‹ Sensations d'enfantChapitre 6 sur 7 · HISTOIRE D*UN PRÉTENDANT I · texte numérisé non relu

HISTOIRE D*UN PRÉTENDANT I

et ne réussit qu'à grand'peine à regagner la France sain et sauf. Le chevalier de Saint- George, guéri définitivement de ses ambitions, ne reparut plus dans le Barrois; il finit tranquillement et dévotement sa vie à Rome, où il mourut en 1766. Quant à Nanine Chantemesse, l'histoire ne dit pas si elle se jeta dans le canal ou si elle se consola avec un autre amoureux; j'aime à croire pour elle qu'elle prit ce dernier parti.

Uescalier bâti en face de l'ancien logis du Prétendant existe toujours et on le nomme encore « les Quatre-Vingts degrés » ; mais on en a complètement oublié l'origine. Les honnêtes ménagères et les pieuses bourgeoises de la Ville Haute, qui se servent de ce raccourci pour aller au marché ou pour faire leurs dévotions aux Augustins, ne se doutent guère que ce commode escalier fut construit afin de faciliter les pérégrinations galantes et apaiser plus vite la fringale d'amour d'un petit-fils de Marie Stuart.

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ou s étions seuls, le vieux Jean Faubert et moi, dans une des salles de la bibliothèque municipale de Villotte et, assis près de l'embrasure d'une fenêtre, nous causions d'histoire naturelle.

En ce temps-là, le conservateur de la bibliothèque abusait de ma jeunesse oisive pour me préposer deux fois la semaine au prêt des livres. C'était, à la vérité, presque une sinécure, car les

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gens de Villotte sont médiocrement liseurs, et les clients n'abondaient point. Un seul visiteur, Jean Faubert, ne manquait pas une séance et faisait une prodigieuse consommation de bouquins. Non seulement il dévorait les voyages et les traités de géographie, mais il avait un faible pour les recueils de vers romantiques. Ce goût singulier pour la poésie et les poètes de 1830 à 1840 ne laissait pas de m'étonner chez un vieillard d'humeur peu sentimentale, d'esprit positif, que l'idéal ne devait guère tourmenter.

Jean Faubert, à cette époque, avait déjà passé la soixantaine. Néanmoins, il se maintenait très vert et ingambe. De taille moyenne, maigre, trapu et robuste, il gardait dans le geste, dans l'œil, dans le froncement de ses sourcils broussailleux, dans le son de sa voix cassante, dans la façon de jeter loin de lui un brusque jet de salive, quelque chose de brutal et de cyniquement autoritaire. Ses cheveux blancs, courts, crépus, descendaient très bas sur un front carré et têtu. Ses yeux aigus et clairs avaient la dureté de Fonyx, avec parfois d'étranges lueurs. Son

visage tanné était marqué de petite vérole, et une balafre à la lèvre supérieure donnait à sa bouche une expression de cruelle énergie.

Il avait quitté sa ville natale à vingt ans; il n'y était revenu que sexagénaire et possesseur d'une fortune assez ronde, dont l'origine demeurait inexpliquée. Il ne parlait pas volontiers de la période de sa vie comprise entre son départ et son retour. Ce mutisme, je dois l'avouer, faisait naître des suppositions fâcheuses dans l'esprit peu charitable de ses compatriotes.

Quand on s'extasiait sur le joli magot qu'il avait amassé à l'étranger, les gens hochaient la tête avec une ironique grimace. On l'appelait généralement ce le Commandeur }». Commandeur de quoi?... Il n'était décoré d'aucun ordre, et cette appellation mystérieuse resta pour moi une énigme jusqu'au jour où un mauvais plaisant m'expliqua qu'on nommait ainsi, aux Antilles, les chefs des escouades de nègres attachées à une plantation, et ajouta qu'on soupçonnait fortement Faubert d'avoir fait la traite avant 1848. Le Commandeur paraissait, du reste, se

soucier de ces insinuations comme d'une guigne. Il rendait dédain pour dédain à ses concitoyens, s'abstenait de toute relation avec eux, vivait comme un ours dans une maison isolée, située au bout du faubourg, au beau milieu d'un jardin où il cultivait à grands frais des plantes méridionales, et où il ne laissait pénétrer personne.

Bien que ses façons rébarbatives invitassent peu à la familiarité, ma curiosité ayant été piquée, j'avais essayé de lier connaissance avec lui et j'y parvins à la longue.

Mes fonctions à la bibliothèque m'y aidèrent.

L'empressement que je mettais à satisfaire cet enragé liseur me concilia ses bonnes grâces ; il devint plus expansif, et, peu à peu, nous prîmes l'habitude de converser ensemble, pendant les heures réservées au prêt des livres.

Ce jour-là, donc, nous devisions d'histoire naturelle, près de la fenêtre ouverte. Au dehors, un tiède soleil de septembre dorait les coteaux du faubourg de Véel, et on entendait les grives chanter dans les vignes. Nous en étions venus à

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disserter sur les requins et sur leur effrayante voracité :

— Effrayante, en effet, me dit Faubert, avec un sifflement dû à l'absence d'une de ses incisives; ces gredins-là flairent d'avance les aubaines qui les attendent. Une année, monsieur, je naviguais dans le golfe du Mexique, en compagnie d'un convoi de nègres qui émigraient à la Nouvelle-Orléans. Nous les avions logés dans l'entrepont; ils s'y trouvaient mal à l'aise et se laissaient mourir comme des mouches. De temps en temps, il en claquait un ou deux, et nous nous hâtions de les jeter à. la mer. Les requins le savaient, monsieur!... Ils nous suivaient et nous les voyions grouiller autour de la coque, comme ces pauvres diables qui s'attroupent aux portes des casernes, à l'heure de la soupe. Ils espéraient la chair noire, ils l'attendaient comme leur dû, et ils nous escortèrent jusqu'à l'entrée du port...

Il racontait cela simplement, ainsi qu'une chose toute naturelle, avec un sourire qui retroussait sa lèvre balafrée, et, en l'écoutant, je sentais

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un petit frisson me courir dans le dos. Je ne sais s'il s'en aperçut, mais il s'arrêta brusquement ec changea de conversation.

Malgré tout, et à cause même du mystère qui enveloppait ce passé énigmatique, je cultivais volontiers la société du c Commandeur ». De son côté, il me prenait peu à peu en amitié; il me le prouva en m'introduisant dans sa maison, si obstinément fermée aux îndiflférents.

J'ai dit que cette demeure était située hors de la ville. On la nommait la Gruerie, et elle avait été bâtie jadis, sous le premier Empire, par un fournisseur des armées qui en faisait sa maison des champs. Elle ne se composait que d'un rezde-chaussée, avec un étage en mansardes. Mais les pièces étaient spacieuses, décorées avec goût et garnies de meubles du temps. Le jardin, très fleuri, se terminait par un parc planté au XVI 11^ siècle, mais fort négligé depuis et devenu un fouillis. Le logis lui-même était mal entretenu. Jean Faubert couchait dans une mansarde aménagée comme une cabine de vaisseau. La salle à manger, aux lambris de bois sculpté et

doré avait été transformée en cabinet d'étude, et garnie de livres ; le Commandeur mangeait dans une petite salle contiguë qui servait auparavant d'office. La plupart des autres chambres restaient closes, encombrées de meubles dépareillés ; une seule conservait la physionomie vivante et accueillante des pièces habitées, c'était le salon, Jean Faubert m'y recevait plus volontiers quand j'allais, le soir, fumer un cigare chez lui. Dans ce salon, garni de meubles Empire, aux formes rigides et aux massives ciselures de cuivre, il avait étalé tous les bibelots rapportés de ses voyages : carquois de cuir pleins de flèches barbelées, zagaies du Zoulouland, gris-gris du Soudan, boîtes d'ivoire filigranées d'argent, étoffes et bronzes du Japon. Sur la cheminée un grand bouddha de bois doré, un doigt levé au ciel, souriait béatement et reposait sur une énorme fleur de lotus. Dès ma première visite, je remarquai, accroché à l'un des panneaux, un tableau à l'huile qui contrastait avec tout ce bric-à-brac exotique.

C'était le portrait d'une jeune femme coiff<ée

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k la mode des dernières années du règne de Louis-Philippe. Brune, vêtue de blanc et portant dans l'entrecroisement du corsage un bouquet d'oeillets rouges, cette jolie personne aux traits délicats et spirituellement expressifs, fixait sur le spectateur de longs yeux gris noyés de tendresse. Il y avait de la malice et de la sensualité aux coins de ses lèvres mignonnes. Ses blanches mains, fuselées, étaient elles-mêmes fines et spirituelles; Tune d'elles, relevée et vue en raccourci, désignait du doigt un objet invisible. On se sentait irrésistiblement attiré vers cette figure imprégnée de grâce.

Mon admiration n'échappa point à Tœil du Commandeur; il se tourna, lui aussi, vers le portrait, le contempla en silence, étouffa un soupir et dit :

— Ah ! vous regardez ce tableau... Il est d'un peintre que j'ai fréquenté dans ma jeunesse... Camille Roqueplan. C'est un des rares portraits qu'il ait exécutés, et cela lui donne du prix aux yeux des amateurs... Il en a encore plus pour moi...

Il s'interrompit, et faisant dévier l'entretien dans une autre direction :

— Une époque curieuse, s'écria-t-il, que ces années de 1838 à 1840... Ce fut le crépuscule des dieux, le coucher du soleil romantique ! Paris était intéressant alors, on y rencontrait toute une pléiade d'esprits originaux, pleins de verve et de fantaisie... J'en ai connu plusieurs avant de me lancer dans les aventures et de commencer mon premier grand voyage... Ah! dans ce temps-là, on avait encore de la passion, de la jeunesse et del'enavantl...

D'oïl je conclus que le Commandeur avait été mêlé un moment à ce monde artiste et un peu bohème qu'on appelait dans ce temps-là les Jeunes-France, et que probablement sa jeunesse avait été aussi orageuse que sa maturité.

A mesure que nous nous connaissions mieux, il s'oubliait plus volontiers à parler de cette période de sa vie, et ces brèves confidences m'ouvraient d'étonnantes échappées sur son passé aventureux. Je découvrais par moments un homme tout ^utre que l'ancien loup de mer

qu'on accusait, peut-être à tort, d'avoir fait la traite dans l'Amérique du Sud ; un Jean Faubert de vingt-cinq ans, excentrique, amoureux, frotté d'art et de littérature, ayant le goût des folles équipées et l'horreur du bourgeois.

Ces soirs-là, à mesure qu'il devenait plus expansif, il perdait de ses façons cassantes et de son langage cynique ; il tournait ses yeux d'onyx vers le portrait de femme accroché au mur; ses prunelles s'imbibaient de lueurs mouillées; il contemplait la peinture avec attendrissement et tombait soudain en de silencieuses rêveries.

Parfois aussi nous passions des après-midi d'hiver dans son cabinet d'étude, où les livres s'empilaient en désordre sur les rayons; il me montrait quelques éditions originales devenues fort rares, — ou bien, ouvrant un massif secrétaire en bois de violette, il me laissait entrevoir des tiroirs bourrés de lettres et de paperasses.

— Tenez, murmurait-il, en compulsant tous les papiers qui sont là, on pourrait écrire les mémoires de ma vie, et c'est toujours intéressant, des mémoires !.. Nom de nom ! je vous promets

que les miens ne manqueraient ni de couleur ni de saveur... Ils réveilleraient le tempérament endormi des petits gommeux d'aujourd'hui, comme une fricassée au gingembre... Vous m'avez toujours été sympathique, vous, mon jeune camarade!... Quand j'irai manger l'herbe par les racines, je léguerai mes bouquins à la bibliothèque de la ville, et je vous instituerai mon exécuteur testamentaire... On trouvera mon testament dans ce secrétaire, premier tiroir à gauche... Si je viens à claquer, souvenez-vous de ça!...

E lugubre dénouement arriva plus toc que nous ne le pensions l'un et l'autre.

Un soir d'hiver où il gelait à pierre fendre, le Commandeur, qui mettait une certaine coquetterie à ne jamais porter de pardessus, fut saisi par le froid au sortir de la salle surchauffée de la bibliothèque. Une congestion pulmonaire le tua en trois jours. Il n'avait point de parents et, comme j'étais son seul ami, je m'occupai des mesures conservatoires, rendues indispensables. Au moment de l'apposition des scellés, j'informai le juge de paix des recomman-

dations de Jean Faubert au sujet de son testament. Nous trouvâmes, en effet, cet acte dans le premier tiroir de son secrétaire; il était ainsi rédigé :

a N'ayant pas de parents, j'institue pour mon légataire universel mon jeune ami Hugues Noirtin, demeurant à Villotte. Il connaît sommairement mes intentions, et, après avoir lu les papiers contenus dans mon secrétaire, il saura mieux encore les apprécier. Après distraction de mes livres que je donne à la bibliothèque municipale, Hugues Noir tin sera propriétaire de tous mes biens meubles et immeubles. Je le prie de les accepter en souvenir de nos excellentes relations et d'en disposer comme bon lui semblera.

« Jean Faubert.

« Villolle, 10 mai 1884. »

Hugues Noirtin, c'était moi, et ma surprise fut grande de me trouver tout à coup l'héritier du Commandeur. Je vous avouerai franchement que ma joie n'égala pas ma surprise. Encore que

ma position fût des plus modestes et que Je n'eusse pas plus qu'un autre le mépris des biens de ce monde, cette fortune qui me tombait des nues ne laissait pas de me peser, à cause de l'origine équivoque qu'on lui attribuait. Je connaissais l'esprit généralement malveillant des petites villes; les envieux n'allaient pas me manquer; on ne se gênerait point pour m'accuser de m'être insinué par un vil motif d'intérêt dans les bonnes grâces de Faubert, et on me ferait certainement un crime d'accepter cet héritage de provenance douteuse. Je me trouvais donc un peu honteux de cette aubaine inespérée et j'étais tourmenté par de pénibles scrupules.

Néanmoins, après les formalités de l'envoi en possession, je n'hésitai pas à m'installer dans la maison du Commandeur. Afin de mettre ma conscience en repos, je voulais tout d'abord dépouiller les volumineuses liasses de papiers renfermées dans le secrétaire et m'édifier ainsi plus complètement sur le passé mystérieux de Jean Faubert.

Quand j'eus compulsé les lettres et actes mé-

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thodiquemenc rangés dans les premiers tiroirs, je fus du moins à peu près rassuré sur l'origine des biens dont j'héritais. Jean Faubert n'avait point fait la traite, comme on le prétendait; il s'était enrichi à force de volonté et de persévérance, en s'essayant à toutes sortes de métiers. Il avait été, à la vérité, surveillant d'esclaves et régisseur d'une plantation, puis il était devenu planteur lui-même à la Louisiane et y avait réalisé de beaux bénéfices. Ayant pris part à la guerre de Sécession et combattu avec les Sudistes, il avait prudemment liquidé sa situation aussitôt après la cessation des hostilités, et su tirer son épingle du jeu sans de trop grandes pertes d'argent. Son héritage ne provenait donc pas d'une source louche et trouble, comme on le prétendait, et sous ce rapport mes scrupules s'étaient peu à peu calmés. J'avais presque achevé mon dépouillement; il ne me restait plus qu'à vider un dernier tiroir. Je l'ouvris et le premier objet qui me tomba sous la main fut un mince in-octavo, luxueusement relié en maroquin bleu, avec ornements aux petits fers. Sur le plat, je lus, gravé en lettres d'or:

« Laurence, 184.0-18^1. » A la suite des feuilles de garde en soie bleue moirée, le livre avait pour frontispice une aquarelle reproduisant exactement, dans la même toilette et la même pose, la jeune femme dont le portrait était accroché au salon, et je ne doutai plus que cette jolie personne ne fût la ce Laurence i> désignée au titre du volume. Tout l'in-octavo était manuscrit et de la main de Jean Faubert. En guise de préface, une noce du Commandeur contenait des détails précis sur l'original du portrait.

Laurence de La Combe était une créole de la Martinique, dont la famille, originaire de la Saintonge, avait, après des revers de fortune, réintégré la province natale et l'était établie à Niort. M. de La Combe, père, y habitait avec sa fille une maison située à l'entrée de la ville, dans une île formée par une boucle de la Sèvre.

Jean Faubert, alors en villégiature chez un artiste du voisinage, avait connu la jeune fille pendant une fête donnée à l'époque du carnaval.

Devenu un des hôtes de la maison des bords de la Sèvre, il s'était follement épris de Laurence et

l'avait tendrement aimée. Seulement, à l'exemple de Werther, il était arrivé quand la place était occupée par un fiancé déjà accepté, sinon préféré de M^^« de La Combe, et ne pouvant rompre les engagements solennellement pris par le père, il avait dû s'éloigner, la rage et la passion au cœur. Tout ce triste roman d'amour se trouvait raconté dans une vingtaine de petits poèmes composant la majeure partie du manuscrit. La plupart de ces poésies étaient d'une facture médiocre, mais d'un sentiment naïf et touchant. Elles possédaient le charme attrayant des plantes sauvages; elles plaisaient par l'inexpérience même de ce rimeur qui n'entendait rien au métier et qui écrivait, uniquement poussé par le besoin de traduire dans une forme poétique la passion qui le tourmentait. J'en cite une au hasard, comme caractéristique de ces cantiques bégayés par un amoureux inhabile, mais pleins d'une profonde tendresse :

Quand je fal rencontrée au hal, un soir d'Jnver, Des œillets fleurissaient ton corsage entr*ouvert, Répandant un parfum d* amour parmi la fête; Cet amour a hrûlé mon cœur, grisé ma tête.

Laurence, ô nui beauté, te souviens-tu toujours

De ce temps de la vie ou, comme une déesse.

Tu montais V escalier doré de la Jeunesse,

En traînant après toi mon cœur flambant d'amour!

Ce temps est loin; je n*entefids plus ta voix câline. Dont le son suffisait pour mettre une rougeur Sur ma joue, et pour faire épanouir la fleur Vermeille du désir au fond de ma poitrine, . .

Oh ! Laurence, l'ancien amour me brûle encor; La mer est entre twus, mais tu m'es toujours chère; Mon cœur est avec toi,.. J'emporte ma chimère Et mon amer désir partout, comme un trésor,..

Les petits poèmes que contenait cet élégant volume exhalaient tous la même odeur de tendresse dévotement ardente. A la suite, était épingiée une lettre de femme, en tête de laquelle un œillet desséché jaunissait, fixé par une bandelette de papier. La lettre, mélancolique épilogue du roman, était ainsi conçue :

ce Mon ami, vous me dites que vous ne pouvez plus vivre sans moi, parce que vous m'aimez passionnément. Je le savais, et à vous parler fran-

chemenc^ de mon côté, j'éprouve pour vous un doux sentiment qui deviendrait facilement une tendresse passionnée. Mais quoi!... Vous connaissez ma situation. Mon père et moi-même, avant de vous avoir vu, avions pris des engagements d'honneur envers un honnête homme auquel nous sommes liés par la reconnaissance, et je suis à la veille d'être mariée. Vous me parlez de fuir avec vous... Ce n'est pas possible, trop de devoirs m'attachent ici et je serais trop coupable à mes propres yeux en les oubliant... N'allons donc pas plus avant sur ce chemin dangereux. Soyez persuadé, si cela peut adoucir votre peine, que je vous aurais bien aimé s'il m'avait été permis de me consacrer à vous... Je vous envoie comme adieu un des oeillets que j'ai portés. Vous savez, c'est ma fleur favorite. Bon courage, mon ami, et pensez quelquefois à moi, comme je penserai souvent à vous.

ce Laurence. »

Ainsi s'était terminée cette brève idylle amoureuse. Et ce rude coureur d'aventures, ce brutal et

farouche planteur avait pieusement gardé le souvenir du chaste amour, poussé en son cœur comme une fleur de marjolaine au milieu d'une lande rocailleuse. Tant il est vrai qu'il n'existe pas d'être humain, si enfoncé soit-il dans les fanges de la matière, qu'un sincère amour ne puisse relever et embaumer d'un idéal parfum de poésie.

Ce n'était pas tout. Les dernières pages contenaient une note finale, rédigée à une date récente parle Commandeur, sous forme depost-scriptum, et cette note m'était adressée :

ce Mon cher Noirtin, si vous étiez un vulgaire bourgeois, semblable aux bipèdes de Villotte, il est probable que vous vous contenteriez de jouir du magot que je vous ai bénévolement laissé, et de jeter au feu toutes mes paperasses sans les lire; ce qui rendrait parfaitement inutile le mémorandum que je rédige pour vous ce soir, et qui est une sorte de codicille. Mais je me connais en hommes; je sais que vous êtes un tout autre gaillard, que vous avez une âme saine et généreuse,

un cœur délicat, un esprit ouvert et cultivé. C'est pourquoi je vous ai fait mon légataire, bien persuadé que vous exécuterez toutes mes recommandations, et que le livre oîi j'écris ces lignes n'échappera pas à votre attention.

« A l'heure qu'il est, vous l'avez certainement lu; vous êtes au courant de mon histoire. Vous savez quelle brusque et orageuse passion a bouleversé ma jeunesse et Ta poussée vers des destinées imprévues. Je suis parti de Niort désespéré ; je me suis jeté dans les aventures comme un homme se jette à la mer. J'avais bonne envie de m'y perdre, mais l'instinct de la conservation l'a emporté, je me suis raccroché aux planches du navire chaviré et le flot m'a ramené à terre. Alors j'ai repris pied, non parce que je trouvais une saveur quelconque à la vie, mais pour rendre dent pour dent, oeil pour œil, à cette société qui m'avait fait souffrir. J'ai roulé ma bosse à travers les océans et les continents, jouant des coudes dans la foule, sans me soucier de meurtrir les côtes de mes voisins, et je suis arrivé ainsi, à la force du poignet, à une bonne hauteur de l'échelle

sociale. Mais au plus épais de la mêlée, aux jours de revers comme aux jours de fortune, j'ai toujours gardé en moi, pareils à un jardin vert au milieu d'un Sahara brûlé de soleil, l'image de Laurence et le souvenir de mon seul amour. Je n'avais plus entendu parler d'elle. Une fois de retour en France, je m'étais bien promis de m'enquérir de ce qu'elle était devenue, mais l'enfer est pavé de bonnes intentions... Subissant malgré moi la torpeur idiote des petites villes, je remettais toujours au lendemain le commencement de mon enquête. Après avoir tant usé mes bottes sur tous les continents, j'étais pris d'une mortelle lassitude, et j'ai laissé ainsi passer un temps précieux... J'ai été lâche, j'ai eu peur de courir audevant d'une désillusion, et tout en souffrant de mon égoïste paresse, je me suis acoquiné à mon trou comme un escargot à sa coquille.

« Ce que je n'ai pas fait, peut-être pourrezvous le tenter, mon camarade. Vous êtes jeune, vous avez de l'élan et de la générosité. Je mets ma confiance en vous. L'argent que je vous ai légué vous permettra les voyages et les démarches né-

cessaires pour retrouver les traces de Laurence. Vous savez déjà son nom de fille; Thomme auquel elle était fiancée et qu'elle a épousé s'appelait M. de La Brunie, un noble campagnard possédant une gentilhommière aux environs de Niort. Je n'ai pas besoin de vous dire que je m'en rapporte à votre conscience et à votre perspicacité pour agir en cette affaire comme j'aurais agi moi-même. Si Laurence de La Combe est encore de ce monde, ou si elle a laissé des enfants, je vous sais trop honnête pour avoir à vous dicter votre conduite. Vous vous considérerez comme un fidéicommissaire, et vous remettrez à M^^^ de La Combe ou à sa descendance la fortune que je vous ai confiée. Si toutefois cette famille se trouvait déjà dans une large aisance, vous vous borneriez à lui transmettre quelques souvenirs d'un ancien ami. Je laisse à votre tact et à votre délicatesse le soin de juger ce qu'il conviendra de faire, et je suis convaincu d'avance que vous vous acquitterez au mieux de la mission dont je vous charge. Je vous quitte, mon cher enfant, sur cette dernière recommandation. J'ai attrapé hier un

chien de froid qui s'est jeté sur la poitrine, et je ne me sens point à mon aise. Du reste, j'ai dit ce que j'avais à dire.

<ic Jean Faubert.

« 2) janvier i88^. »

Après cette lecture, je demeurai un instant rêveur. La note de l'avant-veille de la mort du Commandeur modifiait totalement la situation. Elle devait être considérée comme un codicille exprimant seul les véritables volontés du défunt. Faubert n'avait qu'une vague teinture de droit, mais il savait que la loi n'admet pas les fidéicommis et il avait rédigé son testament en conséquence, bien persuadé, comme il le disait, que j'exécuterais . religieusement ses intentions. Je n'étais donc plus un héritier, mais un fidéicommissaire, et, à franchement parler, après une minute d'involontaire surprise, je n'étais pas fâché de ce changement de rôle. Je n'avais plus maintenant qu'à me mettre en quête de Laurence de La Combe. Cette recherche d'une inconnue pi-

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quaitma curiosité et flattait mon goût pour le romanesque. Je n'hésitai pas un instant. Je procédai en hâte à mes préparatifs de voyage, et vers la fin de la même semaine je partis pour Niort.

Il me tardait d'arriver au pays qu'avait habité, qu'habitait peut-être encore la mystérieuse Laurence. Je ne fis donc que traverser Paris, et le lendemain je débarquai à Niort vers la fin de l'aprèsmidi. Après m'être installé à l'hôtel du l{aisin de "Bourgogne, je résolus de parcourir d'abord rapidement la ville. Je longeai donc la place et descendis vers les berges de la Sèvre, là où, précisément, d'après ce que j'avais lu dans le manuscrit à reliure bleue, devait se trouver la maison de campagne de M. de La Combe.

La Sèvre est une verte rivière qui coule à pleins bords parmi de grands arbres et de plantureuses prairies. De l'autre côté du pont, on aperçoit la ville en amphithéâtre sur le versant de deux collines parallèles, et, en avant, un massif donjon gris, flanqué de tours, construit par Richard Cœur de Lion.

2o6 SENSATIONS d'eNFANT

Je demeurai quelque temps en contemplation en face d'un vieux logis bâti au milieu des jardins, entouré par un bras de la rivière, et où je crus reconnaître l'habitation décrite par le Commandeur; puis, gravissant d'étroites rues enchevêtrées, je montai au Jardin public, absolument désert, comme le sont d'ordinaire les promenades en province. Cette somnolente solitude avait je ne sais quoi de doux et d'intime; je m'y sentais enveloppé d^ombres et de souvenirs d'autrefois. On était au commencement d'avril, et un premier reverdissement printanier réjouissait les yeux. Partout, d'épais buissons de lauriers-tins, déjà couverts de fleurs roses et blanches; partout, sur les talus, des violettes et des primevères fraîchement écloses. De la terrasse du Jardin, on dominait la Sèvre et les horizons boisés du Bocage vendéen. Par-dessus les maisons aux toitures aiguës, des cloches d'église égrenaient lentement leurs sonneries, — dont la musique berceuse et mélancolique est chère à tous ceux qui sont nés au fond d'une pente ville. En les écoutant, il me semblait que je revivais dans un lointain passé, et

je n'eusse point été étonné de voir soudain surgir, au détour d'une allée, Laurence de La Combe vêtue de sa robe blanche au corsage entrecroisé où s'épanouissaient des oeillets rouges.

Tout plein de ces impressions rétrospectives, je regagnai l'hôtel où je prolongeai nonchalamment mon dîner solitaire, puis je me rendis dans une sorte de parloir où je surpris mon hôtesse, seule à ce moment et occupée à mettre ses livres à jour. C'était une dame déjà mûre^ à la physionomie avenante. Comme elle semblait d'humeur communicative, je n'hésitai pas à lui demander si elle ne connaissait pas à Niort une famille de La Combe. Ce nom ne lui disait rien, elle hocha la tête.

— Je ne tiens l'hôtel que depuis vingt ans, répondit-elle; à quelle époque cette famille habitait-elle la ville ?

— Vers 1 840.

— Ho! ho! Cela fait un bon bout de temps!...

Ces personnes-là ne sont peut-être plus de ce monde!...

En effet, elle avait raison; en supposant que

Laurence eût vingt ans en 1 840, elle pouvait en compter soixante-cinq à cette heure, et elle devait être pour le moins grand'mère.

— Je n'ai, ajouta Thôtesse, jamais entendu parler de ces La Combe... Oîi demeuraient-ils?

Je lui donnai les seules indications que je possédais et je fis allusion à la maison du faubourg, enclavée dans la Sèvre, où j'avais cru reconnaître l'habitation de Laurence.

— La Jonchère! s'écria-t-elle,'oui, je la connais... Elle appartient maintenant à un M. de Prangey, un vieux peintre qui s'y est retiré il y a une vingtaine d'années... Tenez, précisément, voilà rhomme qui pourra le mieux vous renseigner... Il est de Niort et il y a passé sa jeunesse, à peu près à l'époque dont vous parlez... Allez le voir, il a dû connaître les gens qui ont habité la Jonchère avant lui...

Le renseignement était précieux. Je remerciai l'hôtesse et j'allai me coucher.

Le lendemain matin, vers dix heures, je m'acheminai vers la Jonchère. Du côté de la ville, on y accédait par un ponceau jeté sur la rivière

et séparé de la route par une clôture grillée. Je sonnai à cette grille; un jardinier vint m'ouvrir et je demandai si je pouvais voir M. de Prangey.

On me fit traverser un coin de jardin soigneusement entretenu ; à l'extrémité d'une allée tournante j'aperçus la maison au toit d'ardoises et à la façade revêtue d'une glycine en fleurs. L'instant d'après, j'étais introduit dans un salon spacieux, meublé avec goût et décoré de toiles qui me parurent d'assez bons morceaux de peinture. J'y restai seul pendant quelques minutes. J'étais, je l'avoue, assez embarrassé, craignant d'avoir l'air d'un intrus; mais surtout j'éprouvais une singulière émotion en songeant que je me trouvais dans le salon où Laurence et le Commandeur avaient sans doute tendrement conversé au temps de leur jeunesse. i#

Une porte ouverte en coup de vent interrompit ma rêverie et je vis entrer un petit homme sec, nerveux, à l'œil vif, à la barbe blanche en éventail, vêtu sommairement comme quelqu'un qu'on a surpris au saut du lit.

2IO SENSATIONS d'eNFANT

— Monsieur de Prangey? murmurai-je.

— C'est moi, monsieur, qu'y a-t-il pour votre service? répliqua-t-il brusquement.

— Pardonnez-moi, monsieur, une démarche indiscrète, mais je m'acquitte d'une mission qui m'a été confiée par un vieil ami... Vous l'avez peut-être connu, du reste; il a passé à Niort une des années de sa jeunesse et il se nommait Jean Faubert.

La physionomie mobile de mon interlocuteur s'éclaira :

— Faubert! s'écria-t-il, certes oui, je l'ai connu!... Où est-il? Comment va-t-il?

— Hélas! il est mort... Je suis son exécuteur testamentaire.

Ce titre me paraissait plus convenable que celui d'héritier, maintenant surtout que j'étais dans la maison de Laurence et que j'allais sans doute mettre la main sur la véritable héritière du Commandeur.

— Pauvre garçon! reprit le peintre, quand nous nous sommes quittés, il ne voyait pas la vie en rose... J'espère qu'il aura eu quelques com-

pensations postérieures... Ah! comme le temps filel... Il me semble que tout cela s'est passé depuis peu et que c'est hier que je le conduisais à Bordeaux où il devait s'embarquer... Qu*est-il devenu ?

Je lui contai de l'histoire du Commandeur ce que je croyais convenable de lui révéler, et en terminant je mentionnai ce que je savais de M"« de La Combe.

— Oui, dit M. de Prangey, devenu mélancolique, c'était une charmante fille... Ce pauvre Faubert l'a passionnément aimée et je crois qu'elle aussi n'eût pas demandé mieux de lui rendre la pareille... Mais elle était déjà engagée à un triste sire, un M. de La Brunie, et le père La Combe s'entêtait à ce mariage... Tenez, c'est ici qu'ils se sont connus, et je suis un peu responsable de ce qui est arrivé... J'avais emmené de Paris Faubert avec Camille Roqueplan, sous prétexte d'études intéressantes à faire dans ce pays poitevin, alors fort peu fréquenté et fort original... Nous y avons vécu toute une année de folie et de plaisir... Seulement Faubert prenait plus

que nous les choses au sérieux... Il s'est emballé, la passion l'a emporté dans une si sauvage chevauchée qu'il s'y est cassé les reins... Enfin il n'en est pas mort, puisque vous me dites qu'il a amassé une fortune assez ronde... Singulier, tout de même, qu'après une vie aussi mouvementée, il se soit souvenu de cette Laurence!

— Il s'en est si bien souvenu, repartis-je, que je suis chargé de la rechercher et de lui remettre cette fortune dont je ne suis que le fîdéicommissaire... M}^^ de La Combe existe-t-elle encore?

— Non, la pauvre!... Elle est morte, voilà trois ans. Sa vieillesse n'a pas été heureuse et je crois que l'héritage de Jean Faubert eût été bien accueilli s'il fût venu quatre ans plus tôt. Ce glorieux de La Brunie était joueur comme les cartes; il a mangé la dot et a ruiné M. de La Combe par-dessus le marché. On a été obligé de vendre la Jonchère, et Laurence, devenue enfin veuve, s'est retirée dans un modeste appartement avec des rentes plus modestes encore...

— Avait-elle des enfants?

— Un garçon seulement... Enfant gâté par le père et qui s'est marié lui-même assez sottement avec la fille d'un meunier des environs de Civray. Tout ça est mort. Les jeunes La Brunie ont laissé une petite-fille qui, dans les derniers temps, était tombée à la charge de la triste Laurence, et qui est restée avec sa grand'mère jusqu'au jour du décès.

— Et cette enfant, où est-elle?

— Ah! voilà, répondit le vieux peintre après avoir un moment réfléchi... Oîi diantre nichet-elle?... Son aïeule n'étant plus là, elle a dû se trouver fort désemparée... Pourtant, comme c'est une fille de tête, à ce que j'ai pu voir, elle aura cherché à se caser quelque part... La grand'mère avait eu la précaution de la faire émanciper afin de la soustraire à la domination de ses parents maternels... Tout de même, il serait possible qu'elle se fût réfugiée chez eux momentanément... Tenez-vous donc beaucoup à continuer vos recherches ? Laurence de La Combe est morte et c'était d'elle surtout que devait s'inquiéter Jean Faubert.

— Détrompez-vous... Notre ami avait désigné Laurence et à son défaut ses enfants... Du moment qu'une petite-fille existe, je tiens à remplir ma mission jusqu'au bout.

— Vous êtes un mandataire consciencieux, et ces scrupules vous honorent... En ce cas il faut vous procurer un supplément de renseignements. Si vous le permettez, je vais d'abord faire un brin de toilette, nous visiterons ensuite le cimetière où on a enterré Laurence de La Combe... J'ai idée que si Jean Faubert voit ce qui se passe ici-bas, ce pèlerinage à la tombe de son amie le réjouira là-haut... Après, je pousserai jusqu'à rétude du notaire qui a liquidé la succession et il m'indiquera certainement la résidence actuelle de M"® de La Brunie...

Nous nous dirigeâmes donc ensemble vers le cimetière déjà verdoyant et fleuri. Après avoir longé une allée bordée de vieux ifs, nous débouchâmes sur un terrain planté de saules pleureurs où déjà s'élevaient des tombes récentes. En contournant quelques fosses encore fraîches, Prangey me conduisit vers une croix de granit entourée

LAURENCE 2If

de lilas blancs. L'inscription laconique, gravée dans la pierre, portait simplement :

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