LAURENCE DE LA COMBE
— Restez là un moment, murmura le peintre, je viendrai vous y retrouver après avoir vu le tabellion...
2l6 SENSATIONS D*£NFANT
E m'accoudai à la grille où grimpaient des lierres, et j'associai religieusement dans une même pensée le souvenir de Jean Faubert à celui de la jeune belle d'autrefois. Je les revis en imagination tous deux, vêtus à la mode de 1 840 et se promenant sous les peupliers frissonnants qui bordent la Sèvre. En même temps les vers du volume de maroquin bleu me revenaient à la mémoire :
Laurence, 6 ma beauté, te souviens-tu toujours
De ce temps de la vie où, comme une déesse,
Tu montais V escalier doré de la jeunesse.
En traînant apns toi mon cœur fiamhant d'amour?
Ce temps est loin.,. Je n'entends plus ta voix câline, Dont h son suffisait pour mettre une rougeur Sur ma joue, et pour faire épanouir la fleur Vermeille du désir au fond de ma poitrine...
Hélas! où étaient maintenant les ombres amoureuses de Laurence et de Jean Faubert?... Les lignes de leur écriture subsistaient encore sur les pages du livre bleu, mais les mains qui les avaient écrites, les cœurs qu'elles avaient fait battre, tout cela était décomposé, mêlé à la terre noire du cimetière, et l'essence même de leurs âmes, où s'était-elle évaporée?... Je fus tiré de mes songeries par un bruit de pas et je distinguai la mobile physionomie de l'artiste entre les lilas blancs.
— Je suis maintenant suffisamment documenté, me dit-il... La jeune fille, ainsi que je le craignais, est allée chez ses grands-parents, des meuniers qui demeurent aux environs de Civray. Nous ne savons pas le nom du moulin, mais le meunier se nomme Dalivaux et quand vous serez là-bas, le premier hôtelier venu vous indiquera où il perche...
2l8 SENSATIONS d'aNFANT
Il voulait me garder à déjeuner; je le remerciai. J'avais hâte d'achever ma mission et de me mettre en quête de la petite-fille de Laurence. Il me reconduisit jusqu'au 'Raisin de "Bourgogne; là nous nous serrâmes les mains et, à midi, je pris un train qui devait me mener à Civray par Melle et Chef-Boutonne.
RACE à la munificence du Commanf^ deur j'aurais pu voyager en première classe, mais je montai à dessein dans un compartiment de troisième. J'avais déjà observé que c'est là seulement qu'on peut prendre langue avec les habitants des pays nouveaux qu'on traverse, et se renseigner ainsi, en peu de temps, sans en avoir l'air, sur les choses et les gens. Les voyageurs des troisièmes sont plus expansifs, plus naturels, et se laissent mieux pénétrer. Je pensai qu'à mesure que je me rapprocherais de Civray, j'aurais peut-être la chance
d'obtenir de mes voisins quelques indications qui faciliteraient mes recherches.
La première partie de mon voyage se passa sans incidents notables. Mes compagnons étaient tous des campagnards qui revenaient de vendre leurs denrées au marché et s'égrenaient peu à peu à chaque station. A Melle, je me trouvai presque seul et j'en profitai pour allumer un cigare. J'étais en train de le savourer, lorsque à Chef-Boutonne, où l'on change de train, une voyageuse monta dans le compartiment que j'occupais seul... Je jetai d'abord un coup d'œil agacé sur la nouvelle arrivante. C'était une jeune femme de vingt ou vingt-deux ans, assez grande, svelte, vêtue d'une petite robe noire très simple, qui faisait ressortir les élégantes lignes de la taille et du buste, et sur laquelle tranchait une collerette blanche. Le chapeau de paille unie et de couleur foncée laissait voir d'abondants cheveux châtains et un délicat visage d'un blanc mat, qu'éclairaient deux yeux bruns limpides. A peine eus-je terminé ce rapide examen que, pris de scrupule, je lançai par la portière mon cigare à
demi consumé. Peu habituée, sans doute, à de semblables attentions, la jeune personne eue pour moi un regard à la fois étonné et reconnaissant, sans cependant que mon léger sacrifice réussit à lui faire perdre son attitude réservée et un peu hautaine, car elle se rencogna à l'autre extrémité du wagon, cherchant visiblement à s'isoler et à éviter d'entrer en conversation. J'étais moimême fort timide avec les femmes et je m'abstins de toute intrusion indiscrète. Néanmoins, tandis que je feignais de contempler les fuyantes h'gnes d'arbres qui s'encadraient dans la baie de la fenêtre, je ne perdais pas de vue la voyageuse, assise près de l'autre portière, dont la glace de* meurait close. Elle paraissait plus occupée à suivre le fil de sa pensée qu'à examiner le paysage.
A un certain moment, elle consulta un petit carnet relié en toile grise, y crayonna quelques chiffres, puis tirant de sa poche un porte-monnaie de cuir, elle en supputa le contenu, comme pour vérifier l'exactitude de ses calculs. Très probablement cet examen donna de peu consolants résultats, car sa jolie bouche ébaucha une moue cha-
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grine. Elle empocha la bourse et son visage prie une expression mélancolique qui me la rendit plus intéressante.
Quelle était sa condition? Jeune femme ou jeune fiUe? Je icgaidai a U d éiobéc ses mains gantées de mitaines de filet; je remarquai qu'elle ne portait aux doigts ni bague ni alliance, et j'en conclus qu'elle ne devait point être mariée. Sa toilette très simple, mais arrangée avec goût, n'était point celle d'une paysanne endimanchée. D'un autre côté, le choix qu'elle avait fait des troisièmes indiquait une situation très modeste; néanmoins son attitude, sa réserve et sa tournure ne donnaient point à penser qu'elle appartînt à la catégorie des boutiquières. Il y avait dans ses manières et sa physionomie un je ne sais quoi qui trahissait une éducation plus raffinée et l'habitude du monde. J'inclinai à croire que j'avais affaire à une institutrice ou à la fille d'un de ces gentilshommes pauvres, qui ne sont pas rares dans nos provinces de l'ouest. Quoi qu'il en fat^ cette jeune figure, avec sa grâce un peu sauvage, sa réserve un peu hautaine, piquait ma curiosité.
Nous avions déjà stoppé à plusieurs stations, et il me semblait que je devais approcher de la ville. Pour m'en assurer, je me décidai à consulter ma compagne de route. Ce sont des questions autorisées en voyage et qu'on peut se permettre sans être accusé d'indiscrétion. Je tournai brusquement la tête vers le coin où la jeune fille se tenait en méditation. Sans l'inquiéter, ce mouvement imprévu la tira de sa songerie et nos regards se croisèrent :
— Pardon, mademoiselle, murmurai-je en saluant, savez-vous si nous arrivons à Civray?
— Pas encore, monsieur, répondit-elle, vous avez auparavant un arrêt et un changement de train à Saint-Saviol.
Le timbre de sa voix était argentin et sympathique. Après cette réponse, elle détourna la tête et se rencogna dans son angle, comme quelqu'un qui ne désire pas prolonger l'entretien. Mais la musique de son parler était si douce à l'oreille que je résolus de l'entendre une seconde fois.
— Est-ce que vous descendez aussi à Civray?
poursuivis-je.
— Non, monsieur.
Ec d'un coup d'œil rapide, elle sembla me signifier que l'Qntrecien devait en rester là.
— Si vous êtes du pays, insistai-je, vous connaissez sans doute Civray ?
Elle ébaucha un sourire agacé et répliqua :
— Je ne suis pas du pays, mais je connais en eflfet la ville... En quoi cela peut-il vous intéresser?
— Excusez mon importunité, ajoutai-je en rougissant, ma question n'a pas pour but de satisfaire une curiosité déplacée... Je viens en Poitou pour la première fois, je dois m'arrêter à Civray... Je désirerais simplement avoir l'adresse d' un hôtel convenable.
— Ily a le Chêne vert, sur la place des Halles... C'est, je crois, le meilleur et le mieux tenu...
Tandis que je murmurais un remerciement, le train ralentissait sa marche et stoppait brusquement.
— Nous voici à Sain t-Sa viol, reprit-elle... Je vous salue, monsieur.
Sans attendre que je lui aidasse à descendre.
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elle ouvrit la portière et sauta légèrement sur le trottoir. Quand je descendis à mon tour, elle était déjà loin et se dirigeait lestement vers la sortie. Elle donna son billet à l'homme d'équipe et prît place dans un étroit omnibus à caisse jaune et poudreuse qui stationnait près de la barrière. Une fois casée à l'intérieur, elle abaissa la glace et daigna jeter un regard dans la direction de la voie. Elle m'aperçut planté en observation sur le trottoir. Alors un sourire effleura ses lèvres dédaigneuses, puis elle releva la glace et au même moment l'omnibus, tournant le dos à la gare, s'éloigna au trot de deux haridelles à la maigre encolure, ornée d'un collier de sonnailles fêlées.
J'écoutai les sonneries des grelots fuir dans la campagne obliquement éclairée par les rayons roses du soleil couchant, et, comme le sifflet de la locomotive donnait le signal du départ, je remontai, cette fois tout seul, dans le train qui devait me conduire à destination. Je n'y séjournai pas longtemps, car, dès la première station, on cria: oc Civray ! » et je descendis!
Civray est une toute petite sous-préfecture
nichée au bord de la Charente, au creux d'un pli de vallée d'un vert rafraîchissant. La ville se compose de quatre ou cinq rues tortueuses, calmes, sans pavés, avec de vieux logis aux façades grises et des bordures d'herbe en guise de trottoirs. Au milieu s'ouvre la place des Halles, où une curieuse église romane arrondit ses trois porches brodés de sculptures. L'hôtel du Chêne Vertf que m'avait recommandé ma compagne de voyage, occupe l'un des angles de cette place, avec ses deux façades à pignon et sa tourelle pointue où tourne la vis d'un escalier de pierre. Je m'y fis conduire et, sitôt installé, j'en ressortis pour jeter un coup d'œil d'ensemble sur la ville et les environs.
Ce que j'admirai tout d'abord en ce pays poitevin fut la nature plantureusement verdoyante de la vallée. Dans notre Barrois, le paysage est généralement sec. Les collines, malgré leur manteau de vignes, ont un aspect monotone et uniforme; les plaines unies allongent à perte de vue leurs champs argileux, les prairies sont sans ombre et, en dehors des bois, on ne trouve
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guèrç de verdure. Au long des rives de la Charente, au contraire, tout était couvert, partout il y avait des arbres et de la fraîcheur. A chaque pas, dans la campagne, je rencontrais des coins dont l'imprévu me ravissait : chemins creux bordés de buis à l'odeur amère et de chênes surplombant en berceau ; châtaigneraies profondes, prairies encadrées en des haies très hautes et très fournies, où s'enroulaient des chèvrefeuilles ; larges tonnelles de vignes bourgeonnantes, menant à des horderies enfouies sous les noyers; moulins sonores, perchés à chevauchons sur la rivière, dont le cours somnolent disparaissait sous les nénuphars. — La séduction de cette nature séveuse et mouillée invitait à une paresse contemplative; on s'y sentait envahi par de volupteuses songeries. Il semblait qu'on y respirât de la tendresse, et on rêvait de voir surgir d'idéales amoureuses au détour des traînes fleuries ou parmi les hrandes semées de châtaigniers. A la brune, je rentrai, enchanté de ma promenade, et je soupai de bon appétit. Au Chêne Verty bien que je fusse ce soir-là le seul convive,
le menu était savoureux et soigné. Je profitai de ma solitude pour faire causer l'hôtesse qui me servait. Je lui demandai tout d'abord si elle connaissait aux environs une famille du nom de Dalivaux.
— Les meuniers?... Bonnes gens, oui, je les connais! me répondit-elle. Le vieux Dalivaux descend ici les jours de marché et il n'en reparc qu'après s'être lesté d'un copieux dîner... Même qu'il a oublié de me régler son écot la dernière fois qu'il esc venu... Mais nous sommes de revue; le bonhomme esc un cancinec sur sa bouche ec il se passeraic plutôt de chemise que de se priver d'un bon morceau quand ses affaires l'amènent à la ville.
— Est-ce qu'il demeure loin d'ici?
— Non pas... à deux petites lieues en remontant la Charente. On voit son moulin à main droite, quand on a traversé le pont de Dalidant, un peu en aval de Sainc-SavioL.. Il habite à une portée de fusil, au château de Lairé.
— Peste! un château?
— Oh ! reprit ironiquement l'hôtelière, c'en a
été un dans le temps, mais à c't'heure, ça n'est plus qu'une masure avec deux tourelles qui servent de colombier... Pas moins, le père Dalivaux s'entête à appeler sa bicoque un o: château », parce que si le dicton des trois G n'existait pas, il faudrait l'inventer pour lui... Il est gueux, glorieux et gourmand.
■^— Il vit seul à Lairé?
— Nenni, il y vit avec sa femme et aussi, depuis tantôt un an, avec une fille de sa défunte demoiselle, une orpheline qui s'est retirée chez eux et qui est aussi glorieuse que le grandpère.
— Ha! ha! m'écriai-je avec une animation qui fit ouvrir de grands yeux à la bonne dame...
Puis j'ajoutai, pour dérouter sa curiosité :
— C'est surtout à M. Dalivaux que j'ai affaire. La route qui mène à Lairé est-elle facile à suivre?
— Pas trop, quand on n'a pas l'habitude de
nos chemins de traverse; si vous avez l'intention d'aller chez le meunier, je vous engage à longer autant que possible le bord de la rivière... Quand
VOUS aurez passé le pont de Dalidanc, le premier venu vous montrera Vhousteau du meunier.
Comme vous serez forcé d'aller à pied, je vous conseille de déjeuner de bonne heure et de partir dès midi, afin de point vous anuiter au retour...
Je la remerciai de ses indications et de son conseil. Il fut convenu qu'elle me ferait déjeuner à onze heures et, comme ma journée avait été fatigante, comme celle du lendemain promettait de l'être également, j'empoignai mon bougeoir et je montai me coucher.
ENDANT tout le déjeuner, j'avais docilement écouté les instructions de Thôtesse du Chêne Vert. Pour ne point me fourvoyer, je devais toujours appuyer sur la droite et ne pas perdre de vue la rivière. Muni de ces indications, malheureusement un peu sommaires, je traversai, au coup de midi, le pont jeté sur la Charente et tournai résolument à droite.
Je longeai pendant un quart de lieue des vergers pleins d'arbres fruiders en fleurs. Le prin-
temps, cette année-là, avait été précoce: les cerisaies ne formaient qu'un grand bouquet blanc, et des centaines d'oiseaux rossignolaient dans la jeune verdure des châtaigniers. De temps en temps, j'apercevais, entre les feuillées, l'eau moirée d'argent de la rivière. Je me disais que je devais être dans le bon chemin, et tout en faisant résonner mon bâton sur le sentier caillouteux, je songeais à la façon dont je me présenterais à M^^^ de La Brunie et à ses grands-parents. Je jugeais que l'entrée en matière serait assez embarrassante. Il faudrait raconter comment Jean Faubert avait connu M^^* de La Combe et quels tendres souvenirs avaient motivé les dernières volontés du Commandeur.Tout cela n'était point très commode à expliquer à une jeune fille. A tout hasard, j'avais emporté le livre relié en maroquin bleu qui contenait l'histoire de cet amour fauché en pleine sève. Je sentais le mince volume dans ma poche de côté; je comptais le produire, au besoin, comme pièce de conviction et comme preuve de véracité. Si les Dalivaux étaient aussi désargentés qu'on le prétendait.
ils accepteraient, du reste, sans se faire trop prier, l'aubaine qui leur tombait du ciel ainsi qu'une manne, en la personne de leur petitefille, et cette considération me rassurait suffisamment sur la réception qui m'attendait à Lairé.
Je m'étais si bien plongé dans mes réflexions que j'avais oublié les recommandations de mon hôtesse. Lorsque je relevai le nez pour chercher vers la droite la rivière qui devait me servir de point de repère, je m'aperçus qu'elle avait disparu.
Je me trouvais dans un chemin creux, encaissé entre de hauts talus au-dessus desquels d'épais taillis se recourbaient en voûte. Dans cette ombre verdoyante, impossible de m'orienter, et force me fut de suivre la sente qui montait peu à peu vers une brande semée de châtaigniers trapus et absolument déserte. Impatient de réparer ma bévue, je poussai énergiquement à travers la bruyère et les ajoncs dans la direction où je croyais que devait couler la Charente. Ignorant la topographie locale, je ne savais pas que cette capricieuse rivière décrit de nombreuses et
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trompeuses courbes. Ma folle course emmi la brande n'eut d'autre résultat que de me mettre hors d'haleine et de m'égarer davantage. Fourbu, énervé» j'arrivai à un bois de chênes et de châtaigniers où j'achevai de me fourvoyer. Quand je réussis à en sortir, je tombai en pleine solitude.
A mes pieds se creusait une étroite gorge assez profonde; des pàtis en tapissaient les flancs, des bois taillis en couronnaient la crête, et tout au fond, un invisible ruisseau glougloutait sous une herbe coupée de touffes de joncs et de roseaux frissonnants. J'étais rompu de fatigue. Je m'étendis sur la pelouse afin de soufiler et de réfléchir aux désagréments de la situation. Pendant que je battais l'estrade, le temps avait marché, le soleil obliquait vers les bois et ma montre marquait quatre heures. A quelle heure atteindrais-je le moulin de Lairé, en supposant que je réussisse à le découvrir, ce qui devenait fort douteux; et quand je serais las de déambuler, où trouverais -je un gîte pour la nuit? Ce coin de pays paraissait absolument sauvage; on n'y
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apercevait pas trace d'une habitation et on n'avait pas même la chance d'y rencontrer la bergère classique, filant sa quenouille et paissant ses ouailles au bord des prés.
J'en étais là de ma méditation assez mélancolique, quand j'entendis derrière les feuillées du taillis d'en face une voix claire qui chantait une sorte de ronde rustique, dont les paroles patoises montaient très distinctement dans l'air tranquille :
Au printemps la nière ageasse Fait son nid dans in buisson,
La pihole.
Fait son nid dans in buisson,
Pïbolons !
Enfin je tombais sur une créature humaine et j'allais pouvoir être renseigné. Je poussai un « houp! » énergique, et peu après, je vis déboucher de la lisière une silhouette féminine, qui côtoyait d'un pas léger le flanc du pâtis. A mon appel répété, elle s'arrêta, intriguée, et je m'en courus vers elle. A mesure que la distance s'accourcissait entre nous, la silhouette de la nou-
velle venue se précisait et, à ma vive surprise, je reconnaissais ma voyageuse de la veille^ la jeune fille rencontrée entre Chef-Bou tonne et Saint- Saviol. Elle était vêtue d'un corsage de percale claire et d'une jupe beige; une capeline noire avait glissé sur ses épaules et laissait voir sa tête nue aux cheveux châtains envolés. Elle portait au bras un panier plein de champignons. Son éton* nement n'était pas moindre que le mien et je vis qu'elle rougissait légèrement.
— Eh! quoi, c'est vous, mademoiselle? murmurai-je encore essoufflé; je bénis cette rencontre, car, au risque de passer de nouveau pour un indiscret, je vais vous demander de me rendre un grand service... Je me suis égaré dans vos sentiers poitevins et je suis fort en peine de retrouver ma route.
Elle me regarda un moment bien en face, constata le piteux état de mes vêtements où la griffe des ronces et les piquants des ajoncs avaient laissé de visibles traces. Un sourire effleura les coins de sa bouche et elle me répondit de sa voix très nette :
— Si je puis vous être utile» monsieur, disposez de moi... Où voulez-vous aller?
— Au moulin de Lairé.
Une lueur de plus en plus étonnée passa dans ses yeux bruns, et elle reprit :
— Je vais moi-même à Lairé... Je viens de cueillir des morilles dans la prée, je les rapporte à la maison, et vous n'avez qu'à me suivre... Est-ce à M. Dalivaux que vous avez affaire?
— Vous le connaissez ?
— C'est mon grand-père.
— Alors, m'écriai-je interdit, vous êtes mademoiselle de La Brunie?
— Oui... Laurence de La Brunie...
— Vous avez le même prénom que M^^® de La Combe, observai-je étourdiment, comme si je me parlais à moi-même, et vous lui ressemblez... J'aurais dû me douter déjà que vous étiez sa petite-fille.
Elle s'arrêta brusquement, et, fixant ses yeux droit sur les miens :
— Comment connaissez-vous ma grand'mère?
demanda-t-elle.
— Nous avions, répliquai-je, un ami commun auquel elle était chère, et je n'ai fait le voyage de Niort et de Civray que pour exécuter les dernières volontés de cet ami... C'est toute une histoire d'une nature intime et très délicate, mais j'ai le devoir de vous la conter, puisque vous êtes l'unique héritière de Laurence de La Combe... Lorsque vous viviez avec madame votre grand' mère, ne vous a-t-elle jamais parlé de Jean Faubert?...
— Jean Faubert I répéta-t-elle, tandis qu'une rougeur lui montait aux joues... Parfaitement... C'était... un ami de sa jeunesse.
— Oui... Il l'avait aimée passionnément et il avait rêvé de l'épouser ; mais lA^^ de La Combe était déjà engagée à feu votre grand-père, et Jean Faubert s'en est allé désespéré...
— Le pauvre homme! murmura M^^* de La Brunie... Grand' mère ne l'avait pas oublié... Elle se plaisait à reparler de lui et de cette époque de sa jeunesse, qui avait été, disait-elle, le meilleur temps de sa vie... Elle savait par cœur des vers que ce M. Faubert avait écrits pour elle et
elle les répétait si souvent que moi-même je les ai retenus :
Laurence, ô nia beauté, te souviens-tu toujours De ce temps de la vie, où, comme une déesse, Tu montais V escalier doré de la jeunesse En traînant après toi mon cœur flambant d* amour?
— Ces vers ! m'exclamai-je en tirant le livre bleu de ma poche, vous les trouverez copiés de la main de Faubert dans ce volume que je vous apporte et qui vous appartient, puisqu'il fut entièrement composé en l'honneur de votre grand'mère... Voyez... Sur le premier feuillet, voici le portrait de M^^* de La Combe, quand elle avait votre âge...
J'avais ouvert le livre. M^^« de La Brunie, se rapprochant de moi, la tête un peu penchée, parcourait des yeux les pages, à mesure que je les tournais. Je sentais son bras toucher le mien, ses cheveux fous frôler ma joue et le souffle de sa respiration caresser ma main. Tandis que nous lisions, la même inconsciente émotion s'emparait de nous et nos cœurs battaient plus fort.
— On dirait un roman, soupira la jeune fille, et cependant tout cela a été vécu... Une femme esc heureuse d'inspirer une pareille affection et je comprends que grand'mère ait été fière de l'amour de ce M. Jean Faubert...
— Avez-vous remarqué, chuchotai-je d'une voix attendrie, comme le portrait de votre aïeule vous ressemble?
— Vous trouvez? fit-elle,
— J'en suis frappé, et je m'en veux de ne pas m'en être tout de suite aperçu.
Nous demeurions immobiles et mes yeux comparaient silencieusement l'aquarelle au fin visage de la jeune fille. Elle se prêtait complaisamment à cet examen et souriait.
— On a toujours dit, en effet, que j'avais quelques-uns des traits de grand'mère^ mais la ressemblance s'arrête là... Je ne serai jamais une héroïne de roman, et je ne monterai pas c l'escalier doré de la jeunesse 9, pour me servir des expressions de Jean Faubert.
— Qui saie? répliquai- je avec feu... Jeune et charmante autant que M^^ de La Combe,
pourquoi ne seriez-vous.pas aimée comme elle? M^^^ de La Brunie haussa les épaules et un mélancolique sourire courut sur ses lèvres :
— Parce que je suis pauvre et obligée de chercher un gagne-pain afin de ne pas rester à la charge de ma famille... Mon lot est de devenir institutrice ou dame de compagnie, et, dans ces conditions, l'amour tel que je le conçois n'est pas permis...
Nous nous étions remis en marche.
— D'abord vous n'êtes pas pauvre, me récriai-je... En mourant, Jean Faubert a pensé à assurer l'avenir de celle qu'il aimait et de sa descendance... Ecoutez plutôt!
Je lui lus les dernières pages où le Commandeur m'adressait de suprêmes recommandations au sujet de Laurence de La Combe et de ses enfants. Elle prêtait à ma lecture une attention émue et ses yeux se mouillaient.
— Mais, interrompit-elle, si je comprends bien, c'est vous qui êtes en réalité l'héritier de Jean Faubert, et c'est vous qui seriez frustré si J'acceptais.
— Je ne suis que son mandataire, repartis-je, et vous devez accepter... Vous le devez, parce que telle est la volonté du mort et parce que nous sommes tenus tous les deux de la respecter... Si votre aïeule avait vécu, elle ne se serait pas dérobée à une dernière marque de tendresse et elle vous aurait transmis cet héritage... Ne vous préoccupez pas de moi... Je me tirais parfaitement d'affaire avant le testament du Commandeur et j'aurai toujours de quoi subsister honorablement. Au contraire, je suis trop heureux, en m'acquittant de mon mandat, d'assurer ainsi le repos, la dignité, le bonheur d'une personne qui le mérite autant que vous, et pour laquelle j'ai send dès le premier moment la plus vive sympathie... Il faut que vous accepdez, je ne suis venu à Lairé que pour vous dire tout cela et je ne m'en irai qu'en emportant votre consentement...
— Chut I murmura-t-elle en posant un doigt sur ses lèvres, nous voici arrivés...
Mon attention avait été si uniquement absorbée par M}^^ de La Brunie, je m'étais si bien échauffé en parlant, que le chemin parcouru
m'avait semblé court. Je relevai la tête et je vis devant moi, dans l'encadrement de 4eux noyers, un bâtiment en mauvais état, qui semblait dater du XVI® siècle, et que flanquaient deux tourelles en éteignoir. Un peu en contre-bas, au milieu d'un îlot formé par deux bras de la Charente, on entendait le tic-tac du moulin blotti parmi des fouillis de saules et de frênes.
— Comment, déjà! m'exclamai- je désappointé, je ne puis pourtant pas vous quitter sans obtenir une réponse !
— Vous ne me quitterez pas... ce soir, du moins, déclara-t-elle ; la journée est trop avancée et vous ignorez trop nos chemins pour vous mettre en route à l'entrée de la nuit... Vous souperez et vous coucherez ici... Si pauvres que nous soyons, nous pouvons encore vous offrir l'hospitalité... Je vous promets de réfléchir au sujet de notre entretien et de vous faire connaître demain matin à quoi je me serai arrêtée... Seulement pas un mot de tout cela devant mes grandsparents... Je vous présenterai comme un compatriote, envoyé par des amis de Niort et chargé
de me proposer une situation... C'est convenu, n'est-ce pas?... Maintenant, venez!
Elle m'avait pris la main et me la serrait nerveusement. Après que nous eûmes franchi le porche au cintre surbaissé qui donnait sur une cour intérieure» où deux corps de logis également délabrés étaient disposés en équerre, nous gravîmes les marches disjointes d'un perron et elle m'introduisit dans une grande salle voûtée, déjà obscure, qui paraissait servir de cuisine et de réfectoire.
LAURENCE 24f
E reste de jour qui filtrait par les fenêtres à petits carreaux me permit de distinguer en entrant les deux maîtres du logis, groupés sous le manteau d'une haute cheminée. La femme, mince et de mine chétive, portant la coiffe poitevine, était accroupie devant Tàtre où flambaient des souches de châtaignier. L'homme, de taille moyenne et replète, se chauffait debout, le dos à la flamme. Vêtu d'un complet de drap gris, les mains dans les poches, l'air avantageux, il releva la tête et écarquilla ses yeux futés, en me voyant entrer avec sa petite- fille.
— Bonsoir, pépé; bonsoir grand'mère, dit celle-ci, je vous amène un visiteur que j'ai rencontré en route... M. Noirtin. Il venait chez nous de la part de nos amis de Niort pour me proposer une situation... Comme le jour tombe déjà et qu'il connaît mal nos chemins, je n'ai pas voulu qu'il s'en retourne ce soir à Civray; j'ai pris sur moi de l'engager à souper avec nous et à coucher à Lairé... N'est-ce pas que j'ai eu raison?
— Assurément, répondit M. Dalivaux en tirant de sa poche l'une de ses mains et en me la tendant... Les amis de nos amis sont nos amis... Je vous souhaite bienvenue, monsieur, et ma petite-fille a bien fait de vous retenir... Ah ! dame, vous nous prenez au dépourvu, vous ne serez pas richement logé et vous aurez maigre chère... La femme de chez nous va vous préparer votre chambre et Laurence s'occupera du souper...
Asseyez-vous en attendant.
Il choisissait ses mots, parlait beau et s'efforçait de se donner les airs d'un monsieur; mais le campagnard rusé, méfiant et avare, perçait en dessous, de sorte que ce mélange de rusticité et
de citâdinisme rendait le bonhomme Dalivaux peu sympathique. Quant à la femme, elle paraissait une créature purement passive. Sans desserrer les lèvres, elle s'était dirigée vers une massive armoire qui meublait une encoignure. Elle y prit une paire de draps, des couvertures et du linge, puis disparut.
— Oui, continuait le meunier en soulevant le couvercle d'une marmite fumante, suspendue à la crémaillère, vous souperez mal... Le menu est un peu exigu.
— Bah! répliquait Laurence, M. Noirtin nous excusera... Je vais vous confectionner une omelette aux morilles, nous aurons un ragoût aux pommes de terre comme plat de résistance, et du caillé pour notre dessert... Avec cela on ne meurt pas de faim.
Elle s'occupait d'éplucher ses morilles, puis elle battait les œufs, graissait la poêle, enlevait la marmite, fourgonnait le brasier. C'était pour moi un charme de la voir virer à travers la cuisine, les bras nus jusqu'au coude, les joues rosées, avec de jolis gestes agiles et harmonieux.
248 SINSATIONS D*ENFANT
Quand, penchée vers Tâcre pour y jeter une poignée de sarmencs et assujettir le trépied, elle recevait brusquement une flambée de lumière, ses yeux bruns étincelaient; la lueur de la braise éclairait à plein son fin profil ou la ligne de la nuque et du dos, et je me sentais à mon tour illuminé d'une joie intérieure : une soudaine tendresse m*alanguissait le cœur. M°^^ Dalivaux reparut avec une lampe et dressa le couvert sur la longue table rectangulaire qui s'étalait au milieu de la pièce.
— La salle à manger est encombrée du linge de la dernière lessive, crut devoir expliquer le meunier, et nous sommes forcés de vous faire manger à la cuisine... Vous le voyez, nous vous recevons à la bonne franquette.
Nous nous mîmes à table, Dalivaux, Laurence et moi, tandis que la meunière restait debout et s'empressait à nous servir. Le menu, arrosé d'une piquette que Dalivaux décorait du nom de vin d'Angoumois, eût été en effet fort frugal, sans l'omelette assaisonnée avec les morilles cueillies par Laurence. Mais la bonne chère était le cadet
de mes soucis; une émotion non encore éprouvée me serrait l'estomac et je n'avais d'attention que pour M}^^ de La Brunie.
Tout en mangeant le bonhomme Dalivaux me questionnait cauteleusement :
— Par ainsi, insinua-t-il, vos amis de Niort ont trouvé une situation pour Laurence?... Je suppose qu'il s'agit d'un emploi honorable et convenablement rétribué?... Bien que les temps soient mauvais, et encore qu'une bouche de plus à nourrir grève sensiblement notre budget, ça me ferait deuil de la voir partir chez des étrangers,
— Rassurez-vous, monsieur, répondis-je évasivement, mademoiselle n'aurait nullement à pâtir de ce changement de position.
— C'est que la drôlière est un peu fiérotte... Elle a été élevée comme une princesse et ne sait pas combien l'argent est dur à gagner... Alors, vous lui avez expliqué de quoi il s'agit et la chose lui plaît?
— Oui, pépé, interrompit impatiemment Laurence, M. Noirtin m'a communiqué les offres de
afO SENSATIONS d'eNFANT
nos amis... J'ai demandé la nuit pour réfléchir et je rendrai réponse demain.
— Réfléchis à ton aise, reprit-il d'un ton papelard, mais souviens-toi que lorsque Ton tient la caille en main, il ne faut pas la laisser s'envoler... Pense à toi, naturellement, ma mignonne, et aussi un peu aux autres, qui s'imposent de lourds sacrifices...
— Je pense, repartit brièvement W^^ de La Brunie, que monsieur est fatigué de sa route et qu'il a grand besoin de se reposer... Si vous le permettez, je vais allumer un flambeau et lui montrer sa chambre.
Elle se leva, j'en fis autant et, après avoir souhaité le bonsoir aux deux époux, je suivis Laurence dans le couloir. Nous gravîmes ensemble l'escalier en colimaçon pratiqué dans l'une des tourelles. Elle me guidait silencieusement; il me sembla que sts yeux étaient humides et qu'elle avait le cœur gros. Quand nous fûmes au premier étage, elle déposa mon bougeoir sur une planchette appliquée au mur et s'arrêtant devant une porte entr'ouverte :
— Voici votre chambre, monsieur, tâchez d'y bien dormir... Puis elle murmura en me tendant la main :
— Dès que vous serez levé, descendez au jardin par le porche qui est au bas de Tescalier .. Vous m'y trouverez et je vous ferai connaître ma réponse.
Je gardai un moment sa main dans la mienne :
— Ne vous décidez pas à la légère, însistai-je ; d'après ce que j'ai vu et entendu ce soir, vous devez accepter I
Elle se dégagea doucement de mon étreinte :
— Bonne nuit! chuchota-t-elle, puis elle s'enfonça dans l'ombre de l'escalier.
J'entrai dans ma chambre. Sommairement meublée, avec ses murs nus, blanchis à la chaux, elle ressemblait à une cellule de couvent; mais elle était proprette et les draps de grosse toile exhalaient une bonne odeur de blé mûr. Je n'avais nulle envie de dormir, j'ouvris la fenêtre et je m'y accoudai.
La nuit printanière était déjà attiédie, tout embaumée de Thaleine des lilas. Une lune à demi
2f2 SENSATIONS d'eNFANT
rongée s'abaissait vers les massifs de châtaigniers qui bornaient l'horizon. Dans le fond noir de la vallée, la Charente bouillonnait légèrement en passant par-dessus un barrage, et, plus près, l'eau du déversoir s'égouttait avec un bruit frais sur la roue immobilisée du moulin. Tout autour, parmi les ouches et les vergers de Lairé, j^entendais deux rossignols, dont les candlènes sonores se répondaient. A travers ces soupirs mélodieux et ces senteurs d'avril, passait et repassait la sé« duisante silhouette de Laurence de La Brunie. Je songeais à cette charmante fille, je songeais à son aïeule Laurence de La Combe, et ces deux images se confondaient pour moi dans une même admiration attendrie. L'ancien amour du Commandeur semblait revivre et se transfuser dans mes veines. Jusque-là, je n'avais guère vécu qu'avec les livres; je ne connaissais de la passion que ce que m'en avaient appris les romanciers et les poètes. Et soudain, dans la tendresse qui m'amollissait le cœur, dans la délectation que j'éprouvais à évoquer le souvenir de M^^^ de La Brunie, dans l'anxiété avec laquelle j'attendais la venue du
LAURENCE IfJ
lendemain, je reconnus les émotions ecles troubles décrits dans mes livres, et je compris que je devenais amoureux.
Pendant longtemps, je me laissai aller à cette voluptueuse rêverie, mêlée d'attristantes appréhensions. Â la fin, mes paupières s'alourdirent, je fermai la fenêtre et je me couchai. Je fus brusquement réveillé par le soleil levant qui dardait ses flèches roses par les vitres sans rideaux. Vite, je me jetai hors du lit et je procédai en hâte à ma toilette.
« Voici l'heure, me disais- je, secoué par un étrange frisson, voici l'heure!... »
Et cette heure si impatiemment attendue, si ardemment désirée, je l'accueillais maintenant avec une fièvre sourde, une altération de joie et de crainte... Une fois habillé, je descendis sur la pointe des pieds l'escalier de la tourelle et, le cœur battant, je me glissai sous le porche.
Le jardin, fort négligé, était un clos herbeux, plein de poiriers et de cerisiers épanouis, au pied desquels croissait une herbe courte, semée de primevères et de boutons d'or. Ça et là, dans les
3f4 SENSATIONS D ENFANT
plates-bandes bordant les carrés de légumes, des narcisses, des impériales, des pivoines jetaient d'éclatantes notes jaunes et rouges; des lilas penchaient jusqu'à terre leurs thyrses violets, dont le parfum se mêlait à l'odeur amère des buis redevenus sauvages*
Je n'avais pas fait vingt pas dans ce fouillis de ramures bourgeonnantes et de floraisons précoces, qu'au détour d'une allée, je vis venir à moi Laurence de La Brunie. Un peignoir de laine blanche lui drapait la taille et des violettes fleurissaient l'entrecroisement du corsage. Ses cheveux châtains hâtivement noués retombaient en un chignon lâche sur la nuque et le soleil mettait une auréole dorée parmi les boucles folles qui frisaient autour de son front. En m'apercevant, elle me fit signe de la suivre jusqu'à une sorte de cabinet de verdure formé par des ifs et des buis qu'on ne taillait plus. Lorsque nous eûmes atteint ce retrait où se trouvait une table et un banc de pierre moussue, elle m'examina un moment en silence, et remarquant sans doute ma pâleur, elle murmura :
LAURENCE 2ff
— Je vois, à votre mine, que la nuit n'a pas été bonne et que vous n'avez pas à vous louer de notre hospitalité.
— Mon lit était excellent, répliquai-je, mais je n'ai pas pu dormir... Et vous, mademoiselle, dans quelles dispositions êtes-vous ce matin? La nuit vous a-t-elle porté conseil?
— Moi aussi, j'ai peu dormi, mais j'ai beaucoup pensé.
— Et, interrogeai-je anxieusement, qu'avezvous décidé?
— De ne rien changer à la situation, répondit-elle avec un pâle sourire... Seule au monde et abandonnée à moi-même, à quoi me servirait la fortune de Jean Faubert? Elle ne serait pour moi qu'un tracas; je ne saurais la défendre contre des convoitises que vous devinez, et elle tomberait en des mains auxquelles votre ami ne songeait guère. Ne vaut-il pas cent fois mieux qu'elle reste dans les vôtres?... Bien que notre rencontre date de peu de jours, je vous ai assez vu pour me convaincre que vous êtes un brave cœur et que vous emploierez plus utilement cet héritage.
af6 SENSATIONS d'enfant
— Je suis couché de la bonne opinion que vous avez de moi, m'écriai-je» mais il n'est pas possible que ce soit la vraie raison de votre refus !
— N*est-eUe pas suffisante?
— Non, il y en a une autre plus sérieuse et que vous me cachez.
— Eh bien ! reprit-elle avec une moue agacée» puisqu'il faut tout vous dire, oui Je l'avoue, mon refus a encore un autre modf... Je ne puis oublier que mon grand-père La Brunie a supplanté Jean Faubert, sinon dans le cœur de ma grand'mère, du moins légalement et aux yeux du monde...
J'ignore comment sont faits les autres, mais pour moi il y aurait quasi une trahison filiale, une sorte de coupable reniement, à accepter la fortune d'un homme qui a été le rival de mon aïeul, et sûrement un rival d'autant plus odieux qu'on le savait secrètement préféré... Laurence de La Combe elle-même, malgré son ancienne tendresse, eût hésité à profiter de cet argent. Quant à moi, je n'hésite pas et je refuse... Ne m'en gardez pas rancune et surtout n'insistez pas... Ce serait inudle.
LAURENCE 2f7
Un silence tomba entre nous. Je la contemplais avec une expression de tendre désapprobation; nos regards se rencontrèrent et je crus lire dans les siens une égale tristesse attendrie. Mon cœur se serrait douloureusement et je résolus du moins de ne pas me séparer de Laurence avant lui avoir révélé les sentiments tout nouveaux que j'éprouvais pour elle.
— Peut-être, hasardai-je timidement, y auraitil un moyen de tout arranger?
— Quel moyen? demanda-t-elle.
— Ce serait, confessai-je dans un bel élan passionné et en me jetant à ses genoux, ce serait, puisque vous refusez le legs, d'accepter le légataire.
— Je ne comprends pas...
— Je vous aime! poursuivis-je; depuis le premier moment où je vous ai vue, je me suis senti attiré vers vous, et il m'en coûte trop maintenant de vous quitter... Vous n'auriez rien su si vous vous étiez rendue à mes raisons, mais à présent que votre résolution est si fortement arrêtée, je ne puis vous le cacher, je vous aime!...
2f8 SENSATIONS d'eNFANT
Une rougeur montait à ses joues et une lueur humide scintillait dans ses yeux.
— Vous m'aimez? balbutia- t-elle, en êtes-vous sûr?... Vous me connaissez à peine.
— Il ne faut pas beaucoup de temps pour aimer : moi, il me semble que je vous connais depuis des années... Laurence, voulez-vous être ma femme?...
Elle ne répondit pas, mais elle laissa tomber ses mains dans les siennes, et, me relevant doucement, elle me fit asseoir sur le banc auprès d'elle :
— Je vous l'ai déjà dit, murmura-t-elle, vous êtes un brave cœur...
Je vous fais grâce des confidences que nous échangeâmes ensuite et je n'insisterai pas sur les émodons exquises des premiers aveux. Quand nous nous fûmes doucement accordés, nous entrâmes ensemble dans la cuisine où maître Dalivaux se lestait d'une rôtie au vin blanc et où la meunière préparait le café au lait.
— Eh bieni interrogea-t-il de son ton faux bonhomme, l'afFaire est-elle arrangée?... Laurence accepte-t-elle ?
LAURENCE 2f9
— Oui, repartit laconiquement M^^* de La Brunie, j'accepte.
— Alors, poursuivit-il avec un soupir de soulagement, tu vas nous quitter... Peut-on savoir au moins ce que c'est que cette nouvelle situation?
— Mon Dieu, répliquaije à mon tour, c'est bien simple, monsieur Dalivaux... Je suis venu à Lairé pour demander à votre petite-fille si elle voulait être ma femme, elle m'a répondu que oui, et il ne nous reste plus qu'à obtenir votre consentement.
Le meunier demeura un moment ébaubi, puis ses petits yeux rusés s'illuminèrent :
— Mais... mais... mais, objecta-t-il en s'essuyant la bouche d'un revers de main, je ne vous connais pas, mon bon monsieur... Je ne sais pas quel est l'état de votre fortune et si vous avez de quoi suffire à l'entretien d'un ménage?...
Je donnai naïvement dans le panneau, et me, hâtant de rassurer l'ombrageux meunier, je lui fis connaître rapidement ma position pécuniaire en l'invitant à écrire à mon notaire pour avoir de plus complètes références.
36o SENSATIONS d'eNFANT
Laurence nous écoutait, énervée ; elle s'était approchée de la fenêtre et tournait le dos à son grand-père, elle nxarquait son agacement en tambourinant contre la vitre...
Maître Dalivaux avait changé de gamme; maintenant il passait au mode mineur et s'exprimait avec des intonations plaintives :
— Hélas I hélas I gémissait-il, pour lors vous voulez nous prendre la petite?... Elle nous fera grandement défaut, car elle nous rendait bien des services, à nous autres vieux... Je ne sais comment nous arriverons à vivre sans elle...
Il se lamentait si généreusement et égrenait un si long chapelet de doléances que, pour le tranquilliser, je me hâtai de lui promettre qu'on stipulerait au contrat, pour lui et sa femme, une pension compensatrice, réversible sur ta tête du survivant d'eux. Cette perspective le calma; il daigna déclarer avec une noble résignation que j'agissais en galant homme et qu'il était heureux de me confier le bonheur de sa petite-fille...
Trois semaines après, nous nous mariâmes sans bruit dans la rustique église de Saint-
ps^
Saviol. — Maintenant nous vivons joyeux à la Gruerie^ et dans le salon de l'ancien logis du Commandeur, le portrait.de Laurence de La Combe, qui a vu les mélancoliques amours de Jean Faubert, sourit du haut de son cadre d'or à l'aube de nos amours heureuses.
Table