extase. Le ciel d'un bleu doux est incessamment traversé par des vols d'hirondelles caracolantes; un silence ensoleillé plane sur la jeune verdure des massifs; on n'entend que le bruit métallique du sécateur d'un jardinier, qui émonde les branches des pêchers et des poiriers. Quelques-unes, déjà fleuries, tombent sur le sable; les enfants ramassent précieusement ces brindilles aux corolles roses et les replantent dans un carré de terre. C'est leur jardin, à eux, et, le lendemain, ils sont navrés en

l6 SENSATIONS d'eNFANT

constatant que leur plantation dépérit et que les délicates fleurs roses sont flétries.

Parfois Lulu et Rosine traversent la rue et; élisent domicile dans le logis du vigneron. Ils s'y rendent surtout les jours où la ménagère enfourne le pain et où une savoureuse odeur de miche chaude s'exhale dans la pièce qui sert de salle à manger et de cuisine. M. Lulu est gourmand ; il hume avec délices cette odeur friande à laquelle se mêle le fumet d'une galette au beurre, et d'avance Teau lui vient à la bouche. La porte du fournil s'ouvre, on voit apparaître la femme du vigneron portant la galette dorée sur la plaque de tôle, et dans un coin les deux amis, rapprochant leurs chaises d'une petite table, s'y installent pour faire la dînette. M. Lulu aime ces stations dans la cuisine modeste et proprette de la vigneronne; il ne mange jamais d'aussi bon appétit qu'en compagnie de Rosine. A la satisfaction de sa gourmandise se joint un sentiment de plaisir plus délicat et mal défini. Il sent vaguement que si Rosine n'était pas en face de lui, sa joie serait considérablement diminuée, Prç$

d'elle il éprouve un contentement, un émoi du cœur que ne lui donnent jamais ses joueries avec les garçons de son âge. Il voudrait toujours avoir Rosine à son côté. Le soir, quand Céline, sa bonne, vient le chercher à l'heure du souper, il se sépare de son amie avec regret, et, dès le matin, il n'a de cesse qu'on Tait habillé pour aller la retrouver. Pourquoi Lulu perd-il la moitié de son entrain quand il n'a pour compagnons de jeu que les gamins du voisinage, et pourquoi se sent-il soudain illuminé et ragaillardi quand la mignonne tête brune de Rosine se montre dans Tembrasure de la porte d'en face? Est-ce parce qu'elle a une peau plus douce, une voix plus tendre, des façons plus caressantes? Est-ce parce qu'elle est une fille?...

Les premières intuitions et les premiers attraits de la différence des sexes éclosent dans les âmes d'enfants beaucoup plus précocement que ne le soupçonnent les parents, oublieux des désirs et des troubles qui ont agité leurs toutes jeunes années. Les grandes personnes ne prêtent qu'une attention superficielle à ces affections entre pe-

l8 SENSATIONS d'eNFANT

tites filles et petits garçons, et ne les prennent pas au sérieux. L'Église seule, plus avisée et prévoyante, sait combien les émotions charnelles sont promptes à s'éveiller en nous; aussi recommande-t-elle, dès le berceau, la séparation des sexes.

M. Lulu est inconsciemment et chaque jour davantage préoccupé du mystérieux penchant qui l'entraîne vers Rosine. Sa petite tête travaille et un malin esprit tourne son intelligence en bouton vers l'examen de très ardus problèmes. De même qu'Adam et Eve, après avoir tâté du fruit défendu, s'aperçurent soudain qu'ils étaient nus; de même Lulu se pose tout à coup des questions auxquelles il n'avait jamais songé. Sa rêverie s'égare sur des pentes périlleuses : — quand on lui a fait quitter sa robe de baby pour le mettre en culottes, et qu'il a interrogé Céline sur la cause de ce changement de costume, la servante lui a répondu en riant : ce C'est que maintenant, monsieur Lulu, vous êtes un homme... » 11 regarde, en effet, autour de lui et remarque que les garçons et les filles, les hommes

et les femmes ne sont pas habillés de même. Les pantalons des uns laissent deviner la forme des jambes, tandis que les jupes des autres cachent jusqu'aux talons la partie inférieure du corps. Pourquoi tout le monde n'est-il pas vêtu pareillement? Cette différence de l'habit indique-t-elle aussi une différence de conformation? C'est drôle, tout de même ; est-ce que les filles ne seraient pas faites comme les garçons? Que peuvent-elles cacher sous leurs longues robes?... Ainsi, l'imagination de Lulu s'en va à la dérive, et, de plus en plus, il est tracassé par ce mystère de la différence des sexes. Il voudrait bien s'éclairer là-dessus, mais un instinct secret, une vague crainte d'aborder un sujet qui n'est pas de sa compétence, l'empêchent d'interroger sa maman ou même son père. Il pressent qu'il y a là quelque chose de voilé et de prohibé, et il craint de laisser voir aux grandes personnes de quelles singulières curiosités il est tourmenté. Encore moins oseraitil questionner son amie Rosine. Il aurait peur de détruire brusquement l'amitié qui les unit. « Et puis, pense-t-il, Rosine est trop petite encore;

elle ne doit pas savoir. Cette différence ne doit, sans doute, exister que lorsqu'on est grand, que lorsqu'on est une fille de vingt ans, comme Céline, par exemple. »

« Céline, au fait, songe M. Lulu, en voilà une qui pourrait me renseigner; mais si je lui demande la chose, elle me rira au nez, ou elle ne me dira pas la vérité, car elle est maligne et, si elle a mis dans sa tête de ne pas me répondre, je ne tirerai rien d'elle; sans compter que, peut-être, elle est capable de rapporter aux autres ce que je lui aurai demandé, et d'en faire des gorges chaudes avec ses camarades... jd M. Lulu n'aime pas qu'on se moque de lui; il veut qu'on le prenne au sérieux. Cependant, plus il s'appesantit sur ce sujet scabreux, plus il est brûlé par une perverse curiosité, et plus aussi il est persuadé que Céline, étant sa bonne, se trouverait, par sa condition même, la seule personne sur laquelle on pourrait faire impunément une expérience...

Plusieurs jours se passent, et Lulu est plus fortement tracassé par un impatient désir de savoir. Il n'y tient plus et se sent tout à fait résolu à sai-

sir une occasion propice pour satisfaire sa curiosité.

Un après-midi, par la porte entre-bâillée de la lingerie, il aperçoit Céline occupée à un travail de repassage. La petite pièce, située à l'extrémité de l'appartement, est solitaire. Céline, penchée vers la planche à repasser, semble très affairée à tuyauter un bonnet, et sa pose inclinée fait bouffer comme à souhait ses jupes, qui découvrent les jambes jusqu'au-dessus de la cheville. — La voilà, l'occasion! — ^ M. Lulu n'hésite plus; il s'avance à pas de velours dans la lingerie. Déjà, il effleure la robe de la repasseuse, et brusquement, sans crier gare, ses deux audacieuses petites mains essayent de soulever les jupes de sa bonne. Mais, hélas ! elles sont trop lourdes, ses forces le trahissent; Céline, suffoquée, pousse une exclamation indignée; la maman accourt; M. Lulu reçoit une vigoureuse fessée.

Et, cette fois encore, sa curiosité sera déçue, et il continuera à ignorer en quoi consiste la différence des sexes.

Tremier Voyage

E père de Lulu, qui esc fonctionnaire, a obtenu son changement. La famille va quitter Marly pour résider dans une petite ville de l'Est, tout là-bas, près de la frontière. Comme ce changement est non seulement un avancement, mais un retour au pays d'origine, on procède joyeusement aux préparatifs du départ. Déjà les meubles sont empaquetés, et des déménageurs les transportent sur leur dos

dans la grande voiture jaune qui stationne devant la porte. Le parquet est jonché de vieux papiers, Tescalier esc semé de brins de paille. Au milieu de Tappartement à moitié vide, M. Lulu est désorienté et rêveur. Il ne sait pas au juste ce que c'est que ce grand voyage dont tout le monde parle tant, mais il souffre d'être arraché à ses chères habitudes ; le geste brutal et les voix rudes des déménageurs l'efFarouchent et il va se réfugier chez ses voisins, les vignerons d'en face, où il s'attend à recevoir les consolations de sa petite amie Rosine. Rosine reste invisible ; il la cherche partout, dans le fournil, dans la chambre haute ; il l'appelle, pas de réponse. Il la trouve enfin, blottie dans un coin de la remise, l'air maussade, les yeux fixés sur la longue voiture de déménagement, qu'on aperçoit à travers le porche béant de la cour. Lulu veut câliner son amie; mais elle le repousse et se renferme dans un silence boudeur. Étonné de cet accueil insolite, M. Lulu s'ingénie à proposer d'alléchantes parties de jeu. La petite est sourde à ses propos et à ses questions. A la fin, ses lèvres fermées par une

moue chagrine, se desserrent pourtant, et elle murmure :

— A quoi boa? puisque tu vas t'en aller...

Lulu ne considère pas ce départ comme un

événement fâcheux. Dans son gros égoïsme de garçon, il ne comprend rien à la bouderie de Rosine.

— Bête, réplique-t-il, qu'est-ce que ça fait?... Je reviendrai ..

Mais l'enfant hoche incrédulement la tête et continue à fixer ses yeux d'un bleu noir sur la longue voiture jaune où les meubles s'enfournent et disparaissent.

— Non, non, soupire-t-elle.

— Si fait affirme crânement M. Lulu, je reviendrai quand je serai grand et nous nous marierons...

Tout de même on est parti un matin, d'abord pour Paris, où l'on a séjourné à l'hôtel. De cette station dans la capitale, Lulu ne se rappelle que les pains mollets de la table d'hôte et une belle pyramide de fraises qu'une femme portait dans une jatte, au coin de la place Vendôme. Le sur-

MONSIEUR LULU 2f

lendemain, toute la famille s'est installée dans le coupé de la diligence LafHtte et Gaillard, et le voyage a été long... Pendant le trajet M. Lulu a mangé, baillé, dormi ; il n'a eu d'autres distractions que de contempler à travers les glaces la route monotone ou les arbres de bordure avaient Tair de fuir devant la diligence ; — les vastes plaines de la Brie, où les blés étaient coupés et où Ton apercevait de loin en loin un parc à moutons avec la maison roulante du berger; — la croupe fumante des chevaux sur laquelle dansait, comme un nain fantasque, la mèche sautillante du fouet manié par le postillon...

Enfin, au milieu d'un après-midi de septembre, par une pluie battante, on est arrivé au galop de quatre chevaux dans la petite ville lorraine où la famille doit résider désormais. Les maisons basses aux toitures de tuiles sont lavées par l'eau ruisselante ; les arbres frissonnent sous l'averse, la. chaussée ressemble à un lac boueux d'où les sabots des chevaux font jaillir de limoneuses éclaboussures.

Malgré l'ondée, la maman a mis 4a tête à la

portière pour respirer l'air natal. L^aspect du pays où elle a passé sa jeunesse la défatigue et la ragaillardit. Elle reconnaît les maisons et nomme les gens au passage. Tout à coup, au moment où la diligence s'arrête devant l'hôtel du Cygne, elle soulève Lulu dans ses bras et lui dit :

— Tiens, regarde ton grand-père qui nous attend I

Lulu écarquille les yeux et voit^ous le porche de l'hôtel un homme grisonnant, à la taille haute et droite, au teint fleuri, aux lèvres et aux joues rasées. Sous la casquette de cuir qui le coiffe, ses yeux ronds et clairs comme ceux d'un bouvreuil, son grand nez aquilin, sa bouche gourmande, tous ses traits sont empreints d'une joyeuse bonhomie, et M. Lulu lui trouve très bon air.

Une minute après, il est dans les bras de bonpapa et, sous les parapluies où l'eau gicle, on s'achemine vers le logis des grands-parents, où l'on doit camper en attendant qu'on trouve un appartement et que les meubles y soient casés.

Le grand-père demeure dans une vieille mai-

son au-dessus de la boutique d'un chapelier. Dès la première inspection, M. Lulu est enchanté de son nouveau gîte. Le mobilier vieillot de chaque pièce récrée ses yeux investigateurs et démesurément ouverts. Dans la cuisine enfumée, des lithographies coloriées reproduisent des scènes de la vie de Napoléon. La salle à manger est tapissée d'un papier à grisaille où se déroulent les dramatiques épisodes de là retraite de Russie; et ce décor martial où grouillent des Cosaques au bonnet fourré et de vieux grognards se battant parmi des plaines de neige, est pour l'enfanc un émouvant spectacle aux cent actes divers. Chaque matin, avant le dîner il se fait explkjuer un panneau de tapisserie, par le grand-père qui a servi dans les dragons pendant les dernières années de l'Empire.

11 y a aussi, dans Tune des chambres à coucher, au-dessus d'une antique bergère en velours d'Utrecht, deux portraits d'ancêtres devant lesquels Lulu fait d'amusantes stations contemplatives. L'un représente un homme encore vert sous des cheveux poudrés. Cravaté de dentelle,

vêtu d'un habit bleu à la française et d'un gilet à basques flottantes, il a le ceint coloré, les yeux rieurs et la bouche gourmande du grand-père.

Dans l'autre s'étale, avec sa robe à ramages, ses blondes jaunies et sa coiffure noire en fanchon, une dame assez fraîche au long nez aquilin et aux lèvres pincées. Elle tient dans une de ses mains une tabatière et regarde les gens d'un air sévère. On a dit à Lulu que c'était le papa et la maman de son grand-père, il s'étonne de les voir si jeunes quand bon papa, lui, est déjà si vieux. Il se délecte à les contempler dans leurs habits à l'ancienne mode, qui sont autrement pimpants et jolis que les vêtements sombres et sobres, portés par ses parents aux jours de cérémonie.

Cette première quinzaine passée au logis du grand-père est pour Lulu un intermède très doux. Son père et sa mère affairés à leur emménagement n'ont pas le loisir de s'occuper de lui. Il a la bride sur le cou et emploie des matinées entières à rêvasser sur une galerie intérieure qui domine la cour. Il écoute le pépiement des moineaux sur les çhéneaux du toit, les sonneries argentines de

l'église Saint- Antoine et se pourléche à la perspective des friandises que le grand-papa rapportera à midi, pour le dessert. Pourtant, quand il a entendu à satiété la retraite de Russie, commentée d'après le papier de tapisserie de la salle à manger, il commence à se trouver à l'étroit dans les pièces trop petites et trop closes, dont la grand'mère ferme hermétiquement les fenêtres par peur des mouches. Le grand air lui manque et, peu à peu, il regrette les spacieuses allées du jardin de Marly, les treilles lourdes de raisins, le bassin plein de poissons rouges ; il a la nostalgie de la cour de ses voisins les vignerons et des dînettes savourées en compagnie de Rosine.

Pour se distraire, il se faufile parfois dans la boutique du chapelier d'en bas. Il rôde à travers les châssis encombrés de casquettes et de chapeaux enveloppés dans des coiffes de papier bleu. Il se penche sur le comptoir où la fille du chapelier, Lise, surveille le travail des apprenties. Cette Lise est une grande demoiselle de dix-huit ans, fraîche, souple, grassouillette, avec de luisants yeux noirs, qui aime les enfants et que di-

vertit la précocité babillarde de Lulu. Elle le caresse, se plaît à le questionner sur la maison de Marly, sur sa petite amie Rosine. L'éloignement, cet embellisseur, a transformé pour l'enfant le village qu'il a si indifféremment quitté, en un lieu paradisiaque. Il ne tarit pas sur les beautés de son ancienne résidence, sur les délices du logis des vignerons et sur la gentillesse de la petite Rose. Il ne rêve plus que de reprendre la diligence et de retourner à Marly. Moitié par bonté d'âme, moitié par amusement, la fille du chapelier se plaît à compatir aux regrets, et à flatter les illusions de Lulu.

— Sais-tu ? lui dit-elle un jour, je ferai le voyage avec toi, et sans en parler à personne, nous partirons pour Marly.

— Oh ! oui, Lise, s'écrie l'enfantenthousiasmé, allons-nous-en tous les deux, je te conduirai chez Rosine, tu verras comme c'est joli, là-bas, comme ça sent bon le pain chaud dans la chambre à four, et quelle bonne galette on y mange!...

Quand partons-nous?...

— Ah ! dame, répond la malicieuse iîUe, il me

MONSIEUR lULU 3I

faut le temps de préparer mes affaires... Quand ma caisse sera prête, je te préviendrai.

Depuis que ce projet secret existe entre Lise et lui, son imagination flambe et Timpatience le dévore. Chaque matin il est pendu aux jupes de la fille du chapelier et murmure :

— Es-tu bientôt prête ? Sera-ce pour aujourd'hui?

— Pour aujourd'hui, non... Il faut d'abord que je retienne nos places... Mais ça ne tardera pas.

Enfin, mise au pied du mur par l'enfant, qui ne lui laisse pas de répit, elle se décide à lui dire :

— Eh bien ! nous partirons demain. Viens me prendre au coup de dix heures du matin.

Lulu croit dur comme fer à ce voyage. Il ne lui est pas venu un moment à l'esprit que Lise puisse le tromper. Le lendemain, à dix heures, il descend, un peu pâle, mais très résolu, dans la boutique et chuchotte à l'oreille de Lise :

— Il est rheure... Viens-tu ?

— Tout de suite, réplique-t-elle en souriant ; je

n'ai plus qu'à mettre mon chapeau... Va m'attendre dans l'escalier...

M. Lulu va s'asseoir docilement sur une marche de Tescalier et attend sa compagne... Il attend une heure, deux heures... Personne!... Il l'aurait attendue plus longtemps encore, si, à midi sonnant, son grand-père ne l'avait trouvé assis sur sa marche, les coudes aux genoux et les poings dans les yeux :

— Que fais-tu là, drôle? demande Taïeul.

— J'attends Lise qui doit venir me prendre.

— Lise ?... Elle est partie en vendange avec son père... Je viens de les rencontrer sur la route... Allons, dépêche-toi, il est l'heure de la soupe !

Mais Lulu éclate en sanglots. Il ne veut ni manger, ni être consolé. Cette perfidie de femme le révolte. L'idée que la jeune fille s'est vilainement moquée de lui lui crève le cœur...

Et, depuis, il n'a jamais pardonné à Lise de lui avoir causé cette première et navrante déception.

La S cience oAmere

ES parents de M. Lulu se sont enfin installés dans une étroite petite maison située en face de la Préfecture; mais, par une tacite convention, il est resté, lui, jusqu'à nouvel ordre, l'hôte de ses grands-parents, et il ne s'en plaint pas. Bien que Lulu n'ait point pardonné à la grande fille du propriétaire de s'être jouée de sa crédulité, il con-

tinue à aimer le logis du chapelier. La galerie du premier étage domine une cour où grimpent des capucines, et le mur de cette galerie en auvent est mitoyen avec le théâtre de It ville. Précisément, à cette époque de Tannée, la troupe ambulante donne ses représentations. De la marche d'escalier où il s'assied, pour rêvasser en regardant les légers nuages blancs qui filent sur le ciel bleu, Lulu parfois, l'après-midi, entend de l'autre côté du mur les accords d'un violon ainsi que les voix chantantes des acteurs qui répètent des vaudevilles ; — et il se forge toutes sortes d'affriolantes idées sur ce théâtre des grandes personnes, où les marionnettes de la foire sont remplacées par des acteurs en chair et en os.

Il est arraché à ses paresseuses songeries par la grand' mère, qui vient le chercher pour lui inculquer les premiers éléments de lecture et d'écriture. Elle n'a pas l'humeur commode, la grand' mère! Elle suit les lignes du livre avec une aiguille à tricoter, et quand l'enfant distrait ânonne sur un mot, l'aiguille quitte le

MONSIEUR LULU ^f

papier pour cingler vertement les doigts du lecteur inattentif. C'est la portion la moins amusante de la journée. M. Lulu demeure en tête à tête avec une page blanche qu'il doit couvrir de a bâtons y> . Cette besogne lui semble insipide et il la coupe volontiers de pauses employées à contempler le vol bourdonnant des mouches dans les plis des rideaux, ou à écouter vaguement deux canaris qui, du haut de leur cage accrochée à la cloison, n'en finissent pas de gazouiller. La chanson des oiseaux le fait repenser aux acteurs du théâtre qui, eux aussi, derrière le mur, s'égosillent à chanter, et il cherche dans sa petite tête un moyen ingénieux pour décider son grand-père à le conduire au spectacle.

M. Lulu est servi à point. Le lendemain, pendant qu'il flâne par les rues en compagnie de l'aïeul, leurs yeux à tous deux sont attirés par une large affiche annonçant pour le dimanche suivant la représentation d'une féerie intitulée : La Fille de Voitr. Le grand-père aime le théâtre ^ M. Lulu manœuvre si adroitement qu'il lui per-

suade que les grands-parents sont tenus de partager leurs amusements avec les enfants. Le bonhomme appartient à la catégorie des « papas gâteaux d ; il se laisse convaincre et promet d'emmener son petit-fils au spectacle, à condition que l'aïeule ratifiera la promesse. C'est la pierre d'achoppement. La vieille dame a pour principes que les enfants ne doivent pas veiller et qu'en outre il est dangereux de leur donner si tôt le goût des plaisirs. On bataille fort et ferme ; finalement, le grand-père a le dessus et la grand'mère se résigne en rechignant. La journée du dimanche paraît à Lulu d'une longueur démesurée; enfin le soir arrive, on soupe vivement et l'on part pour le théâtre.

M. Lulu, -ébahi, examine minutieusement la petite salle tapissée d'un papier vert d'eau, avec ses deux galeries et son étroit parterre. Il écarquille les yeux pour admirer le lustre qui descend lentement du haut des frises et dont les lampistes allument un à un les quinquets fumeux. Il regarde aussi les bancs de l'orchestre où de vieux amateurs accordent leurs instru-

ments; mais son attention se concentre surtout sur le solennel rideau rouge, masquant la scène, d'où, par deux trous pratiqués à hauteur d'appui, des doigts mystérieux s'agitent parfois nerveusement. Peu à peu la salle s'emplit, le chef d'orchestre attaque l'ouverture, et le cœur de Lulu bat violemment. On frappe trois coups et le rideau se lève...

L'enfant, ébloui, plonge de surprise en surprise. Les décors, la grâce des comédiennes, les trucs des machinistes, tout l'émerveille. Aux sons d'une musique très douce, les fées descendent sur des chars vaporeux; il y a une jolie fille aux ailes de gaze qui s'élève peu à peu audessus des nuages et s'envole comme une fleur; il y a un grand diable de génie qui représente l'Aquilon et qui n'a qu'à soufiler sur une porte pour la voir s'ouvrir toute grande... M. Lulu a le cou tendu vers la scène. Tout ce qui s'y passe constitue pour lui la réalité, le reste n'existe plus ou ne semble qu'un accessoire négligeable. Les entr'actes lui sont odieux et il ne commence à vivre que lorsqu'on lève le rideau. Quand la

toile tombe pour la dernière fois, Lulu ne bouge pas de sa place ; il espère encore qu'elle remontera vers les frises pour un nouveau tableau; le grand-père est obligé de l'emporter dehors.

Le lendemain, M. Lulu ne rêve plus que fées et féerie. Il se fabrique des ailes en papier, les épingle à son dos et passe des heures à <k apprendre à voler » ; il souffle sur les portes, espérant qu'il parviendra à les ouvrir, comme il a vu faire à a l'Aquilon ». La grand'mère, qui l'examine à la dérobée, hausse les épaules et commence à craindre que son petit-fils n^ait un grain de folie. Le soir, quand la famille est réunie, elle dit gravement :

— On élève cet enfant comme un païen; il ne parle plus que des fées; sa tête est farcie de contes de nourrice... Il est grand temps dç lui apprendre des choses raisonnables... Je suis d'avis qu'on le conduise dès demain à l'école des sœurs...

Et le lendemain, en effet, la sentence est exécutée. Après-midi, le grand-père prend Lulu par la main et l'emmène chez les sœurs de la Doc-

trine. Lulu esc plein de méfiance; il se fait littéralement traîner par son aïeul; il invente de naïfs prétextes pour retarder le moment de l'entrée à Técole. Tout à coup, au détour d'une rue, il aperçoit sur le seuil d'une porte la Sœur avec sa cornette noire relevée en pointe, sa guimpe blanche empesée, sa jupe noire où cliquette un chapelet. La vue de la religieuse lui rappelle les corneilles et les pies qu'il a rencontrées dans les champs. La peur l'empoigne, il lâche la main du grand-père et, prenant ses jambes à son cou, il va se réfugier derrière les cuves d'une foulerie voisine. On a mille peines à le tirer de là; il pleure, se débat, résiste d'abord aux caresses apaisantes de la sœur et finit pourtant, à bout de force, par se laisser interner dans la salle de l'école.

Les sœurs de la Doctrine tiennent une classe de filles à laquelle est annexée une classe de bambins de l'âge de Lulu. Afin d'apprivoiser le nouveau venu, on lui permet d'abord de rester avec les petites filles, auxquelles la caressante religieuse qui l'a introduit apprend les éléments

de l'écriture et de la lecture. Ces blondinettes, aux frimousses roses, au milieu desquelles il esc le seul garçon; l'agréable physionomie ouverte de la jeune sœur aux yeux bleus souriants, lui rendent ce régime beaucoup plus supportable qu'il ne l'avait cru. Néanmoins, il regimbe aux versets du catéchisme, conte aux pedtes filles ses histoires de fées et ses impressions de théâtre, fabrique des cocottes avec les pages de son cahier, bref, donne un si mauvais exemple, qu'on est obligé de sévir. Lulu est condamné à être fouetté, et la sœur Alexis, l'emmenant au cabinet noir, lui administre une fessée. Mais les blanches mains de la religieuse sont douces et satinées; M. Lulu trouve la pénitence plutôt délectable. Comme Jean-Jacques Rousseau, à l'école de M^^^ Lambercier, éprouvait un plaisir pervers à être fouetté, il redouble d'indiscipline afin de sentir de rechef la caressante flagellation de sœur Alexis. Cet endurcissement dans le péché devient si scandaleux qu'on fait appeler la supérieure. Celle-ci est une maîtresse femme aux sourcils bourrus et à la face léonine.

Elle écoute en hochant la tête les griefs exposés, roule de gros yeux, marmonne une semonce, au cours de laquelle le coupable distingue les mots inintelligibles de « damnable concupiscence », et ordonne que M. Lulu soit immédiatement transféré dans la classe des garçons tenue par la sœur Euloge.

La salle où professe la maîtresse des garçons n'a rien de l'aspect aimable de la classe des blondinettes. C'est une pièce enfumée et peinte en jaune. Le long des murs s'alignent des bancs, sur lesquels sont assis une vingtaine de bambins de six à huit ans. A l'extrémité opposée à la fenêtre, au-dessous d'un crucifix, se dressent l'estrade et la table de la religieuse. Sœur Euloge est une fille de trente-cinq ans, au teint bis, aux yeux noirs surmontés d'épais sourcils, à la voix sèche et dure. Elle a, à portée de la main, une règle plate et un a signal » de fer, qu'elle fait retentir de temps en temps pour obtenir le silence. Ses élèves la craignent comme le feu et ne bronchent pas. Elle leur enseigne l'écriture à coups de règle sur les doigts et leur en-

tonne infatigablement les versets du catéchisme. M. Lulu est d'abord mal à Taise et dépaysé; mais le démon de l'indiscipline s'agite dans son cœur et, dès le second jour, il essaye de se rebeller contre cette indigeste dose qu'on veut lui ingurgiter. Il a l'audace de prétendre que l'histoire du Paradis terrestre ne l'intéresse pas et que les aventures de la TBelIe aux cheveux d'or sont autrement amusantes...

— C'est bien, monsieur Lulu, réplique la sœur Euloge, vous serez fouetté!

Mais Lulu n'en a cure. Toujours poussé par un démon pervers, il n'est pas fâché d'expérimenter si la flagellation de la sœur Euloge a les mêmes vertus caressantes que celle de la sœur Alexis.

En un clin d'œil, il est appréhendé par le bras, retourné du côté du mur, lestement déculotté et le châtiment ne traîne pas... Hélas! cuisante déconvenue!... La terrible sœur ne se sert pas de sa main pour administrer la salutaire fessée, mais bien de la règle plate et cinglante qui ne la quitte point... Et M. Lulu apprend

ainsi, aux dépens de sa chair coupable, combien les commencements de la sagesse sont douloureux, et combien les racines de la science sont amères !

Tante Thérèse

ORS de l'école des Sœurs, l'enfance de M. Lulu s'écoule solitaire et pourtant heureuse. Fréquentant peu les bambins de son âge, il vie parmi de vieilles choses, avec de vieilles gens, et cette existence lui est douce. Tous les jeudis, on le conduit chez sa grand' tante Thérèse, une antique demoiselle qui habite rue des Clouères, un antique logis dont la physionomie semble n'avoir pas changé depuis la (in du dix-huitième siècle. La maison

MONSIEUR LULU 4f

d^habitation est séparée de la rue par une vaste remise, une foulerie obscure, où il y a un pressoir. De hautes cuves s'alignent au long des murs et des entassements de tonneaux s'amoncellent autour des piliers mal équarris qui supportent la charpente touffue. Tout cela est encore imprégné de Fodeur des vendanges dernières. Une courette, un puits à la margelle usée, trois marches de bois accédant à un large palier, et l'on arrive à la cuisine, haute, carrelée de briques, garnie de cuivres luisants, avec, au milieu, une table carrée ou un perroquet et un geai se chamaillent dans leurs cages respectives. Puis, de nouveau ; un ressaut, et par deux marches de pierre qu'ont creusées les pas de nombreuses générations d'hôtes familiers, on pénètre dans la chambre de la grand' tante.

La jolie chambre vieillotte, où tout reparle de l'ancien temps et dont les moindres détails sont restés gravés au fond du souvenir de LuluI Le lit Louis XVI, laqué blanc; la cheminée au chambranle chantourné, supportant une glace ternie, surmontée d'un trumeau où un berger

joue de la flûte auprès de sa bergère; la commode veatrue sur le marbre rouge de laquelle sont empilés plusieurs tomes des tragédies de Voltaire et deux volumes de Walter Scott, et surcoût au long des parois, en des encadrements de noyé ciré, les panneaux de toile gondolée, peints par un artiste du cru et représentant des scènes de chasse ou de bergerie. Cette tenture est l'un des émerveillements de Lulu; il stationne longuement devant chaque panneau, s'en fait expliquer le sujet et brode là-dessus, en imagination, d'interminables histoires.

La grand' tante Thérèse a de beaucoup dépassé la soixantaine; elle avait déjà vingt-cinq ans en 1794, et elle a gardé l'esprit et le franc-parler du dix-huitième siècle. Elle possédait jadis une belle voix; dans ses jours de bonne humeur, elle fredonne encore des airs dCoirmide ou des Indes galantes, et elle raconte avec un reste d'indignation comment, pendant la Terreur, étant une excellente chanteuse, on l'avait forcée de figurer dans les chœurs organisés pour les fêtes de l'Être suprême. C'est une grande personne très impo-

santé, avec des yeux d'un bleu vif, un nez altier et une bouche spirituelle. Elle a le caractère entier, le verbe mordant, Thumeur indépendante. Aussi elle est demeurée vieille fille, par goût pour la liberté, disent les uns ; ou plutôt, prétendent les autres, à cause d'une inclination contrariée pour un garçon qu'elle n'a pu épouser. La vérité est que la tante Thérèse, sous des dehors un peu rudes, cache un cœur sensible, légèrement romanesque, et qu'elle a une tendresse toute spéciale pour son petit-neveu Lu lu.

L'hiver elle se tient dans son fauteuil devant la cheminée flambante, où entre les chenets, sur une plaque de tôle, deux pommes de reinette cuisent doucement, en exhalant une appédssante odeur. Elle narre à Lulu attentif des histoires d'autrefois; elle lui récite des tirades de Zaïre et répond sans se lasser aux infatigables questions du gamin. Elle sait beaucoup de choses, la grand'tante, et Lulu, dont la curiosité s'éveille, reçoit, grâce à elle, l'explication de cent phénomènes naturels qui jusque-là lui ont apparu comme d'indéchiffrables mystères.

L'été, la fenêtre à petits carreaux est large ouverte sur un jardin qui allonge ses parterres et ses massifs jusqu'à la rivière. Un cytise balance ses ramures flexibles vers l'embrasure de la croisée, et à travers ce rideau mouvant, Lulu contemple avec des yeux ravis l'endos touffu où tant de fleurs s'épanouissent, où tant de fruits pendent aux branches. C'est pour lui un lieu de délice, d'autant plus attirant que Faccès en est diflScile, surtout pendant la saison des confitures. La grand' tan te surveille jalousement la maturité de ses arbres fruitiers. Elle sait combien l'enfance est, de sa nature, gourmande et pillarde, combien il lui est malaisé de résister à la tentation. Pourtant, attendrie par les muets regards suppliants du neveu, elle se laisse parfois fléchir et permet à Lulu de descendre au jardin, à condition de ce marcher posément dans les allées et de ne toucher à rien ». « D'ailleurs, ajoute-t-elle d'un ton sévère, je verrai bien si tu respectes mes fraises et mes framboises, car je les ai comptées... i>

M. Lulu promet tout ce qu'on veut. D'abord

il chemine sagement entre les plates bandes où les croix de Malte alternent avec les campanules, oii les oeillets panachés, les roses paysannes et les grands lys blancs mêlent leurs odeurs, il y a de tout, dans ce jardin un peu fouillis, et tout est, pour l'enfant, un objet d'émerveillement ou de convoitise : des pruniers de reine-claude et un abricotier tordu, donc les branches moussues plient sous les fruits mûrissants; des groseillers emperlés de groseilles rouges ou ambrées; des bordures de fraisiers, des buis taillés en boule; il y a même, dans le fond, un petit bois aux essences variées : hêtres, sycomores, frênes et tilleuls, dont les ramures enchevêtrées surplombent au-dessus de Ja rivière et d'où s'échappe parfois un véloce marcin-pêcheur, qui effleure l'eau de ses ailes bleues et vertes, pareilles à de vivantes pierreries. Une fois abrité par toutes ces frissonnantes verdures, Lulu reprend plus d'aplomb et se met plus à l'aise. Le grand air lui souffle des idées d'indépendance, le vol capricieux des papillons fauves ou couleur de soufre, qui sucent sans vergogne le miel des fleurs, lui

fO SENSATIONS d'eNFANT

suggère des velléités de rapine, et, à un brusque détour, le voilà qui s'arrête devant les haies de framboisiers. Les tiges feuillues s'inclinent sous le poids des baies couleur d'or ou couleur de rubis. Et cela sent bon!... Cela répand une haleine qui fait venir l'eau à la bouche. « Y en a-t-il, des framboises! se pourpense le sceptique Lulu; il est impossible que grand' tante les ait toutes comptées!... »

Là-dessus, se sentant à l'abri des regards, il détache un fruit, puis deux, puis une vingtaine, et les déguste, tourmenté tout de même par un petit remords qui accroît la saveur du larcin. Soudain, en pleine dégustation, il est rappelé à la réalité par une voix impérative, et, prenant ses jambes à son cou, il s'encourt, haletant, vers la grand'tante, qui l'attend debout sur les marches du perron.

— Tu n'as touché à rien, au moins? interroge soupçonneusement la vieille demoiselle.

— A rien, ma tante .

— Voyons , reprend-elle en rapprochant son nez investigateur; souffle un peu pour voir...

MONSIEUR LULU fl

Il s'exécute sans méfiance, et aussitôt la grand' tante, dirigeant vers lui son index menaçant :

— Menteur! s'écrie -t-elle, tu as mangé des framboises !

Il est obligé d'avouer piteusement sa coulpe, et, après avoir été vertement semonce, puis chassé du jardin de délices, M. Lulu, rêveur, songe, en son par-dedans :

— Comment a-t-elle pu deviner? Il faut qu'elle soit sorcière...

Ainsi passent trois belles années, claires et ensoleillées, encore que traversées parfois d'orages et de gronderies. Puis, un matin juste à la saison des confitures, la grand'tante est prise d'un frisson de fièvre et obligée de se mettre au lit. Elle ne le quittera plus, le grand lit Louis XVI, laqué blanc!... De temps à autre on amène Lulu au chevet de la malade. Elle souffre de suffocations qui l'empêchent de parler; elle fixe un moment sur le petit-neveu ses yeux bleus attendris, puis elle les referme et se tourne brusquement du côté du mur. Lulu s'en revient au

logis, effrayé par ramaigrissement de la moribonde, et il songe mélancoliquement qu'elle ne pourra plus compter les fruits mûrs de son jardin...

Quelques jours après, on rhabille de noir et on le conduit de nouveau dans la chambre aux panneaux représentant des bergeries. Le lit Louis XVI est vide. Au milieu de la pièce, entre quatre cierges allumés, un grand drap blanc recouvre une étrange boîte oblongue, posée sur des tréteaux. On lui dit que sa grand'tante est morte, et on le fait mettre à genoux près des cierges. Lulu, effaré, jette les yeux autour de la chambre, dont les volets sont mi-clos; autour de lui, les choses prennent un aspect

inquiétant. Bien que la grand' tante ne soit plus là, le berger d'un trumeau joue toujours de la flûte, les chasseurs des panneaux continuent à sonner du cor sous bois, et le tremblotement des cierges leur donne comme une vie factice. Lulu, le cœur serré à la pensée que la grand' tante a disparu, se demande comment on fait pour mourir. Hélas! la chère femme, qui connaissait

tant de choses, n'est plus là pour lui expliquer le mystère de la mort...

Le lendemain, l'enterrement a lieu. Tandis que montent dans Féglise les funèbres psalmodies, Lulu voit ses parents essuyer leurs yeux mouillés ec étouffer des sanglots. Il voudrait bien pleurer, lui aussi; il ne peut pas, et il est tout honteux à Tidée qu'il passera pour un enfant sans cœur, pour un ingrat qui a déjà oublié sa grand'tante...

Le même jour, dans l'après-midi, la famille en deuil retourne au logis de la défunte. Pendant que ses parents visitent l'appartement et donnent de l'air aux chambres closes, Lulu esc laissé libre d'errer à sa fantaisie dans le jardin herbeux qu'empourprent tes lueurs du couchant. Jamais il n'a été mieux âffruité et plus riche en fleurs. L'haleine mourante des roses et des résédas imprègne l'air attiédi. Les pruniers de reinesclaudes et de mirabelles sont lourds de prunes mûres et juteuses. A l'aspect des branches surchargées, au bruit mat des fruits tombant sur la terre molle, M. Lulu sent ses instincts de marau-

f 4 . SENSATIONS d'eNFANT

deur se réveiller. En même temps une pensée mauvaise s'insinue en lui; il éprouve une joie involontaire en réfléchissant qu'il peut désormais satisfaire sans crainte ses appétits gourmands. Avec une hâte d'animal affamé, il fait main basse sur les prunes à sa portée, il en bourre ses poches, il en gave son estomac. Puis, soudain, par un brusque retour sur lui-même, il a conscience de la vilenie de sa conduite et de sa noire ingratitude envers la vieille parente qui l'aimait. Peu à peu, le jour a baissé, une ombre crépusculaire enveloppe le jardin; à mesure que l'obscurité s'accroît, une honte mêlée de peur s'empare de l'enfant. Il lui semble entendre la morte se dresser parmi les framboisiers et lui reprocher son vol. Alors, il vide précipitamment ses poches et, secoué par une crise nerveuse, il pleure cette fois toute ses larmes en songeant à la grand- tante Thérèse.

fî

Ègo

isme

EPUis huit jours, là ville qu'habitent les parents de M. Lulu est en émoi. Il vient d*y éclater un de ces scandales qui défraient toutes les conversations et secouent violemment la somnolence coutumière des gens du pays. Au cercle, dans les salons officiels, chez les boutiquiers de la rue du Bourg, au fond des ateliers de modistes et de couturières, il n'est bruit que de cette histoire, d'autant plus exci-

f6 SENSATIONS d'eNFANT

tante qu'elle intéresse une famille appartenant à un milieu social, où d'ordinaire on se pique de correction et de respectabilité. Il s'agit d'une mésaventure conjugale arrivée à un juge du cheflieu, nommé M. Tissopin. Ce juge, passablement laid et frisant la cinquantaine, est possesseur d'une jeune femme coquette et enragée de plaisir, une brune sémillante aux yeux éveillés et à l'allure fringante, que dans la ville on n'appelle pas autrement que a la jolie madame Tissopin ». Or, tout récemment, le préfet de Juvigny a donné un bal d'été, oîi il a convié la fleur du panier de la société locale. Les appartements de réception ouvrent de plain-pied sur le jardin de la préfecture, planté de vieux arbres et abondant en bosquets ombreux. Comme on était au mois de juin et qu'il faisait très chaud, dans l'intervalle des danses, des couples d'invités flânaient au long des parterres, afin de respirer plus à l'aise. Or, après plusieurs parties d'écarté, où la chance lui avait été particulièrement favorable, le juge Tissopin eut, à son tour, la fantaisie de descendre au jardin pour y fumer un cigare.

MONSIEUR LULU f7

'Mais, au lieu de se borner à une brève promenade à travers les plates-bandes, il eut l'idée de s'enfoncer en plein massif. Étaitâl déjà tracassé par quelque soupçon jaloux ou simplement guidé par son flair marital? On ne sait trop. Toujours est-il qu'en cheminant dans un sentier enténébré, il entendit au fond d'un bosquet de seringas des lambeaux d'un colloque fort tendre, et, s'avançant curieusement sur la pointe de ses escarpins vernis, il surprit la jolie M™^ Tissopin en tête à tête avec un jeune garde-général des forêts. Furieux, il fonça sur le couple; tandis que le forestier s'esquivait, il empoigna le bras de sa femme et, sans lui laisser le temps de prendre un manteau au vestiaire, il l'entraîna hors de la préfecture et la ramena tambour battant au domicile conjugal. Même, on prétend que la dame, ayant, dans la déroute, perdu un de ses souliers de bal, le juge ramassa la mule de satin et s'en servit comme d'une férule pour marteler ses reproches sur les épaules nues de la pécheresse.

Il y a huit jours que cet esclandre a eu lieu et les commentaires vont leur train. Des amis ont

fS SENSATIONS d'eNFANT

cherché à s'entremettre et à persuader au mari qu'il a mal vu, mais M. Tissopin ne veut rien entendre et déclare qu'il entamera un procès en séparation. Je vous laisse à penser si la petite ville de Juvigny est en rumeur. Naturellement, chez les parents de M. Lulu on commente l'aventure. On en parle à tous les repas, à mots couverts à cause de l'enfant. Mais Lulu tend l'oreille, attrape par-ci, par-là, des bribes de conversation, et, comme son intelligence de dix ans est fort éveillée, il devine bien des choses et son imagination travaille là-dessus.

— Je viens, dit la mère, de rendre visite à M°^® Tissopin; toutes ces dames y sont allées... La pauvre femme fait pitié. Elle est recluse dans une chambre de domestique, au premier étage d'un pavillon dont les fenêtres donnent sur une ruelle. Elle pleure toutes les larmes de ses yeux; elle jure qu'elle n'a rien de grave à se reprocher, et qu'elle a été simplement imprudente... Mais le juge est intraitable.

— M. Tissopin, reprend le père, obtiendra la séparation, et comme toute la fortune est à lui.

MONSIEUR LULU ' fÇ

la dame se trouvera dans une situation très précaire... Adieu les volants de dentelle et les chapeaux à cent francs pièce... Tant pis pour elle!... à force de jouer avec le feu, on se brûle les doigts...

— Heureusement qu'il n'y a point d'enfants!

conclut la mère.

Ce mot de a séparation » a fortement frappé Lulu, — Cela signifie, sans doute, songe-t-il, que M. et M"^^ Tissopin vivront chacun de son côté; mais pourquoi maman a-t-elle ajouté : a Heureusement qu'il n'y a point d enfants »? S'il y en avait, est-ce qu'ils iraient avec M°^® Tissoprn ou avec le juge? Auraient-ils le droit de choisir entre leur père ou leur mère et de suivre le sort de l'un ou de l'au tre, à leur gré ? — Très surexcitée par une si émouvante hypothèse, la petite tête de M. Lulu s'échauffe, et, avec l'impitoyable logique des enfants, il examine la question sous ses deux faces. Il se demande comment il se comporterait lui-même, s'il était le fils des époux qui vont se séparer, et qu'on lui permît de choisir. De quel côté se rangerait-il? Immédiatement, il revoit la

6o SENSATIONS d'eNFANT

grande maison confortable du juge, avec le jardin fruitier attenant. M. Tissopin, d'après ce qu'a dit son père, possède toute la fortune, et par conséquent la maison et le jardin lui resteront, tandis que M°^® Tissopin, redevenue pauvre, sera réduite à louer quelque modeste logement dans les bas quartiers. Chez le juge, on aurait toutes ses aises et on pourrait satisfaire tous ses caprices; on trouverait une table bien servie et on dormirait dans un bon lit bien douillet; chez la femme séparée, au contraire, on vivrait chichement, peut-être même serait-on obligé de travailler pour gagner son pain?... M. Lulu n'est pas un méchant garçon, il a le cœur sensible à ses heures, mais il est porté sur sa bouche; il a instinctivement le goût du luxe et du bien-être. La pauvreté lui fait peur et il ne peut voir, sans un sentiment de malaise, les gamins mal vêtus qui rôdent par les rues du faubourg ou grouillent aux portes des fabriques. Avec cet égoïsme inné chez l'enfant, il en arrive à se dire qu'on serait plus heureux dans la grande maison du juge, et il n'est pas éloigné de penser que, le cas échéant,

MONSIEUR LULU 6l

ta belle aisance de ce dernier lui agréerait mieux que la gêne de M™* Tissopin.

Cette dislocation probable du ménage Tissopin le préoccupe plus que de raison et son agitation est encore entretenue par les bavardages des domestiques, car, à la cuisine aussi bien qu'au salon, on glose sur l'infortune du mari trompé. Un après midi, dans le jardin de la grand' tante Thérèse, tandis que Lulu épie le vol des papillons, sa bonne et la servante du logis reprisent du linge à l'ombre du cytise et, naturellement, discutent le cas de M™® Tissopin, ainsi que les conséquences de la séparation imminente. Lulu les écoute sournoisement. Tout d'un coup, il se mêle à la conversation et déclare tout à trac :

— Moi, si papa et maman se séparaient, je resterais avec papa!...

Il n'a pas plus tôt fini sa phrase, qu'aux œillades peu charitables échangées par les deux domestiques, il en comprend toute la cruauté et qu'il voudrait bien la rattraper. Mais le mot est lâché, et, comme tous les mots malencontreux.

il n'est perdu pour personne. Le soir même, en assistant à la toilette de nuit de la mère de Lulu, la bonne n'est pas fâchée de répéter malignement à sa maîtresse l'égoïste réflexion de l'enfant. Blessée au vif dans ce qui lui tient le plus au cœur, la mère rougit, hausse les épaules et dissimule du mieux qu'elle peut le coup qu'on vient de lui porter, mais elle souffre atrocement de l'inconsciente ingratitude des enfants.

Le lendemain, lorsque, au petit matin, M. Lulu vient, comme d'habitude, se câliner dans le lit de sa maman, elle lui prend tristement les mains et, le regardant bien en face :

— Est-ce \rai, Lulu, dêmande-t-elle, que si je me séparais d'avec ton père, tu me laisserais pour demeurer avec lui?

Lulu voit les yeux bleus de sa mère tout brillants de larmes; il se sent piqué par un remords et a conscience de la peine qu'il a causée. Les paupières baissées, la mine contrite, il finit par balbutier :

— C'est vrai, maman, je l'ai dit, mais je n'en pensais pas un mot...

MONSIIUR LULU 6]

Et, en effet, en ce moment, étroitement enveloppé par la chaude étreinte maternelle, il a honte de ses calculs intéressés et donnerait touc au monde pour réparer le mal qu'il a fait.

— Méchant enfant; comment! tu aurais le cœur de quitter une maman qui t'aime si fort?

— Non, non, jamais! protesta Lulu entre deux sanglots.

Poitrine contre poitrine, la mère et l'enfant mêlent leurs larmes. M. Lulu, pour la première fois, comprend ce que c'est que Tégoïsme et apprend à le détester.

zMythologie

ONSiEUR Lu LU â quitté la classe des Sœurs pour passera des exercices scolaires plus sérieux. II esc maintenant externe à la pension Mauriceau — un établissement voisin de la maison familiale et installé dans une vieille bâtisse datant du seizième siècle. Les classes donnent sur une vaste cour intérieure et sur un jardinet dont deux vénérables sapins sont le principal ornement. Là, on inculque à Lulu des notions de grammaire, d'arithmétique,

MONSIEUR LULU 6f

et on lui apprend, par surcroît, l'Histoire sainte et la Mythologie. L'Histoire sainte l'a d'abord intéressé. Noé et le déluge universel, Abraham et Agar, Jacob et Esaii, Joseph vendu par ses frères, Moïse dans le désert, Samson et Dalila, ont amusé son imagination à l'instar des contes de fées. Il trouve seulement que Jehovah, toujours ombrageux, irritable et grondeur, y joue trop souvent le rôle de la méchante fée qui intervient au plus beau moment comme un trouble-fête. La Mythologie lui semble plus souriante et séduisante; dès les premiers chapitres elle le passionne; les aventures des dieux de la Fable font dans son esprit un tort notable aux récits de l'histoire sacrée.

Dans la bibliothèque de son père, M. Lulu a déniché un vieux volume in-8°, intitulé : <( Mythologie à l'usage de la jeunesse j), et où de vieilles estampes représentant les dieux, les demidieux et les nymphes, illustrent les pages du texte. Il lit avec délices ce bouquin relié en veau fauve et qui devient bientôt son livre de chevet. Toutes ces divinités de l'Olympe sont, à son

avis, autrement vivantes que les patriarches, les prêtres et les juges d'Israël. Elles ont aussi plus de couleur et d'originalité^ puis — détail qui ne laisse pas de toucher le cœur de M. Lulu — elles sont toujours très accessibles au sentiment de l'amour et cela leur donne une physionomie infiniment attrayante. Combien Lulu préfère à Jehovah, constamment sourcilleux et chagrin, ce magnifique Jupiter, père des dieux et des hommes et vainqueur des Titans. Ce dieu-là, s'il s'irrite de temps à autre, s'adoucit dans l'intervalle et s'humanise jusqu'à s'éprendre d'Europe, d'Io, de Léda, de Sémélé; le paradis des Hébreux où Jehovah et le Serpent s'agitent seuls, fait piteuse figure à côté de cet Olympe peuplé de dieux et de déesses aux visages si différents, à la beauté si éblouissante, aux attributs si ingénieusement variés ! Neptune et Thétys, régnant sur les mers et ayant une prestigieuse cour de Néréides et de Tritons; Plu ton, roi des Enfers enlevant Broserpine; Apollon Délien, maître de la lyre et si malheureux en amour; Vénus, née du sang d'Uranus, mêlé aux flots de l'Océan ; Diane, la

MONSIEUR LULU 6j

vierge chasseresse, au front ceint d'un croissant de lune; Vulcain et sa forge; Hercule avec sa massue, domptant les bêces sauvages et succombant aux blandices d'Omphale; le terrible Mars se déguisant en sanglier pour découdre Adonis, dont le sang répandu fait fleurir des anémones... Comme tous ces radieux personnages et leurs mirifiques aventures enchantent une itnagination d'enfant!... M. Lulu les trouve admirables ; il regrette naïvement le temps où ces êtres divins daignaient parfois descendre sur la terre et se mêler à la vie trop courte des mortels. Les péripéries de la guerre de Troie, où les dieux viennent combattre dans les rangs des Grecs ou des Dardaniens, lui paraissent bien plus épiques et empoignantes que les ennuyeuses querelles des Hébreux et des Philistins...

Mais ce qui le charme surtout, parce que cela le touche de plus près, c'est le monde des divini-* tés inférieures qui vivent de plain-pied sur la terre, et habitent les forêts, les ruisseaux, les montagnes et les plaines. C'est Pan et les Sylvains ; c'est le peuple capricieux et poétique des

Dryades, des Naïades et des Napées. Au retour de la belle saison, tous les jeudis, M. Lulu s'en va en compagnie de son grand-père dans un petit bois qui jouxte la grande forêt, et où Taïeul passe ses après-midi à greffer des sauvageons ou à tendre des pièges aux petits oiseaux. Dès que le grand-père s'est installé dans la maisonnette et a allumé sa pipe, l'enfant s'enfonce dans le bois et rêve d'y surprendre un Faune joueur de syrinx ou une Nymphe en train de sortir de l'écorce d'un arbre. Il demeure des heures entières en face d'un gros hêtre creux, qui doit certainement servir d'asile à quelque Hamadryade. Il se la représente blanche et souple, vêtue seulement de ses cheveux épars à travers lesquels luisent de magiques yeux verts. Il va même jusqu'à murmurer des paroles d'évocation, comme au temps jadis, et à offrir des sacrifices à la divinité cachée. Il a apporté des perles de résine, raclées au tronc des sapins de la pension Mauriceau, et il les fait brûler sur une pierre, en guise d'encens, en l'honneur de la Dryade de ses rêves. Il l'invoque avec de douces paroles caressantes ; puis, tandis que la fumée

bleue et aromatique monte en un mince filet sous la voûte des feuillées, il attend tout frissonnant l'apparition de la déesse... Parfois, dans les hautes branches, un bruit sourd l'agite des pieds à la tête... Il perçoit très distinctement un mystérieux tac-tac... On dirait qu'un doigt impatient heurte l'écorce pour la fendre, oc Serait-ce la Nymphe, enfin? s> M. Lulu commence à avoir la chair de poule... Mais non, c^est tout simplement un pivert, en train de marteler les branches à coup de bec et qui, soudain, dérangé dans sa besogne, s'envole en jetant un cri effarouché. Aussi épeuré que l'oiseau, M. Lulu se dresse sur ses jambes et s'en va mélancoliquement déçu.

Les mythes de la Grèce antique font une profonde impression sur l'âme de cet enfant de dix ans. Il en est hanté jour et nuit, et, comme il est très communicatif, il ne peut se tenir d'en parler aux gens de son entourage. Le père de Lulu s'amuse de cet éveil précoce de l'imagination, mais la maman est scandalisée ; elle rabroue d'importance le jeune païen ; elle s'évertue à lui prouver que l'Histoire sainte contient seule la vérité et

yo SENSATIONS d'eNFANT

que la Mythologie n'est qu'un tissu de mensongères impiétés. M. Lulu est plus mécontent que convaincu. Il lui en coûte trop de renoncer à ses croyances et il ne veut pas être désabusé. Tout seuly en son par-dedans, il rumine les remon* trances et les démonstrations maternelles. — Après tout, qu^est-ce qui prouve que l'Histoire sainte est la vérité et que l'autre est l'erreur? Les Grecs sont aussi anciens que les Hébreux, et les dieux de l'Olympe ont dû exister avant le Paradis de Jehovah. Le cerveau de l'enfant travaille làdessus ; il compare mentalement les récits mythologiques avec l'histoire Juive et fait de l'exégèse sans s'en douter. Il constate que l'aventure de la boîte de Pandore a certaines analogies avec celle du fruit défendu. Le déluge de Deucalion et de Pyrrha ressemble fort au déluge auquel échappent seuls Noé et sa famille. Enfin, les prouesses de Samson et ses faiblesses pour la traîtresse Dalila rappellent singulièrement les grands travaux d'Hercule et sa lamentable chute aux pieds d'Omphale, reine de Lydie. M. Lulu se dit tout cela et d'autres choses encore, si bien que le doute

l'envahie peu à peu. Ceux qui ont écrit THistoire sainte ont pu emprunter ces détails aux poètes grecs qui ont chanté la gloire et les miraculeuses aventures des dieux de l'Olympe, et, dans ce cas, où est la preuve que la vérité est d*uncôté plutôt que de l'autre? Or, comme les beautés de l'Histoire païenne semblent bien plus séduisantes à M. Lulu que les farouches récits de l'Histoire sacrée, il incline fortement à penser que Jupiter est antérieur à Jehovah; que les déesses antiques demeurent immortelles et que le monde des Nymphes et des Sylvains vit encore dans les profondeurs des bois, palpite encore sous l'écorce des chênes.

Persuadé de la justesse de son raisonnement, M. Lulu revient triomphant à l'heure du dîner et, devant la famille réunie, expose hardiment ses objections.

Le père, enchanté de l'argumentation ingénieuse de son héritier, continue à sourire discrètement; mais la grand'mère joint les mains et secoue la tête avec l'air de dire : « Voilà le fruit de l'éducation moderne ! » Quant à la mère, cho-

quée dans ses convictions religieuses, elle esc absolument stupéfiée.

— Cet enfant, soupirel'aïeule, raisonne comme un païen, il est grand temps qu'on le remette dans la bonne route.

— C'est affreux! gémit la maman; ce maître d'école, avec sa mythologie, a déplorablement faussé le cerveau de Lulu... Dès demain, je le conduirai chez M. le curé de Notre-Dame et, la semaine prochaine, il ira au catéchisme...

Lecatéchisme!... Cela représente, pourM. Lulu, une chapelle froide et nae, dans l'un des bascôtés de l'église; un vicaire rageur, s' agitant dans une chaire de bois peint, et des rangées d'enfants assis d'un air ennuyé sur des bancs très durs et sans dossier... Adieu les jeudis et les dimanches employés à errer sous bois en évoquant les Faunes et les Dryades!... Il croit entendre derrière lui comme un froufrou d'ailes gémissantes et il lui semble que les dieux et les déesses de l'Olympe s'envolent pour ne plus revenir jamais.

Le Catéchisme

UPPRIMER la mythologie, ouvrage impie et diabolique; la remplacer par le catéchisme diocésain, dont l'enfant suivra les cours deux fois par semaine ; de plus, il fréquentera assidûment les ofEces du dimanche. — Tel est le résumé de la consultation du curé de la paroisse, et c'est pourquoi M. Lulu, par un beau dimanche, sous l'escorte d'une servante, s'achemine, tête basse et l'œil ennuyé.

vers l'église où sonne à toute volée le troisième coup de la messe. La nef est froide, blanchie à la chaux, avec pour tout ornement un chemin de croix dont les tableaux, peints par un artiste local, représentent les principaux épisodes de la Passion. Tandis que les bancs se garnissent et que, sous la voûte, résonnent des toux de dévotes et des claquements de sabots, M. Lulu contemple distraitement les toiles attachées à chaque pilier : le Christ au jardin des^ Oliviers, le Christ devant Pilate, la rencontre de sainte Véronique, Simon le Cyrénaïque, le crucifiement entre les deux larrons. — En son pardedans, il les trouve lugubres et fort inférieures aux estampes de sa mythologie, où Ion voyait la naissance de Vénus, Daphné changée en laurier, les trois Grâces et les neuf Muses, toute une théorie enfin de Déesses et de Nymphes cent fois plus récréatives et charmantes que les filles de Jérusalem...

L'officiant a psalmodié Vlntroït^ les chantres entonnent le Kyrie, puis le Gloria. Lulu, au fond de son banc, essaie de retrouver le texte sacré

MONSIEUR LULU 7f

dans le paroissien ouvert sur les genoux de sa bonne; mais il y renonce vite, et bayant aux mouches, il rêve à tout autre chose. Oh ! ces offices du dimanche, combien lentement ils se traînent pendant qu'on aperçoit un coin du ciel bleu à travers une vitre de l'abside et qu'on entend au dehors la réveillante musique des moineaux mis en joie par l'air libre et le soleil ! La grand'messe passe encore! Il y a la variété des cérémonies rituelles, la belle envolée des hymnes, le va-et-vient de^ enfants de chœur en soutanelles rouges, les jolis morceaux d'orgue pendant VOfferroircy puis le plaisant intermède du pain bénit dont Lulu bourre ses poches... Mais les vêpres somnolentes avec la ronronnante mélopée des psaumes, les ronflements mal étouffés des dévotes, les vêpres sont mortellement ennuyeuses! Et il n'y a pas moyen d'y manquer, car le catéchisme a lieu immédiatement après, et le curé fait défiler devant lui tout son troupeau d'enfants, afin d'être sûr qu'aucun d'eux ne manque à l'appel.

A demi ensommeillé, Lulu gagne les bas-

côtés oh se trouve la chapelle du catéchistne. Consacrée à saint Louis de Gonzague et plus nue encore que la nef, elle n'a pour tout décor qu^un tableau représentant le jeune saint agenouillé à côté d'une gerbe de lys. Face à l'autel, les enfants sont assis en rangs d'oignons : les filles au fond, les garçons en avant. Le dos au nciur, dans une chaire modeste, le vicaire, frisé comme un mouton, figé dans son surplis blanc, domine les rangées de gamines et de gamins et les interroge d'un ton nasillard. Il choisit au hasard, dans le tas, et rabroue rageusement les malchanceux qui hésitent ou qui allèrent le* texte. Chaque fois, M. Lulu est dans les transes et frissonne à la perspective d'être questionné. S'il sait par cœur toutes les aventures de Jupiter et d'Apollon, en revanche il ne parvient pas à se mettre dans la tête la prose abstraite du catéchisme. Il y a surtout un chapitre sur c la Grâce », auquel il n'entend goutte et sur lequel on revient toujours. Pendant que le vicaire poursuit son interrogatoire, Lulu tourne des yeux anxieux vers l'image de saint Louis de Gon-

zague, et, encore qu'il n'ait pas une foi bien solide, dans sa détresse il invoque mentalement le saint et le supplie d'opérer un miracle pour que le catéchiste oublie de l'interroger à son tour.

Et ce n*est pas tout. Le petit vicaire n'a-t-il pas eu ridée de s'assurer si les élèves savaient leurs prières du matin et du soir? Cette fois, chacun est mis successivement sur la sellette et il n'y a aucune chance pour que le malheureux Lulu échappe à l'épreuve. Son tour est arrivé. Une sueur froide lui mouille les tempes : il choppe au Credo et ne peut pas articuler un traître mot de Vacte de contrition. Le pis est qu'il est le seul qui ait fait montre d'une aussi crasse ignorance, et cela cause un scandale. Le dimanche tl'après, à la grand'messê, le curé monte en chaire et prend pour sujet de son sermon : (( L'éducation religieuse des enfants. » Dès le début, M. Lulu a comme un confus pressentiment de ce qui va se passer et il voudrait bien être dehors. En effet, après un court préambule, le prêtre tranche dans le vif: « Oui, s'écrie-t-il.

mes chers frères, on apprend aujourd'hui l'histoire profane, le latin et le grec, et on oublie d'apprendre à prier Dieu! Croiriez- vous que, parmi les enfants du catéchisme, j'ai eu la mortification de rencontrer des élèves qui ignorent leurs prières du matin et du soir? Et ce ne sont pas de pauvres enfants dont les parents ne peuvent s'occuper; ce sont des enfants de fonctionnaires; ils font leurs études classiques; ils connaissent les récits de la Fable, on leur enseigne les ridicules histoires des £mx dioix du paganisme et ils ne savent dire ni leur Tater ni leur Credo I,.. » L'allusion est claire, personne ne peut s'y tromper; Lulu est de tout le catéchisme le seul qui ait commerce avec les dieux de la mythologie. Le rouge lui monte au front. Il lui semble que les yeux de tous les paroissiens sont braqués sur son banc et que les dévotes indignées se le montrent du doigt. Il se fait tout petit, se rencogne derrière sa bonne. Il souhaiterait volontiers de disparaître dans un gouffre, comme Ajax, fils d*Oï[ée; mais les dieux refusent de l'engloutir et il est forcé de boire son

humiliation jusqu'à la dernière goutte, c'est-àdire jusqu'à ce que le curé ait terminé son prône par un c Ainsi soit il d.

Pourtant, de même qu'il n'est point de parfaite allégresse, il arrive toujours une heure où nos tristes déboires sont compensés par une joie inattendue. Un jeudi de printemps, Lulu est questionné par le vicaire sur le point de savoir « si nous pouvons coopérer à la grâce y>. Tandis qu'il cherche une réponse, le visage tourné vers son interrogateur, il aperçoit, sur le premier banc des filles, une nouvelle venue qui a l'air de sourire ^n le désignant à sa voisine. La tête de l'enfant est toute bouclée, elle a de vifs yeux clairs, une bouche mahcieuse et elle est enveloppée dans une mante bleue qui s'harmonise à merveille avec ses boucles châtaines. Il semble qu'elle dise: a Ahlahl voilà donc ce garçon qui sait mieux sa mythologie que ses prières ! » Lulu n'a plus d'attention que pour ce joli visage d'espiègle et, naturellement, il bafouille et reste a quia^ ce qui le mortifie cruellement, non point à cause de la semonce du

8o SENSATIONS d'eNFANT

M ■ I ■!■■ .- M» ^ I 11 ■ ■■ ■ ■ ■ ■ I ■! -■ MMI ■ ^^— — — ■■ ■ ■ ■ I ■ ■ — ^MM^— ^M^ J ^^^W^

vicaire, mais parce que cet échec va le diminuer dans l'estime de la fillette à la mante bleue.

Cette petite aux cheveux frisottants lui paraît aussi séduisante qu'Hébé, déesse de la jeunesse, et désormais elle occupe toute sa pensée. Il la suit en tapinois quand elle quitte Téglise. Il connaît bientôt sa demeure et son nom, et tous les détails de sa vie de tous les jours. Elle est la fille d'un marchand de grains, s'appelle Francine et suit les cours de la pension des demoiselles Papillon. Chaque matin, Lulu quitte en hâte son école et va se mettre dans Tembrasure d'une porte, non loin de la pension, pour épier la sortie des externes, qui a lieu un peu avant midi. Et ainsi, quotidiennement, il a la joie de contempler pendant quelques minutes la mignonne espiègle, qui s'enfuit prestement après avoir lancé au hardi garçon une furtive œillade malicieuse.

Il n'en faut pas davantage, et le voilà sérieusement épris de Francine. — Quels éléments peuvent entrer dans la composition de l'amour instinctif qui s'éveille au fond des cœurs enfan-

MONSIEUR LULU 8l

tins?... D'abord une forte dose d'idées romanesques développées par la lecture; mais aussi une trouble curiosité, une sensualité inconsciente qui, dès le plus jeune âge, attire un sexe vers l'autre. — Lulu aime la petite Francine surtout avec son imagination, sans penser à mal et le plus platoniquement du monde; pourtant, une mystérieuse chaleur lui coule dans les veines au moment où ses yeux rencontrent ceux de l'enfant. Lorsqu'il admire cette tête aux cheveux frisottants, cette délicate bouche rieuse, ces joues aux fossettes rosées, il sent peu à peu dans sa poitrine un désir éclore comme une fleur vermeille — le désir de mettre un baiser sur les boucles châtaines et les lèvres espiègles... Maintenant, le catéchisme est plein de charmes pour Lulu. Il a hâte d'être au jeudi et au dimanche pour apercevoir la fine silhouette de Francine se décachant sur les murs gris de la chapelle. Il sait par cœur les chapitres les plus subtils; il est particulièrement ferré sur celui de a la Grâce ». Le vicaire en est tout édifié; au milieu de ses bouquets de lys, le chaste Louis de

Gonzague lui-même a Tair de se féliciter de cette touchante conversion. Ils ne se doutent ni l'un ni l'autre que la grâce à laquelle le jeune catéchumène doit sa transformation est celle de cette petite, assise au premier banc des filles. Ce sont ces cheveux couleur de châtaigne, ces yeux clairs comme eau de source, ces fraîches lèvres souriantes, qui ont opéré le miracle, et tout en sachant mieux son catéchisme, M. Lulu est demeuré païen comme devant.

Clairette

ARS est de retour. Dans le jardin de Fancien logis de la tante Thérèse, occupé aujourd'hui par les parents de M. Lulu , les narcisses commencent à s'ouvrir et les merles à siffler. On entend, le soir, filles et garçons jouer sous les acacias de la rue des Clouères, et, à leurs rires plus limpides, on devine que le printemps est revenu, car les enfants sont comme les oiseaux; avril rend leurs mouvements plus légers et leurs voix plus musicales.

Les jours grandissent. Dans la salle à manger familiale, on peut diner sans allumer la lampe, et quand le repas est achevé, il fait encore clair dehors. M. Lulu en profite pour gagner la rue, où un impérieux désir de dissipation l'attire; car le renouveau Tagite et lui infuse un sang plus vif dans les veines. Il a douze ans passés, il a fait sa première communion Tannée d'avant et il est maintenant en cinquième. 11 se considère comme un grand garçon, dédaigne les jeux trop enfantins de la toupie et du cheval fondu et recherche de préférence la compagnie des filles et des garçons plus âgés; — des filles surtout. — Sa platonique passionnette pour la petite Francine aux cheveux bouclés a pris fin avec les leçons du catéchisme, mais cette première éclosion de l'amour Ta mis en goût et a développé en son cœur d'adolescent l'attrait des fréquentations féminines. Or, ces voix chantantes qui l'ont poussé hors du logis sont précisément celles d'une bande joyeuse qui se réunit chaque soir pour danser des rondes aux dernières rougeurs du crépuscule. La rustique mélodie de ces danses

MONSIEUR LULU 8f

populaires s'harmonise heureusement avec les tièdes haleines du printenaps, avec les odeurs de violettes et de narcisses, éparses dans l'air. M. Lulu en est comme étourdi, tandis qu'il rôde avec des yeux pleins de convoitise autour des meneurs et des meneuses de la ronde. La société est un peu mêlée; danseurs et danseuses appartiennent à la population ouvrière du voisinage : apprentis sortant de l'atelier, filles de tisserands et de petits boutiquiers du faubourg, mais les garçons ont l'humeur joviale; les filles sont plus délurées, jolies et avenantes: les aînées comptent dix-huit ans au plus; les jeunes, quatorze ans à peine. M. Lulu a grandi très vite, et paraît fort avancé pour son âge; il a de gentilles façons, et tout ce monde du voisinage le connaît depuis l'enfance. Aussi, à son approche, les mains se dénouent pour l'accueillir. L'instant d'après il tournoie entraîné dans un tourbillon de jupes envolées.

Oh! ces rondes du temps jadis, chantées à l'unisson par une vingtaine de voix jeunes et gaillardes, rythmées par le rebondissement des

talons sur le sable; ces rondes qui toutes parlent d'amour et s'achèvent par des baisers , quelle fièvre elles mettent au coeur de Lulu, quels voluptueux courants magnétiques elles font passer dans ses mains serrées par de nerveuses mains de filles ! Les paroles libres et naïves des couplets lui suggèrent des idées de furtives tendresses, des perspectives de galantes et alléchantes aventures. Quand on chante :

A l'écart d'un petit bois, La telle s* est endormie;

Par là il y passe Trois chevaliers du roi. . .

l'adolescent tout de suite se représente l'une des jolies filles de la bande, endormie sous un hêtre, et souhaite d'être ce royal chevalier qui va réveiller, en la prenant o: par sa main blanche -». Une autre débute par ces mots :

A ma main droite, fai un beau rosier, Qui porte rose au mois de mai..,

et Lulu croit assister à un lever d'aube printanière dans un jardin enchanté, où des jeunes

filles (t belles comme le jour » déroulent leur guirlande fleurie, à travers des buissons de roses empourprées.

Mais la ronde qu'il préfère encore est celle où la bande tournoyante se divise en deux chœurs de voix alternées. Le premier chœur commence :

AJj I qui marierons-nous ?

Ah I qui marierons-nous ?...

et l'autre répond, en désignant l'une des danseuses :

Mademoiselle, ce sera vous, Mon joli cœur que fainie. . .

Après la jeune fille, on nomme le garçon a qui sera son époux j>. Ils entrent au milieu du cercle, ils s'agenouillent, et toutes les voix reprennent triomphantes :

Et puis emhrasseT^'Vous, EmhrasseT^'VOUs encore un coup.

Mes jolis cœurs que faime I. . .

Or, ce soir-là, le meneur de la ronde a fait pé-

nétrer au centre de la danse une fillette de quatorze ans, aux cheveux bruns épais, aux yeux noirs, à la peau blanche, à la taille souple déjà

formée, et qui s'appelle Clairette. A la question :

Qui sera son époux ?

la voix mordante de la meneuse réplique :

Monsieur Lnîn, ce sera vous, Mon joli cœur que j'aime î. . .

Et voilà Lulu, tout palpitant, qui prend les mains de la jolie brunette, tandis que le choeur continue :

Mette:^-vous à genoux,

Et puis enibrasseT^-vous ; Embrassez-vous encore un coup.

Mes jolis cœurs que j'aime /. . .

Le garçonnet intimidé ne sait d'abord s'il doit obéir à l'injonction, mais W^^ Clairette, plus dégourdie, a pris les devants et sa mignonne bouche provocante se pose vivement sur celle de son vis-à-vis, qui boit comme miel ce premier

baiser, et, devenu plus audacieux, le rend tout chaud à sa partenaire, pendant que danseurs et danseuses entonnent à plein gosier :

J*almerai qui m'aime, J'aimerai qui m'aimera.., '

Ce chant d'épithalame sonne délicieusement aux oreilles de Lulu; il voudrait qu'il ne finît plus et demeure encore agenouillé devant Clairette, dont il ne quitte pas les mains. Cependant, la nuit est venue, la bande des danseurs s'éparpille et Tamoureux rentre tout enfiévré au logis paternel. Cette première caresse féminine le trouble étrangement; elle descend de ses lèvres à sa poitrine comme une brûlante coulée de volupté et lui met tout le corps en langueur. Sa chair en conserve longtemps l'exquise impression. Le lendemain, il ne songe plus qu'à retrouver Clairette. Il sait qu'elle est la fille d un jardinier de la rue des Foulans. Elle a la réputation d'être un peu trop garçonnière, assez mal élevée et mal surveillée par son père, qui passe son temps à cultiver son potager et à faire des

journées en ville. Ces détails ne sont pas pour effaroucher M. Lulu, au contraire. Au sortir du collège, il rôde autour du logis du jardinier, remarque le jardin un peu fouillis et mal clos par une haie d'aubépine et de sureaux; mais il n'aperçoit pas Clairette. Pour se consoler, il se dit qu'il la reverra sans doute en compagnie des meneuses de la ronde, et déjà il se pourléche à la pensée de l'embrasser de nouveau. Malheureusement le guignon se met de la partie. Le soir, il pleut à verse et le malchanceux amoureux est claquemuré au logis. Tout le reste de la semaine, le temps est incertain; de capricieuses giboulées détrempent le sol, rendent les rondes impossibles. Lulu ronge péniblement son frein et commence à désespérer, quand, un matin, en rentrant de classe, il remarque sur la façade blanche de la maison paternelle une inscription toute fraîche au crayon rouge, rédigée sans souci de l'orthographe et ainsi conçue :

a: Si meussieu Lulu veut me voire, qu'il viéne au jardint demin jeudi. Il y a un trous à la aie, y>

Les joues du collégien s'empourprent à Tidée que d'autres que lui ont pu lire cette invitation compromettante, et il s'empresse de la gratter avec son couteau. Néanmoins, il ne doute pas un moment que Tinscription ne soit de la main de Clairette; une joie intérieure, mêlée d'un mouvement de vanité, lui gonfle le cœur et il décide qu'il ira au rendez-vous.

Le jeudi, le ciel est bleu et un clair soleil a séché les chemins. Après avoir exécuté prudemment un long détour, Lulu arrive rue des Foulans. Il y a, en effet, un trou à la haïe, et, par cette brèche, l'adolescent pénètre, non sans un frisson d'inquiétude, dans le jardin qui paraît désert. Tandis qu'à pas de velours, il longe une allée de néfliers en fleurs, il entend un éclat de rire et, soudain, découvre, sous une tonnelle de noisetiers, Clairette, couchée sur un talus, parmi la jeune herbe déjà haute :

— Par ici! murmure-t-elle, vous êtes gentil de venir... Ainsi, vous avez-lu mon gribouillage?... L'avez-vous effacé, au moins?...

Comme elle le voit encore un peu pâle et effrayé de son entrée illicite dans le domicile d'autrui, elle ajoute :

— N'ayez pas peur, papa est en journée et je suis seule chez nous... Allons, asseyez-vous dans rherbe, il y a de la place et vous verrez comme on y est bien!...

Si on y est bien! cela ne fait aucun doute pour le collégien. 11 se coule à côté de la peu timide fillette. L'herbe épaisse les enveloppe; ils sont serrés l'un contre l'autre comme deux châtaignes jumelles dans la coque verte. A travers l'étoffe légère de la robe de percale, Lulu se sent frôlé par le corps tiède et rond de Clairette, et cette sensation le fait transir et brûler tout à la fois. Des odeurs de jacinthes et de giroflées lui montent à la tête; en même temps, il est obsédé par le désir de goûter de nouveau l'humide caresse des lèvres de la mignonne fille, posées sur les siennes. Seulement il ne sait comment débuter et cherche une transition pour arriver à obtenir le baiser si ardemment convoité.

Le voyant silencieux. Clairette a arraché une

frêle tige de graminée et la promène malicieusement sur les joues de l'adolescent qui tressaille.

— Vous êtes chatouilleux? demande-t-elle?

— Oui, et vous? répondit-il d'une voix oppressée.

— Oh! moi, cela dépend des places... Tenez, ajoute-t-elle en montrant son cou blanc et ses oreilles, quand on me fait des chatouilles, là... et là, ça me donne la petite mort...

— Et ici? questionne de nouveau Lulu, posant un doigt enhardi sur les lèvres de Clairette.

— Non, réplique-t-elle en lui adressant une oeillade provocante, je ne sens rien quand on me touche avec le doigt...

— Et avec la bouche? chuchote-t-il tout à fait grisé. Sournoisement, enlevant son doigt et approchant ses lèvres, il s*apprête à resavourer les délices du baiser tant désiré, quand les branches des noisetiers s'écartent brusquement et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire,le jardinier, à l'aide de deux gifles vigoureusement appliquées, sépare sa fille de l'entreprenant Lulu.

— Ah! gueuse! crie-t-il à Clairette qui décampe, je t'y prends encore!... mais tu me le payeras...

Il empoigne Lulu par le bras, le relève violemment; puis, lui pinçant Toreille entre deux doigts durs comme du fer, il le reconduit jusqu'aux limites de son domaine. Là, nouvelle gifle, accompagnée de cette brève admonestation :

— Drôle, ne remets plus les pieds chez nous... Si jamais je t'y retrouvais, je t'écrabouillerais comme un escargot!...

Et M. Lulu, piteux, confus et dégrisé, s'en revient tout pensif au logis paternel.

i^^^^^q^^^M^iHpji m 1^ Hi^ii ■ m m

MONSIEUR LULU Çf

Souffrances d'Écolier

ON SIEUR Lu LU avait espéré que le piteux dénouement de son aventure avec Clairette resterait un secret entre lui et le trop démonstratif jardinier. Mais en province il n'y a pas de secrets. Il faut croire que, semblables aux roseaux jaseurs du barbier du roi MidaSy les giroflées et les noisetiers du jardin ont raconté aux brises d'avril la déconvenue de l'amoureux et les gifles administrées par le père de

Clairette. Toujours est-il que l'histoire a transpiré en ville, et que M. Lulu, le lendemain, devant la famille assemblée, a été sévèrement chapitré à propos de ses goûts dépravés et de son précoce dévergondage. Le pis, c*est qu'au collège on connaît déjà par le menu tous les détails de l'affaire. Le principal est scandalisé et les camarades en font des gorges chaudes. Quelques jours après, à son arrivée sous le porche universitaire, Lulu est salué par des quolibets qui éclatent autour de lui comme autant de pétards. Le nom de Clairette, gloussé par vingt voix goguenardes, l'accueille au passage, tandis qu'il se terre dans un coin et rougit jusqu'à la racine des cheveux. Il n'est pas au bout. Un plus cruel supplice l'attend lors de l'entrée en classe. Le professeur, l'austère M. Dordelu, profite de l'occasion pour lâcher l'écluse à son éloquence grincheuse. Du haut de sa chaire, en lissant ses favoris poivre et sel, il parle à mots couverts d'un élève qui donnait de belles espérances, mais qui est en train de se perdre par de honteuses fréquentations et des écarts de conduite, fruits de mauvaises

lectures. Les bons camarades se poussent du coude et échangent de perfides sourires en se désignant du coin de l'œil l'infortuné Lulu, qui baisse le nez et sent une sueur froide lui perler aux tempes.

Jusque-là, en effet, il a tenu la tête de la classe; mais à partir de ce jour néfaste, les partipris dénigrants de l'impitoyable Dordelu et les incessantes allusions au jardin de Clairette le découragent et le démoralisent peu à peu. A la suite de la composition hebdomadaire, il n'obtient que la troisième place et sent autour de lui sourdre la joie méchante de ses condisciples, enchantés de sa défaite. « Vous récoltez ce que vous avez semé ! » dit en ricanant le principal qui est venu proclamer les places.

M. Lulu rentre chez lui amèrement mortifié.

Son père ne plaisante pas lorsqu'il s'agit des études classiques et il juge du travail de son héritier par les résultats des compositions. Lorsque à l'heure du dîner, Lulu apparaît dans la salle à manger, il entend tout d'abord, comme tous les samedis, tinter à ses oreilles l'invariable question :

a Eh bien! quelle place as-tu?» Et il est obligé d'avouer, avec une pénible confusion, qu'il n'est que le troisième. Le père fronce les sourcils et murmure sarcastiquement :

— C'est une dégringolade!... Mais je m'y attendais ; on ne peut courir deux lièvres à la fois : les filles des rues et les bonnes places en composition... Si tu continues à marcher dans ces détestables chemins, tu deviendras un cancre et tu seras la honte de la famille.

— Malheureux enfant ! s'écrie à son tour la mère, comment avez-vous pu donner ainsi dans le travers?... Vous n'avez pourtant autour de vous que de bons exemples!... Pour vous punir, ce soir, vous serez privé de dessert...

Bien qu'il soit un tantinet porté sur sa bouche et qu'il y ait ce jour-là un gâteau de riz comme entremets, M. Lulu supporterait stoïquement la punition, mais ce qui lui est intolérable, c'est le sentiment de sa déchéance. Il se demande avec désespoir si ses facultés n'ont pas baissé ou s'il ne va pas être la victime d'un mauvais sort, lancé par cette maligne fée de Clairette. Pourtant, il a

MONSIEUR LULU ÇÇ

conscience de travailler avec le même zèle qu'autrefois. Jamais il n'a mieux compris les classiques qu^onlui fait expliquer; jamais mieux goûté les Églogues ctkcs Géorgiques. Quand il lit dans l'épisode d'Aristée :

Quaîis populea mœrens PhiJomeîa suh timbra A misses quaritir fœtus,.,

il se croit transporté à la lisière d'un bois, sous le ciel étoile d'une tiède soirée de printemps; il entend en imagination la cantilène du rossignol monter dans les feuillées des peupliers, et il savoure avec ravissement la pénétrante poésie de Virgile.

Hélas ! il est en ce moment lui-même semblable à la désolée Philomèle, et il emplit la nuit de ses plaintes contre la destinée. U se condamne à un complet isolement; il évite la compagnie de camarades dont les plaisanteries lui sont odieuses ; il fuit la ville où, dès qu'il traverse une rue, les rires malicieux des demoiselles de magasin, plantées sur le pas des portes, le mortifient au

lOO SENSATIONS d'eNFANT

passage. Sa seule consolation, pendant les jours de congé, est de monter au petit bois du grandpère et d'errer dans les futaies avoisinantes. La forêt, qui a revêtu ses habits de printemps, s'étale, toute verte, en plein azur. Les lisières sont peuplées d'oiseaux chanteurs ; les tranchées herbeuses, qui plongent dans les profondeurs boisées, foisonnent de la plantureuse variété des floraisons de mai : muguets, aspérules, ancolies et véroniques. Lulu y trouve à la fois un grand rassérénement et une sorte de sympathique sollicitude. Les fleurs bleues dont les talus sont semés semblent le regarder avec des yeux attendris ; le mélancolique appel du coucou invisible renvoie à ses oreilles l'écho de ses propres tristesses, et il revient au soleil couchant, le pas plus allègre, le cœur imprégné de la fortifiante poésie forestière. Il est plus sûr de lui-même, mieux disposé à lutter pour la conquête de cette précieuse première place qu'il a perdue.

Précisément, le mardi suivant on compose en version latine, et la version est son fort. Jusqu'à présent, il a battu haut la main ses concurrents.

MONSIEUR LULU lOI

et, cette fois encore, il espère prendre une éclatante revanche. Il écrit attentivement, sous la dictée, le texte extrait d^un poète qui lui est inconnu ; mais, enfin, c'est un poète, et Lulu a toujours eu des préférences pour la poésie latine ; il se sent plus apte à la comprendre et mieux outillé pour la traduire en français. A la vérité, le morceau choisi est d'une subtilité un peu précieuse. Néanmoins, après l'avoir relu deux ou trois fois, il croit en avoir saisi le sens ; même il y a découvert des teautés tout à fait neuves. Il s'emballe là-dessus, s'échauffe, et tout fumant, accouche d'une traduction qui, à son avis, fera certainement revenir M. Dordelu de sqs injustes préventions... Enchanté de sa composition, M. Lulu attend avec anxiété le jour où Pon connaîtra les places. Il voudrait déjà y être et trouve les heures trop lentes. Enfin, le samedi tant désiré arrive. Dans l'après-midi, l'adolescent écoute avec un affreux battement de cœur le pas pesant du principal qui monte l'escalier, apparaît sur le seuil, se campe au milieu de la classe, et avec son accent méridional, commence sa lecture :

I02 SENSATIONS d'eNFANT

— Classe de cinquième, version latine, premier...

Ici les oreilles du pauvre Lulu tintent douloureusement, et il croit avoir mal entendu... Mais la réalité est là impitoyable. Non seulement il n'est pas le premier, mais son nom ne vient qu'en cinquième ligne. Cela lui fait l'effet d'un coup de couteau en plein cœur. Il pâlit, ses jambes flageolent, tandis que l'austère Dordelu murmure :

— Je ne sais oîi l'élève Lulu avait la tête, mais il n'a rien compris au texte. Sa version grouille de contre-sens...

Il n'écoute plus, un froid glacial lui court par tout le corps, il a la fièvre et, co nstamment cet aflreux mot: oc cinquième d, lui bat le cerveau. Cinquième! Comment osera-t-il révéler ce désastre à sa famille ? Maintenant, il ne trouve plus les minutes trop lentes. Il voudrait que l'heure de la sortie ne sonnât jamais. Elle sonne, cependant. Le tintement grêle de la cloche de quatre heures se répand lugubrement dans l'air ensoleillé et les externes se précipitent bruyamment au dehors. Lul\i, blême et fiévreux, demeure en arrière ; pour

recarder encore le formidable moment des aveux, il prend un chemin opposé à celui de sa maison; il erre lamentablement à travers les rues les plus solitaires de Juvigny. Il est absolument déprimé et, tout en vaguant dans les faubourgs, il se demande si le mieux ne serait pas de laisser ignorer le résultat de la composition à ses parents. Il est arrivé quelquefois — rarement — que le principaly empêché, n'ait pas proclamé les places, le samedi. Pourquoi ne laisserait-il pas supposer que le fait s'est produit cette semaine?... Le soleil s'abaisse vers la crête des vignobles de Corotte; il va être six heures, et il devient urgent de regagner le domicile paternel. Lulu se résigne à s'acheminer vers son logis. Il glisse en tapinois, par la porte entre-baillée, questionne la servante, et respire un instant. Sa mère n'est pas revenue de sa tournée de visites et son père n'a pas quitté son bureau... Le triste Lulu peut encore jouir d'un moment de répit. Hélas I cette trêve à son angoisse ne dure guère. Voici la maman qui rentre et le père qui apparaît dans la salle à manger. Le père a l'air de bonne humeur, mais la mère a

I04 SENSATIONS d'eNFANT

la mine soucieuse. Un silence mortel tombe dans la pièce...

— Lulu, dit enfin le papa, tu ne nous parles pas de ta composition?

Lulu, mis au pied du mur, se décide à payer d'audace :

— On n'a pas donné les places, dit-il d'une voix blanche.

Il a à peine achevé que la mère s'écrie, indignée :

— Menteur!... Je sors de chez ton ami Maurice... Tu es cinquième; il ne te manquait plus que de joindre le mensonge à la paresse et à l'inconduite!...

Pour le coup, tout s'écroule à la fois, Lulu voit les meubles tourner autour de lui, il lui semble qu'il a le vertige, et il s'accroche à une chaise, tandis que le père déclare rageusement :

— C'est bien. Il gardera les arrêts pendant huit jours au pain sec et à l'eau... Qu'on l'emmène dans sa chambre... Je vais prévenir le principal I...

MONSIEUR LULU lOf

La Crise

onsieurLulu est arrivé enfin au bout de ses huit jours d'arrêt. Les heures mauvaises passent tout comme les heures joyeuses, seulement elles sont plus difficiles à digérer, et c'est en quoi nous dupent les philosophes qui prétendent alléger nos peines en invoquant l'égale et inévitable fuite du temps. Oui, rien ne dure, mais les journées de souffrance n'en laissent pas moins après elles une

Io6 SENSATIONS d'eNFANT

impression pénible qui ne s'efface point avec la même rapidité. Lulu est maintenant libre d'aller et de venir à sa guise, et pourtant il n'est pas heureux. 11 lui reste de cette maudite semaine une sorte de courbature physique et morale : il a le cœur gros, la tête pesante et une insupportable douleur à la nuque, qui le gêne comme un torticolis.

Pour dissiper cet indéfinissable malaise, il a hâte de s'enfuir en plein air, dans les grands bois qui ont toujours été pour lui des consolateurs. Sa captivité a pris fin le jour des Rameaux, c'està-dire au moment où commencent les vacances pascales. On touche à la fin d'avril; le printemps essaie ses premiers sourires encore trempés de larmes. Dès le lundi, Lulu prend sa volée vers le petit bois du grand-père. Les merles sifflent aux lisières des taillis, les alouettes montent en chantant au-dessus des blés verts. Le ciel montre des coins bleus parmi de gros nuages qu'un vent un peu aigre chasse vivement et qui, parfois, crèvent en soudaines giboulées. Mais, ces avrillées sont brèves; de nouveau le soleil

reluit et fait scintiller, dans une brume d'or, le$ bouquets jaunes des cornouillers, les chatons gris des saules, les bourgeons des aubépines et des hêtres. Les branches trempées de pluie secouent des gouttes diamantées; la forêt s'égaie et rit. Pourquoi, au milieu de cette allégresse de la terre, l'enfant demeure-t-il angoissé et mal en train? Ses idées voudraient s'envoler, légères, ainsi que les alouettes à l'essor, et une lourdeur inexplicable leur brise les ailes; son cerveau, comme le ciel, lui semble brouillé de nuages, et il sent de douloureux martèlements qui redoublent d'acuité lorsque Lulu se baisse pour chercher dans le fourré les précoces floraisons de Pâques. Jamais, cependant, il n'a été plus tenté par la profusion des corolles déjà décloses : — les primevères jaunes, les anémones sylvies, les calices roses du bois gentil, les mignonnes coiffes retroussées des violettes pointent dans l'herbe nouvelle et les feuilles sèches de l'an dernier; toutes les fleurs d'avril foisonnent dans le taillis et exhalent une mielleuse odeur printanière. En dépit de son mal de tête, l'adolescent s'^ge-

I08 SENSATIONS D*£NFANT

nouille et compose sa gerbe, tout en se remémorant des souvenirs classiques. Il songe à Proserpine, ivre comme lui de renouveau et cueillant dans les prés de Sicile « de pâles violettes et de grands pavots... »

Pallentes violas et stimma papavera carpens.

Les coquelicots ne fleurissent pas encore dans les terres froides du Barrois, mais les violettes abondent. Lulu les moissonne avec une hâte fiévreuse; il se grise de la verte senteur des jeunes pousses, de la tiédeur du soleil, de la musique des oiseaux, et, sans cesse, dans son cerveau endolori, le vers d'Ovide revient comme une obsession :

Pallentes violas et stimma papavera carpens.,.

Las de fouiller le taillis, il se couche sur un talus, espérant qu'un peu de sommeil le débarrassera de sa migraine, mais le sommeil ne vient pas; en revanche, le trouble cérébral augmente et les idées fixes le harcèlent comme des mou-

ches bourdonnantes. Quand il se relève, ses tempes battent sous les coups violents du marteau intérieur; il se sent plus courbatu, plus frissonnant et moins lucide. Il a grand'peine à regagner sa maison, et, dès qu'il arrive, sa mère, effrayée de sa pâleur, l'interroge anxieusement. Il ne sait pas ce qu'il a, mais il éprouve un grand besoin de dormir. On le couche et toute la nuit des images délirantes se succèdent dans son cerveau : — Clairette, rieuse, sous la tonnelle de noisetiers; Proserpine cueillant <s. les pâles violettes »; Dordelu surgissant entre les branches du fourré et criant : « Summapapavera.,. Après?... Vous ne savez pas?... Vous me copierez les cent vers suivants!... »

Le lendemain, la fièvre n'a pas cessé, le front est plus brûlant et, malgré cela, Lulu grelotte sous ses couvertures. On mande en hâte le médecin de la famille, le docteur Brocard, qui apparaît une heure après. Le vieux praticien examine le malade, tâte le pouls, palpe tous les membres et secoue la tête. A travers le voile qui lui tombe sur les yeux, Lulu distingue à peine le

IIO SENSATIONS d'eNFANT

visage froid et grave du médecin ; néanmoins, au milieu de ses idées troubles, il saisit quelques lambeaux de phrases : a Excitation cérébrale intense... Fièvre muqueuse... Application de sangsues à la nuque... »

Après cela, un trou noir. M. Lulu n'a plus conscience de ce qui est survenu pendant deux semaines. Lorsque au bout de cette quinzaine il revient à lui, sa première sensation est la lueur blanche de l'aube filtrant entre les lames des persiennes de sa petite chambre, et étendue dans un fauteuil, une forme confuse de femme, qui surveille ses moindres mouvements. Il essaye de se soulever, mais il est si faible qu'il ne peut y parvenir; sa tête lui semble vide et molle comme un ballon dégonflé. Cependant, il perçoit clairement certains phénomènes extérieurs : les premiers rayons roses du soleil levant, les pépiements des hirondelles sur les chéneaux du toit, le cri strident des laitières dans la rue... La forme féminine, couchée dans le fauteuil, se redresse et Lulu reconnaît sa mère. Elle va ouvrir les persiennes, une clarté limpide pénètre dans

là chambre et en même temps la maman revient vers le lit, baise doucement le front du petit malade et apporte une tasse de lait coupé dont la fraîche saveur lui paraît exquise. C'est la seule nourriture qu'on lui permette, car si le délire a cessé, la fièvre n'est pas encore tout à fait tombée. Elle reparaît périodiquement à certaines heures de la soirée, et le docteur a recommandé le repos absolu, la dièce, l'absence complète de conversations excitantes. Néanmoins, Lulu se sent revivre; ses idées sont plus nettes, même son ouïe a acquis une finesse, une acuité merveilleuses.

Huit jours encore et la fièvre a définitivement disparu. Cette fois, le docteur autorise une tasse de bouillon de poulet, puis deux asperges sans huile, puis enfin un œuf à la coque. Toute cette alimentation semble fort peu substantielle au convalescent dont l'appétit est revenu. Un appétit féroce. Tout le jour, il est pris de fringale; il ne rêve que nourriture solides, soupes aux choux onctueuses, grillades juteuses et galettes dorées. On a grand'peine à le faire patienter et à

tromper sâ faim avec de minces repas aussi légers qu'illusoires. On le choie, on est très affectueux pour lui ; le papa et la maman^ tourmentés sans doute du remords d'avoir, par excès de sévérité, provoqué cette fièvre due à un surmenage cérébral, s'ingénient à prodiguer leur tendresse à l'unique enfant qu'ils ont failli perdre. Jamais M. Lulu ne s'est trouvé si heureux que pendant cette période de la convalescence. Tout le quartier s'intéresse à lui; à chaque instant on vient prendre de ses nouvelles et on lui envoie toutes les douceurs permises : oranges, œufs frais et asperges. Son intelligence renaît, se développe et refleurit comme une plante enfermée en cave pendant Thiver, et qui s'épanouit doucement dans la tiédeur d'une matinée de mai.

Après cette plongée dans une nuit profonde, Lulu rouvre les yeux à la lumière avec les sensations et les émerveillements de la petite enfance. Tout pour lui a le charme divin de la nouveauté : le son des cloches d'église, la caresse des rayons de soleil, la verdure d'une branche d'arbre qu'il aperçoit de son lit, se balançant au vent, par la

fenêtre ouverte. Comme revers de médaille, k nourriture continue à lui sembler insuffisante et il trouve les journées fastidieusement longues, car il est trop faible pour sortir du lit et on lui a défendu de lire. Cependant, pour occuper les loisirs de son malade,, le docteur lui a permis de se faire faire la lecture. La personne qui sert de lectrice est tout simplement une servante de la maison. Elle est fort novice à ce métier et ignore absolument les règles de la ponctuation; mais M. Lulu est plein d'indulgence. Il se fait lire tout d'abord des pages entières de la Cuisinière bourgeoise et leurre ainsi sa faim, en savourant les recettes détaillées des plats les plus succulents et des entremets les plus délicats...

Quand son auditeur est gavé de formules gastronomiques, la servante passe aux é^HilIe et une S^irs et lit les aventures du prince Boudroulboudour et de la princesse Shemselnihar. Mais là, elle se montre si peu expérimentée, si effarouchée par cette littérature orientale, que les phrases enchevêtrées les unes dans les autres s'enroulent monotonement comme autour d'un

dévidoir. M. Lulu se laisse aller à une bienfaisante torpeur et s'endort à la voix ânonnante de la lectrice ainsi qu'aux ronrons d'un rouet.

A ce régime purement végétatif, les forces reviennent peu à peu. On a augmenté progressivement les doses d'alimentation, et il est convenu que, le dimanche de la Pentecôte, le convalescent se lèvera pour la première fois. Après midi, M. Lulu, lavé, peigné, douillettement habillé, s'achemine, soutenu par sa mère et sa lectrice, jusqu'aux fenêtres qui donnent sur le jardin. Il est tout étonné de se trouver les jambes molles comme du coton et la tête flottante. Il n'avance qu'à très petits pas, mais enfin on arrive à la croisée. Là, un éblouissement.

Juin flamboie en plein azur. Les cloches du dimanche sonnent le premier coup des vêpres.

Une lumière d'enchantement ruisselle sur les coteaux de vignes d'en face, et, dans la clarté estivale, le jardin, plein de fleurs, incessamment traversé par des vols de papillons, envoie brusquement dans les yeux de l'enfant toutes ses vives colorations : le rouge éclatant des pavots

MONSIEUR LULU Ilf

et des géraniums, les nuances carnées des roses et des oeillets, les enroulements des chèvrefeuilles et des volubilis. Partout des abeilles bourdonnent, partout des hirondelles noires passent et repassent, telles que des flèches, en jetant de petits cris allègres. La joie de vivre gonfle le coeur de M. Lulu ; ses yeux se mouillent et, comme si on lui avait versé un vin trop fort, sa tête chancelle et s'incline délicieusement étourdie sur l'épaule de sa mère.

Il6 SENSATIONS d'eNFANT

xn

Teau U^uve

onsieurLulu a mis deux mois entiers à se « rechaver », — c'est le mot en usage dans le Barrois vignoble — c'est-à-dire à se remplumer. Lente et douce période de la convalescence, où, chaque matin, on savoure un peu mieux la joie de vivre; de même qu'en avril on goûte jour à jour les menus progrès et les surprises du renouveau : le sifflet des merles, le bourgeon qui se fend, la plante qui sort de terre, la neigeuse floraison des arbres

fruitiers! Maintenant, le voilà haut la côte; il a retrouvé ses jambes, le libre jeu de ses poumons, le plein exercice de ses facultés cérébrales; un sang vif court dans ses veines et il a repris un peu d'embonpoint. En même temps, il constate que, pendant cette crise de la maladie, de notables changements physiques et intellectuels se sont produits. Son corps et son âme semblent avoir subi une mue. Son teint a bruni, ses cheveux ont noirci, sa claire voix d'enfant s'est modifiée; elle s'est voilée et passe sans transition des notes graves aux notes aiguës. Son esprit est devenu plus sérieux, avec des nuances de songerie mélancolique. Les mobiles aspects de la nature le frappent davantage et modifient plus fortement son humeur, ses nerfs et ses façons de penser.

Un après-midi d'octobre, tandis qu'un vent pluvieux souffle dans les arbres du jardin et en détache des feuilles jaunies, qui s'éparpillent lentement dans l'air humide, Monsieur Lulu se sent étrangement impressionné par le spectacle de ce déclin d'automne; même il se surprend à cher-

Il8 SENSATIONS d'eNFANT

cher des phrases mesurées, terminées par des rimes sonores, pour traduire son émotion. C'est la première fois que l'idée de formuler sa pensée en vers le préoccupe et que le démon de la métromanie s'empare de lui. La découverte de ces dispositions versifiantes le flatte à la fois et le charme. Il n'est pas éloigné de croire à sa vocation poétique, prend des airs méditatifs et passe ses soirées à aligner sur du papier blanc des vers boiteux encore et gauchement rimes.

Aux premiers jours d'octobre, il entre en troisième au collège. La longue maladie, pendant laquelle il a été en danger de mort. Ta rendu intéressant. Son nouveau professeur, M. Thouvenot, est plus affiné et plus bienveillant que le féroce Dordelu. Ses nouveaux camarades se montrent aussi plus sympathiques et, dès le début, M. Lulu trouve parmi eux un ami vers lequel il se sent attiré par de secrètes aflînités d'esprit et d'humeur. C'est un garçon de son âge, nommé Bellière, à la physionomie ouverte, à rintelligence prompte, possédant déjà une culture littéraire avancée. Tous deux ont les mêmes

goûts pour les promenades en pleins champs, les mêmes préoccupations ambitieuses; seulement, tandis que Lulu se tourne vers la poésie, Bellière incline vers les sciences naturelles et veut devenir un botaniste comme Jussieu ou de CandoUe. Ils se confient mutuellement leurs désirs et leurs espérances; chacun d'eux ouvre son cœur à Tautre. Dans un élan d'affectueuse expansion, Bellière confesse à son ami qu'il n'est pas uniquement épris des plantes des prés et des bois, mais qu'il a aussi un platonique et religieux amour pour une sienne cousine, nommée Nelly, qu'il rencontre de loin en loin, les jours où la jeune personne sort de son couvent. Cette confidence excite l'émulation de Lulu; il ne veut pas être en reste avec son copain, et s'ingénie à dénicher une idéale amoureuse, pour laquelle il soupirera en secret et à qui il dédiera des odes et des élégies.

Le hasard le sert à point. Un soir, dans une de ces intimes réunions familiales, chères aux bourgeois de province, où les grands parents s'attablent à un boston, tandis que les enfants jouent

I20 SENSATIONS d'eNFANT

aux petits jeux, Tadolescent se trouve en compagnie d'une jeune voisine, fille d'un filateur de la rue du Bourg et répondant au joli nom de Madeleine. Elle a quinze ans bientôt, elle est mignonne, blanche et rose, avec des cheveux châtains, de clairs yeux bruns et une bouche malicieuse. Il n'en faut pas davantage et Lulu n'a plus qu'à s'écrier, comme le berger des bucoliques : « Ut vidi, ut periiL. » A peine a-t-il vu Madeleine qu'il se sent le cœur meurtri d'amour. Ils ne se sont pas dit trois mots pendant la soirée, mais un espiègle regard de la châtaine aux yeux bruns a suffi pour incendier le cerveau du collégien. A partir de cette soirée, il ne rêve plus qu'à Madeleine et chaque jour, à la sortie du collège, il entraîne son ami Bellière vers la maison de la bien-aimée. Furtivement, il jette une timide oeillade vers les fenêtres dont les rideaux de mousseline demeurent hermétiquement fermés.

Ce platonique manège entretient innocemment sa flamme et, de retour au logis, il célèbre cet événement en strophes fleuries qu'il lit le lendemain à son camarade.

Durant les journées d'hiver, par le vent, la pluie ou la neige, les deux amis occupent leurs loisirs à déambuler mélancoliquement le long des trottoirs de la petite ville silencieuse. Mais dès que revient le printemps, un véhément désir de courses en plein air les entraîne vers les lisières des bois. Bellière emporte avec lui sa boîte de botaniste, et tous deux se délectent en récoltant

les premières fleurs qui s'entr'ouvrent dans les friches ou sous les taillis à peine feuilles : la seille bleue à deux tiges, la pulsatille violette, l'anémone Sylvie dont Lulu compare la corolle blanche et rose aux joues de Madeleine...

L'odeur des plantes fraîches et des pousses verdissantes leur monte à la tête; leurs confidences d'amour s'épanchent et s'extravasent comme la sève aux nœuds des branches de saules; ils ne rentrent qu'à la tombée du crépuscule, quand les toits de la ville fument là-bas au fond de la vallée, et ils ne songent qu'à reprendre leurs flâneries vagabondes au prochain jour de congé. Même, aux vacances de Pâques, ils forment le projet de passer toute une journée sous bois et

d'y déjeuner sur Therbe. En vue de cette partie champêtre et pour corser le menu, ils s'adjoignent un de leurs camarades de classe surnommé cadet Legendre, un garçon jovial, qui a des goûts d'artiste et emploie le meilleur de son temps à caricaturer les professeurs ou à illustrer de charges plaisantes les marges de ses cahiers de rédaction. Il a été convenu que chacun apporterait son plat et sa fiole de vin. Dès le fin matin, tandis que les cloches sonnent la messe de sept heures, cadet Legendre arrive au rendez-vous, les poches bourrées de victuailles et de cigares, avec, comme extra, une bouteille de vieux pineau de derrière les fagots. Il fait un temps à souhait : un petit vent d*Est gaillard échevèle les vapeurs d'un ciel un peu gris, mais qui laisse filtrer des rayons roses entre des coins d'azur...

Les trois amis grimpent allègrement la pente des vignobles encore nus, où l'hyacinthe à grappe épanouit ses épis bleus à odeur de prune; allègrement ils traversent la friche grise, au-dessus de laquelle planent de chantantes alouettes. Les voici à l'orée de la forêt bourgeonnante. Ils

s'enfoncent sous bois et ne s'arrêtent qu'à une clairière où un hêtre trapu aux branches étalées répand sur l'herbe une ombre légère. Là, on déballe les provisions et on met les bouteilles au frais dans une rigole. Cadet Legendre exhibe une large tranche de jambon cru et annonce l'intention de la faire cuire au four, à l'étouffée, à la mode des Caraïbes. On proclame l'idée géniale et on s'occupe d'abord à construire un four suivant les règles de l'art, avec des pierres plates pour foyer et un brasier dessus et dessous. Le four une fois édifié, on allume le feu ; dès qu'on croit l'intérieur chauffé à point, on y insère le jambon enveloppé d'herbes odoriférantes, puis, là-dessus, un nouveau lit de pierres plates sur lesquelles flambe un second brasier. Pendant ces préparatifs, les heures se passent et les estomacs se creusent, mais cadet Legendre assure qu'il faut encore patienter; que, du reste, la cuisson s'effectue dans les meilleures conditions et qu'il sent déjà un appétissant fumet sortir de terre. Les deux autres ouvrent toutes grandes leurs narines et ne perçoivent guère qu'une odeur d'herbes

grillées. Enfin , le moment arrive où le rôti doit être à point; on enlève la couche de terre et de cailloux; le jambon apparaît... Hélas I il est presque aussi cru que lorsqu'on l'a enfourné, et on est obligé de se rabattre sur le demeurant des victuailles : des oeufs durs et une volaille froide. C'est un menu un peu court; mais on Tarrose amplement avec le vin ordinaire d'abord, puis avec le pineau d'extra. M. Lulu, qui n'a pas l'habitude du vin pur, réclame en vain de leau. On a oublié ce détail et il n'y a aucune source à proximité. L'adolescent fait néanmoins bonne contenance, se donne des airs d'homme et vide crâûement son verre à mesure qu'on le remplit. Le trio devient très gai. Cadet Legendre est verveux, il chante des refrains comiques, récite en charge des vers de Virgile et répète en versant des rasades à la ronde :

Nescio quis teneros ocuîus mihi fascinât agnos,,.

Puis, il offre des cigares, et Lulu en prend un qu'il déclare excellent. Un chaud soleil printanier

glisse entre les branches du hêtre et darde traîtreusement ses rayons sur les têtes. Lulu a le cerveau et l'estomac vaguement barbouillés. Le vers cité par cadet Legendre lui revient, pareil à une obsession, et il se demande si un mauvais œil ne Ta point fasciné comme les tendres agneaux du pâtre de Virgile. Le cigare est peut-être la cause de ce malaise?... Il le jette furdvement à terre et subitement devient grave. Quand toutes les fioles sont vidées, on lève la séance et on reprend le chemin de la ville, en chantant à tuetête. Lulu chante à l'unisson, mais il s'aperçoit qu'il n'est pas solide sur ses pieds et il s'accroche prudemment au bras de Bellière, tandis que le jovial cadet Legendre murmure avec un diabolique sourire :

Nescio quis teneros ocuhis mihi fascinât agnos.,,

A l'entrée des faubourgs, on se sépare et chacun dre vers sa chacunière. Lulu souhaiterait que Bellière lui continuât l'aide de son bras, mais il craint les railleries de Legendre; un méchant

point d'honneur l'empêche de formuler sa demande. Le voilà seul dans la rue. Il a le cerveau encore suflisammenc lucide pour se rendre compte qu'il ne marche pas droit. Il titube positivement, et il tend tous ses nerfs, tous ses muscles pour que les passants ne remarquent pas l'incorrection de sa démarche. Une terreur le paralyse davantage, à la pensée que les gens sont scandalisés de son état d'ivresse et que cette mortifiante aventure pourra venir aux oreilles de Madeleine. Il longe soigneusement les murs et s'y arc-boute même parfois. C'est pour lui tout un anxieux travail d'atteindre sans encombre la maison paternelle...

Enfin, il arrive. Il entre dans la salle à manger où l'on dresse déjà le couvert pour le dîner.

— Bons saints anges! comme tu es pâle!

s'écrie sa mère, serais-tu de nouveau malade? . — Non, non, un simple malaise, bégaie M. Lulu, c'est le soleil d'avril qui m'a étourdi...

Nescio quis teneros. . .

Il n'a pas le loisir d'achever. Sa tête tourne

décidément et son estomac n'est pas plus solide que sa tête. Il sort en hâte et il n'est que temps... Une sueur froide mouille ses tempes; le jambon cru et les œufs durs lui remontent aux lèvres... Tout à travers ce lamentable désastre» il songe aux clairs yeux limpides de Madeleine; il se sent honteusement disqualifié et se dit avec désespoir que son platonique amour ne survivra pas à l'ignominieuse débâcle.

Flirt

L y a un dieu pour les ivrognes et il y en a un également pour les amoureux.

Monsieur Lulu a pris l'alarme trop vice ; le lamentable dénouement de sa partie de campagne n'est point venu aux oreilles de Madeleine ; le secret de l'adolescent est resté entre lui et les massifs du jardin paternel. Au contraire, depuis sa mortifiante aventure, il semble que le destin se montre soucieux de le dédommager. Le principal du collège^ qui est père d'une fille de

quinze ans ec qui obéit à tous les caprices de cette enfant gâtée, a consenti à donner une sauterie, pendant les vacances de la Pentecôte. On a tranformé en salle de bal un dortoir laissé inoccupé par les internes en congé. Les lits de feront été entassés dans un coin et dissimulés par d'amples rideaux rouges. Cadet Legendre, en sa qualité d'artiste en herbe, s'est chargé de la décoration ; il a ingénieusement tapissé de branches vertes les murailles nues, et enguirlandé de fleurs les lustres suspendus au plafond. On a convié à cette fête les jeunes amies de la fillette çt aussi les grands des classes d'humanités. Naturellement, Bellière et Lulu figurent au nombre des invités et, pour cette solennelle entrée dans le monde, l'adolescent doit inaugurer son premier habit — un habit bleu barbeau qui a appartenu à son père et qu'un petit tailleur du quartier a rafraîchi, recoupé et mis à la taille du débutant. Ce frac, qui date de plusieurs années, n'est pas précisément à la mode du jour : le col est trop haut et les basques sont sensiblement trop longues, mais l'ensemble ne se présente pas mal, et la famille

réunie autour de l'armoire à glace, où le collégien se mire, déclare que l'habit lui va comme un gant.

Au coup de neuf heures, M. Lulu, cravaté de blanc, les mains emprisonnées en des gants beurre frais trop étroits, fait son apparition dans la salle de bal. Il est fort ému, et tout d'abord ébaubi par les lumières, par les soyeux froufrous des robes claires, par les regards sournois des danseuses alignées sur les banquettes d'andrinople. Les lustres jettent de molles clartés sur les feuillages verdoyants et parmi les guirlandes de lierre. Le professeur de violon a amené avec lui trois de ses meilleurs élèves ; juché sur une estrade improvisée, il agite son archet et donne le signal de la première danse. Par les fenêtres ouvertes un air frais arrive du fond des jardins, et par intervalles, on perçoit au milieu du brouhaha le chant lointain des rossignols épars au fond des vergers du voisinage.

Tout à coup, le cœur de Lulu bat plus fort dans sa poitrine. Sur une des banquettes il vient de reconnaître son idéale amoureuse : Madeleine, la fille du filateur. Elle porte une robe de tarla-

cane rose, légèrement échancrée sur la poitrine et dans le dos. Deux roses mousseuses sont piquées parmi ses cheveux châtains crépelés. Cette printanière toilette, toute frissonnante et vaporeuse, met en valeur les yeux bruns malicieux, la peau blanche et les lèvres vermeilles de cette mignonne fille, dont les quinze ans sont à peine éclos. Lulu émerveillé la trouve adorable et plus charmante qu'un lever d'aurore. Atdré comme par un aimant, il s'avance vers elle, et, tournant gauchement son chapeau entre ses doigts, il demande à l'ingénue de vouloir bien lui accorder une contredanse... Madeleine, d'un clin d'œil, consulte son carnet d'ivoire ; sa bouche ébauche une moue souriante :

— Oui, elle peut disposer en sa faveur du second quadrille...

Lulu s'éloigne, enchanté et fier. Il va se poser dans une encoignure et y attend nerveusement le bienheureux quadrille, où il pourra enfin causer avec celle qui a pris son cœur et ne s'en doute pas... Il la croit ignorante, en quoi il se trompe. Ces petites provinciales de quatorze à quinze

ans, qui sortent à peine de pension et portent encore la natte sur le dos, ont déjà l'esprit délié, Toeil observateur et la tête préoccupée des choses de l'amour. Depuis longtemps, Madeleine a remarqué les allées et venues du collégien qui rôde constamment sous ses fenêtres et lorgne ses rideaux fermés. Elle a deviné un amoureux ; elle le trouve à la vérité un peu <k gosse d, mais elle ne serait pas fâchée de fleureter avec lui... en attendant mieux. Aussi, dès que le quadrille commence et qu'après avoir chassé-croisé ils reprennent leur place, elle demande sournoisement:

— C'est la première fois que vous venez au bal?

— Oui, répond Lulu avec émotion, mais ce n'est pas la première fois que je vous vois, mademoiselle, et si je suis pour vous un inconnu...

— Oh! interrompt-elle malicieusement, je vous connais... Je sais même que vous faites des vers.

— Qui a pu vous dire cela? se récrie-t-il, étonné et rougissant.

— Qui?... mon amie, la fille du principal...

Elle a eu de vos poésies entre les mains et elle me les a lues... C'était très joli!

Lulu prend des airs modestes et jubile intérieurement. Même cette confidence l'enhardit et, quand le quadrille est terminé, il se hasarde à solliciter une valse qui lui est gracieusement accordée.

Les voilà de nouveau réunis. Cette fois, Theureux éphèbe sent plier dans son bras la taille mince de la mignonne aux yeux bruns. Leurs visages se touchent presque, leurs regards se fi^ndent l'un dans l'autre; Lulu, grisé de musique, ne se possède plus... Au milieu du tournoiement de la valse, l'une des roses piquées dans les cheveux crépelés de la danseuse se détache et tombe sur le parquet. Le collégien ramasse la fleur et veut la garder :

— Non pas, murmure en s'éventant Madeleine, rendez-la-moL.. D'ailleurs, elle est fanée...

Mais Lulu proteste que, pour lui, la rose sera toujours fraîche, et supplie qu'on lui permette de la conserver comme une précieuse relique.

— Soit! minaude l'ingénue, mais à une condition... C'est que vous me donnerez de vos vers en échange.

— Avec joie!... Seulement, comment pourrai-je vous les faire parvenir?

— Rien de plus simple... Dans quinze jours, nous aurons chez nous une soirée intime où l'on dansera... Vous serez invité et vous m'apporterez vos vers vous-même.

Au sonir de ce premier bal, Liilu, extasié, a peine à s'endormir. La musique des violons bourdonne tout le temps dans sa tête et la rose toilette de Madeleine passe sans cesse devant ses yeux. Dès l'aube, il se jette hors du lit et court savourer à travers champs les souvenirs de cette exquise nuit d'été... Il trouve au paysage matinal une fraîcheur toute neuve. Jamais les prés ne lui ont paru si verts, jamais le ciel si bleu! Il a conscience d'avoir subi une meiveilleuse métamorphose depuis la veille; il est devenu un amoureux pour de bon et prend en pitié ses enfantines passionnettes d'autrefois. Auprès de l'élégante et mondaine £lle du filateur, Clairette ne lui

MONSIEUR LULU I^f

apparaît plus que comme une vulgaire et rustaude créature. Et, tandis qu'il rêve aux vers promis à Madeleine, il écoute avec délices les cloches de la Pentecôte carillonner tout là-bas, au-dessus de la ville qui s'éveille...

Quinze jours se sont écoulés. Lulu a rimé des vers très tendres où il chante sur le mode lyrique :

Les murmures légers des fleurs et des dentelles, Les accents d'un hautbois mélancolique et doux. . . Toutes us voix du hal qui disaient: « Aimons-nous I »

Il les a recopiés sur un fin papier pelure et il s'en va vers la maison de la bien-aimée, après les avoir insérés dans la poche de son gilet blanc. Dès la première danse, il chuchote à Madeleine :

— Je vous apporte mes vers...

— Merci... Donnez-les moi!

Presto, le papier pelure passe dans les doigts de l'ingénue qui, les yeux baissés, le fait sournoisement glisser sous son gant déboutonné.

A partir de cette inoubliable soirée, le flirt avec Madeleine prend la tournure d'une passion

sérieuse — du moins de la parc de Monsieur Lulu. On se retrouve chaque dimanche, à la promenade, devant le kiosque où joue la musique militaire; on se rencontre en visite chez des amis communs. De ces brèves et délicieuses entrevues, le collégien emporte chaque fois des trésors de souvenirs. Il bâtit déjà des châteaux en Espagne pour l'époque où, débarrassé de son bachot, il publiera son premier volume de vers. Le livre aura certainement un grand succès; comment en serait-il autrement, puisqu'il est tout brûlant de l'amour inspiré par Madeleine? Alors, le poète viendra déposer sa couronne de gloire aux pieds de la mignonne aux yeux bruns, et les parents ne pourront lui refuser la main de la bien-aimée...

Pendant tout l'été, Lulu, comme Ruy-Blas, a marche vivant dans son rêve étoile ». Un matin, à l'approche des vacances, tandis qu'il s'achemine vers son collège, tout en ruminant un sonnet à la Ipuange de son amoureuse, il entend soudain des pas menus derrière lui, et une voix le hèle discrètement. Il se retourne et reconnaît

la petite femme de chambre qui escorte d'ordinaire Madeleine dans ses courses à travers la ville.

— Monsieur, chuchote la soubrette, mademoiselle est là, chez le pâtissier, et voudrait vous parler...

Lulu bénit le ciel, et, en deux sauts, arrive à la pâtisserie, où la jeune fille est en train de choisir des gâteaux :

— Je vous ai prié d'entrer, murmure-t-elle en baissant les yeux, parce que nous partons ce matin pour Paris... Nous y resterons quelque temps... Je voulais vous dire cela pour que vous ne soyez pas inquiet en me sachant absente... Au revoir !

Là-dessus, elle lui serre furtivement la main, pendant que la femme de chambre les regarde d'un air futé, en mangeant des éclairs...

Lulu prend son mal en patience et compte les jours, qui lui paraissent démesurément longs. Une quinzaine se passe, et Madeleine ne revient pas... Puis, brusquement, comme un coup de tonnerre en plein ciel bleu, une nouvelle éclate

par la ville ec foudroie le candide amoureux : — Madeleine se marie... Elle épouse un marchand de vins de Champagne, et le voyage à Paris n'a eu d'autre but que la présentation et les fiançailles des deux futurs conjoints. — Lu lu, d'abord, n'en veut rien croire, mais les détails qu'on lui donne sont tellement précis que le doute n'est plus possible. D'ailleurs, la famille de Madeleine, dès son retour, annonce officiellement le mariage. Les premiers pourparlers ont eu lieu en été, et la cérémonie nuptiale est fixée à la fin de septembre. Le pauvre Lulu écoute avec colère ce lamentable écroulement de tous ses rêves, et ce qui le navre le plus, c'est la constatation de la détestable fourberie féminine. Le matin même où l'ingénue lui serrait tendrement la main cliez le pâtissier, elle se moquait de lui et songeait déjà à l'emplette de son trousseau de mariée!...

Du moins, il n'assistera pas à cette tragicomédie du mariage. Le jour même des noces, il monte en chemin de fer et s'en va achever ses vacances chez un oncle qui habite une campagne

aux environs de Laon. Tout Taprès-midi, il berce son désespoir aux roulements du wagon. Le soir, à la station de Reims, il monte dans une patache qui dessert le village où Toncle a son domicile. Une pluie battante assombrit encore ses tristes pensées. Tandis que la diligence trotte sous l'averse et que le vent d'automne fait rage contre la vitre, Lulu songe avec amertume que, à cette même heure, le marchand de vins de Champagne emmène la traîtresse Madeleine vers la chambre nuptiale. De même que le ciel et la terre semblent se fondre sous la pluie, il semble à l'adolescent que tout ce qui reste de ses illusions, de ses candeurs puériles, s'écoule dans le vent et l'ondée et s'en va à vau-l'eau. Cette fois, pour de vrai, une transformation s'est opérée. Monsieur Lulu n'est plus un enfant et la douleur est en train de faire de lui un homme.

Le Feu

Le Feu

A RM I les phénomènes naturels, celui qui agit sur Timagination enfantine de la façon la plus subtile, la plus mystérieusement poétique et qui cause le plus d'émerveillements, c'est certainement le feu. Je parle surtout du feu de bois. Jadis, il réjouissait et illuminait les plus pauvres logis ; actuellement, avec le régime des calorifères, du chauffage au gaz et des salamandres, les petits bourgeois n'en connaîtront plus bientôt les délices que par ouïdire. Le feu, couleur d'or en fusion, est, en hiver,

le remplaçant du soleil, et ron comprend très bien que, dans les âges primitifs, les peuples enfants en aient fait un dieu. Quand le feu flambant, « aithomenon pur », comme disait Homère, s'allumait de sommets en sommets pour annoncer la prise de Troie, les populations attroupées épiaient avec un religieux respect l'apparition sur les hauteurs de ces flammes porteuses de nouvelles. Il n'y a pas bien longtemps encore, pendant les nuits de la Saint-Jean, nos paysans, dans chaque village, assistaient avec la même curiosité émue à l'embrasement des feux de joie qui brillaient de colline en colline; et pour célébrer l'antique culte du feu, ils dansaient autour du brasier en chantant des rondes...

Aujourd'hui, en tisonnant mélancoliquement mes bûches de hêtre qui noircissent, je me souviens, tout attendri, de la vaste cheminée de cuisine où, en compagnie de gamins de mon âge, je passais une bonne partie de mes journées hivernales. Cet âtre spacieux, où la famille se réunissait le soir, était garni de tout un mobilier maintenant disparu. Il y avait d'abord la mas-

LE FEU I4f

sive phque de fonce qui s'encastrait dans le mur du foyer, la platine, où était sculpté un écusson fleurdelisé; puis la lourde crémaillère noire de suie, à laquelle on suspendait tantôt la bouilloire de cuivre où l'eau chantait, tantôt le chaudron destiné à la cuisson des pommes de terre. Les landiers de fer, solides et trapus, supportaient des troncs d'arbres entiers. La salière de bois d'érable était accrochée à l'une des parois intérieures; une autre boîte enfumée lui faisait face et servait à emmagasiner des paquets d'allumettes soufrées. Dans l'encoignure, à côté de la pelle et du tisonnier, se dressait un long tube de feif creux, qu'on appelait o: le fusil », et dans lequel on soufllait à perte d'haleine pour faire clairer les brins de fagot jetés autour des souches. Sous le manteau de cette hospitalière cheminée, tout devenait pour nous un spectacle plein de surprises et d'amusements sans cesse renouvelés : les brusques jets de gaz bleuâtre, fusant des flancs de la bûche avec un clair sifllement, où la cuisinière voyait un présage de nouvelles; les soudains écroulements des souches consumées,

sur la braise desquelles de petites flammes violettes dansaient comme des feux follets; et les tisons encore embrasés que l'un de nous agitait en cercle, de façon à décrire de rouges traînées que nous nommions des o: rubans i>; et le soir, quand le feu s'assoupissait sous les cendres, le cri grêle et grelottant d'un grillon, toujours invisible, qui berçait de sa famillière chanson nos têtes déjà ensommeillées. — Au matin, dès que les bûches flambaient et que la braise commençait à rougeoyer, le grand-père arrivait avec un michon sortant du four; il le coupait dans sa longueur, beurrait copieusement les deux tranches ouvertes et les exposait à la braise sur un large gril de fer. La croûte rissolait doucement, le beurre fondant et grésillant imprégnait la mie, une friande odeur se répandait sous la cheminée, et le grand-père, après avoir parsemé de grains de sel les tartines imbibées à point, les partageait toutes bouillantes entre le peut monde aux mines alléchées et aux mains tendues... Aux approches du dîner, la mise en scène changeait. Le tournebroche, fixé à l'un des angles de la cheminée,

Page 1