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Histoire d'Élisabeth., par Dargaud

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parlât, et dans cet instant même on en parle encore, non seulement à cause du talent affermi qu’il atteste, mais à cause du sujet d’histoire qu’il traite, et qui, le croira-t-on? est entièrement neuf.

Chose prodigieuse et qui n’a pas été remarquée I

Elisabeth, celle qu’on appelle la grande Elisabeth d’Angleterre, a bien pu avoir au service de sa gloire des gens plus ou moins renseignés et qui ont parlé d’elle en divers langages, mais elle a toujours manqué d’historien. Du moins de celui-là qu’on pourrait appeler riiistorien du dernier mot ; car il empêche désormais de parler, si ce n’est pour répéter les choses qu’il a dites. Elle a échappé aux griffes du génie... ce confiscateur (le génie !), ce formidable railleur, à la manière du lion, qui commence par prendre tout et dit : « Arrangez-vous du reste ! » Élisabeth ne l’a jamais eu. Elle^ la fausse vierge, la lady Tartuffe de virginité, offre cette étrange particularité d’être un sujet vierge, en histoire. Ce n’est pas le bonhomme Hume qui pouvait venir à bout d’un sujet pareil, ni même Macaulay, le whig, avec sa cravate bouffante d’universitaire. Est-ce cela qui a tenté Dargaud ? Peut-être... Mais ce n’est pas que cela.

Dargaud est un écrivain d’ensemble . Depuis plusieurs années, il s’était efforcé de prendre position dans la publicité comme l’historien du xvi° siècle. Avant son Histoire de la liberté religieuse, la master-

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piece de ses œuvres, et le tableau synthétique du XVI* siècle, il avait publié sa biographie de Marie Stuart, et, depuis, écrit celle de Jane Grey. Or, Jane Grey et Marie Stuart appelaient Élisabeth. Élisabeth complétait cette trilogie de femmes sur lesquelles s’appuie comme sur des cariatides le vaste entablement du XVI® siècle. Les deux premières semblaient, il est vrai, convenir davantage au talent d’entrailles de Dargaud, qui, d’instinct et d’émotion, était allé à elles d’abord, — mais, puisqu’il avait pris à part les deux premières dans un cadre spécial, la troisième était inévitable, et il ne l’a point évitée. Il a abordé cette difficile figure, dont la grandeur, pour qui sait percer d’un regard les draperies de l’entourage, n’est pas plus vraie que la vertu, et telle qu’il l’a vue, il nous l’a donnée. Etait-elle ainsi? voilà la question. Dargaud est, avant tout, un homme d’idées, et les idées qu’exprime Élisabeth en histoire lui étaient trop chères pour qu’il ne vît pas la femme à travers, et pour qu’elle n’en fût pas transfigurée et agrandie. Cette préoccupation, comme toutes les préoccupations, a troublé son regard. Il y a plus profond que l’Histoire politique, c’est l’Histoire humaine qui la double. Or, c’est la femme d'État et non la femme que Dargaud a regardée dans Élisabeth, et voilà pourquoi, malgré la plus fine sensibilité et l’intelligence la plus compréhensive, il a été plus ou moins dupe de cette soi-disant femme-homme qui

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impose à tout le monde; voilà pourquoi il n’a pas pénétré ce faux sphinx, à mâle tête de génie et à croupe femelle, et qui n’est un sphinx que pour ceux-là qui ne savent pas le regarder.

En effet, rien de moins sphinx au fond qu’Élisabeth, rien de moins énigmatique que sa nature, rien qui justifie moins les incertitudes de l’Histoire; car l’Histoire, jusqu’ici, a eu sur son compte des incertitudes et des embarras. « Yierge,non ! femme peut-être ; reine « et grande reine assurément d’elle Gatherinell,

qui n’en était pas bien sûre, Catherine H, une femme-

homme, un sphinx aussi, dans le même genre qu’Elisabeth. Et c’est cette phrase anxieuse de Catherine II que Dargaud a prise pour épigraphe de son livre, comme s’il avait eu besoin du jugement de cette femme sur cette autre femme, pour appuyer le sien ! Certes ! vierge ne faisait pas question, mais que prétend donc Catherine H avec son : « femme peut-être ? » Élisabeth l’était très bien. Elle l’était de pied en cap. Elle l’était même avec débordement (sans j eu de mots) .

Assurément, Elisabeth fut bien plus femme qu’elle ne fut grande reine. C’est la femme, dans Élisabeth, ce sont les passions de la femme, l’orgueil de la femme, le ressentiment de la femme, la jalousie de la femme, l’hypocrisie de la femme et jusqu’aux ridicules de la femme, qui l’ont empêchée d’être la grande reine qu’affirma Catherine H, avec l’esprit de corps de son sexe ; car on n’cst pas grande reine seulement parce

ÉLISABETH d’aNGLETERRE

qu’on dispose, par le fait de son peuple, d’un pouvoir absolu qu’on n’a pas créé, et qu’on a une hache au bout de toutes ses passions... Prenez Elisabeth, et, par la pensée, descendez-la de son théâtre royal et de ses tapisseries auliques, puis plongez-la dans la condition privée oùl’on n’a plus sous les pieds que le vrai sol de la vie, et vous verrez ce qui vous restera ! Vous verrez si vous obtenez autre chose que la plus affreuse des Mégères, qui le serait avec un manche à balai à la main comme elle le fut avec son sceptre. Un sphinx? Il y a

des sphinx qui ne sont faits que par l’embarras des ^

OEdipesl Elisabeth est, au contraire, ce que je connais de plus clair... de plus clairement épouvantable dans l’ordre de son sexe et de son espèce. Il n’y a avec elle ni sphinx, ni hermaphrodite, ni monstre-prodige, cette invention des trembleurs 1 mais tout ce qu’il y a au monde de plus femme, et ce qu’il y a de pis, de plus femme anglaise! Elle n’est pas plus femmehomme que Catherine II, qui la trouve si grande reine en s'y regardant. Le prince de Ligne, qui montait dans le carrosse impérial, Voltaire, qui avait besoin de fourrures, pouvaient appeler Catherine de Russie : Catherine-LE-GRVND, — mais l’Histbire, non si elle sait marcher à pied et peut se passer de vitchouras. Au lieu de s’amuser à la Reine ou à l’Impératrice dont l’idée trouble les cervelles, car la lâcheté des hommes devant la puissance la leur fait prendre pour de la

grandeur, étudiez la femme, dans Elisabeth ou dans

Catherine... Curieuse étude, qui bouleverserait l’Histoire... en la rétablissant!

Elle était née, comme tout le monde le sait, cette fille de Henri VHl et d’Anne de Boleyn, en 1533 à Greenwich ; sœur, par conséquent, en bâtardise, de Marie Tudor, — cette autre femme aussi, quoiqu’à l’entendre on en pût douter (elle avait la voix d’un homme), — et comme sa moitié de sœur, elle fut

bréhaigne, amoureuse et cruelle. Elisabeth Tudor n’avait ni la voix virile et rauque, ni la petite taille, ni la myopie, ni les yeux gros et blancs de Marie Tudor. Elle était grande, mais raide, et par là elle était née vieille fille, malgré ses cheveux blondardent rutilants et son teint d’Anglaise blanc et rose, qui, dans la colère, devenait vert. Robespierre, depuis, a eu cette teinte verdâtre, même sans colère, et Thomas Garlyle l’a assez remarqué. Ses mains, dit-on, étaient incomparables et n’avaient de rivales que celles de Henri IH, l’hermaphrodite, lui! qu’elle n’était pas, elle 1 Sans enfance, Elisabeth eut tout de suite le double bas-bleuisme de la Renaissance et de l’Angle-

ÉLISABETH d’a|nG LE TE R RE

terre, cet effroyable pédantisme qui 'me gâte jusqu’à Marie Stuart. Toute petite, elle avait été presque un enfant célèbre, cette difforme merveille qui avorte toujours plus tard en médiocrité ; et dès ce temps, — la lâcheté n’a pas d’âge, — lâche comme sont les femmes qui haïssent, elle écrivait des billets flatteurs aux femmes successives de son père. Avant d’être reine, elle s’était bourrée de grec, de latin, d’hébreu et de philosophie, chassant au renard quand elle ne chassait pas à quelque texte. Elle a même écrit une tragédie, plus mauvaise que celle de Richelieu. C’est ainsi qu’elle faisait tour à tour la Muse et la Diane, et qu’elle les ratait également toutes les deux I Devenue reine, à vingt-cinq ans, la Diane prit pour Endymion Robert Dudley, — un Endymion qui ne dormait pas... Les femmes donnent la mesure de leurs âmes par le choix duier premhomme qu’elles aiment. Lord Dudley était le plus noir scélérat d’Angleterre. Peut-on même croire qu’elle aima Dudley ? Gomme on disait dans ce temps-là, où les passions ressemblaient à des ensorcellements et à des empoisonnements, elle fut envoûtée par cette âme perverse... voilà tout! De l’amour, d’ailleurs, elle ne connut jamais la grande chose qui le justifie, même quand il est coupable: la fidélité. Nous savons maintenant les noms de tous ceux qui lui passèrent par les bras : Hatton, Oxford, Blount, Raleigli, Simier, le duc d’Alençon, simultanément, — puis Essex. Atrocement personnelle dans

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ses intimités avèc tous, coquette bourrelle, qui se plaisait à désespérer, à égratigner en aimant, on sentait là qu’on avait contre sa poitrine une tigresse, et cela tentait les cœurs audacieux. C’était là peut-être la seule sensation forte qu’Élisabeth pût donner ; car certte vache stérile et méchante, née de ce taureau furieux de Henri YIII, n’aima, au fond, jamais qu’elle et son propre plaisir. Sensuelle et sèche, fastueuse, vaniteuse et capricieuse dans des proportions incommensurables, . elle adorait les bals, les fêtes et les bouffons ; puis elle revenait tout à coup — par un revirement d’escarpolette — à la vie calme et réglée. Mais ce qui ne changea jamais en elle, ce qu’elle n’interrompit jamais, ce dont elle ne se blasa jamais, ce fut la flatterie. Elle passa toute sa vie à la boire, comme son peuple d’ivrognes buvait la bière et le gin, montant en idolâtrie de sa personne jusqu’à la fureur des payens, tout en restant mince et frivole comme une moderne. Cette Poppée, qui eut des heures de Néron, s’occupait de son visage auguste comme d’une ques-

tion d’Etat, décrétant son portrait officiel, et, ivre de modes comme une cocotte du xix*^ siècle, forçant le grave Cecil, dit Dargaud, à s’employer aux sollicitudes de sa toilette... L’Ambition n’a jamais été fîère. Cecil savait bien ce qu’il faisait quand il

exaltait les monstrueuses infatuations d’Elisabeth. Il s’agissait de gouverner la femme, — et il la gouvernait.

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