ÉLISABETH D’ANGLETERRE
Vous savez bien, n’est-ce pas ? que ce n’est pas plus difficile que cela... Elle fut donc gouvernée, cette gouvernante anglaise... de l’Angleterre. Laissez dire, allez 1 il y a quelque chose de Louis XIII en Élisabeth ; Louis XIII accepta Richelieu. Il acceptait la grandeur de Richelieu malgré l’ombrage qu’il faisait au Roi, et c’était une générosité de Roi. Mais, plus passionnée, plus absolue, d’un égoïsme autrement impérieux, Élisabeth accepta Gecil (lord Burleigh) et Walsingham, — son Richelieu en deux personnes, — et soumit sa violence de Tudor à leur conseil parce qu’ils flattaient ses vanités féminines. A ce prix de bassesse ils furent sa raison vivante, et quand elle ne les eut plus, elle affola.
Sans ces deux forts hommes (je n’ose pas dire grands, par respect pour la grandeur), que serait-elle, en effet?... Cherchez-la sans eux, dans l’Histoire 1 Vous n’y trouverez plus qu’une Miss Griffith, dont la beauté, car ses contemporains disent qu’elle fut belle, dut être une beauté affreuse, si elle portait son âme sur sa figure, comme on l’a dit cruellement de Mirabeau, mais tourna promptement au burlesque. Tous les Mémoires du temps la représentent, cette reina
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aux trois mille robes, enmurée dans des blocs de diamants, squelette scellé dans ces pierres ! en perruque rouge entremêlée de roses, bridée et cravatée d’un carcan de rubis qui n’était pas assez large pour cacher ses rides et ses salières. C’est l’Idole japonaise de l’Histoire. Impudique à force de vanité, elle se découvrait « jusqu’au nombril », dit le journal de Maisse. Enragée de n’être plus jeune et voulant l’être contre la nature, ennuyée comme une Anglaise, et une Anglaise reine absolue, hypocrite plusquel’hypocrite Angleterre elle-même, — qui, protestante, poussa un cri de joie lors du meurtre de Marie Stuart, tandis qu’Élisabeth, le Tibère femelle, prit de longs vêtements de deuil et joua cette odieuse et bête comédie qui ne trompa personne, — elle ajouta l’avarice à l’hypocrisie. Quand Raleigh se maria à une jeune fille charmante, il ne put se faire pardonner qu’avec des flatteries à faire mourir de rire si on les débitait dans une comédie à une Agnès qui les croirait; mais elle ne pardonna qu’après avoir palpé quatre vingt mille livres des prises de Raleigh et lui appartenant. Touriste, toujours comme une Anglaise, et une Anglaise qui a le spleen, elle était sempiternellement en voyage dans son île, et pendant ses voyages, dans les hospitalités
idolâtres dont elle était l’objet, elle tendait sa royale et incomparable main à tous les cadeaux qu’on était tenu de lui faire. Depuis, nous avons vu Alide Janina^ moins hypocrite qu’elle, mais plus railleur, mendiant
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terrible, accroupi sur un tapis splendide à la porte de son palais et entortillé dans ses cachemires, tendre une bourse à ceux qui passaient et qui devaient remplir, sous peine de pal ou d’os cassés un à un, avec un marteau, jusqu’à la ceinture... Sans foi ni loi, d’ailleurs, pharisienne et formaliste comme l’Angleterre, qui ne l’a tant aimée que parce qu’elle lui a répercuté exactement son visage, elle avait abjuré le catholicisme et épousé la religion protestante parce que, bâtarde, le protestantisme, cet autre bâtard, l’avait déclarée légitime. Comment aurait-elle hésité?... Puritaine, mais seulement d’attitude (or, le puritanisme qui n’est pas un fanatisme n’est plus qu’une momerie), je défie d’affirmer qu’elle crût à Dieu. Je jure même qu’elle n’y croyait pas ! Dieu n’était que son valet politique. Elle ne l’invoqua jamais que pour s’en servir. Pape sans croyance, qui n’était pourtant pas de force non plus à être tout mensonge, et, par là, avortant, comme par tant d’autres côtés, à être un homme, et pas plus homme qu’elle n’était Pape, elle était femme, horriblement femme, et n’a jamais été que cela.
Elle le fut même avec ceux qu’elle tua... Certes 1 je n’attacherai pas d’auréole aux têtes célèbres qu’elle fit tomber, et qui toutes, excepté celle de Raleigh, appartenaient à des êtres plus ou moins médiocres et coupables, mais la femmetientplusdeplace encoreque la Reine outragée dans tous ces supplices, — et je ne
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songerais pas à les- lui reprocher. Qui a la crânerie de tête ou de cœur d’aimer une Reine, a mis sa viesurune carte terrible, et la partie, dût-on la perdre, vaut bien la peine de la risquer. Mais Marie Stuart! Voilà le grand crime, et le grand crime féminin, celui-là! Il pouvait cependant être un crime d’homme, un forfait viril. Si on songe que Jacques P" était fils de Rizzio, et que quand l’hérédité monarchique existe, le crime contré la race est le plus grand crime, on peut admettre qu’Élisabeth se fit la vengeresse des races couronnées. Si on pense encore à l’antagonisme, implacable alors, du protestantisme et du catholicisme, le coup de hache qui trancha cette pauvre belle tête de Marie Stuart, devenue [chauve, comme une autre hache, deux siècles après, trancha celle de Marie- Antoinette, devenue blanche, pouvait être un coup pour coup de guerre civile. Mais ce ne fut pas cela.
Elisabeth tua Marie Stuart pour la grande raison des femmes, la jalousie de femme à femme, la vanité physique blessée au cœur par la vanité qui dit: « Je «suisplus belle que toi! »Et ce crimefut d’autant plus hideux qu’il eut la mesquinerie d’une âme petite. Ici comme ailleurs, dans cette vie d’Élisabeth, il n’y a pas de sphinx ; il n’y a pas le moindre monstre ; — il n’y a qu’une femme oui peut tout... excepté de se grandir le cœur.
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Telle cette reine que Dargaud savait bien pourtant, et qu’iln’a pas jugée... Sonlivre est très complet. Il nous détaille très intrépidement tous les vices, toutes les passions, tous les ridicules de cette payenne, qu’il a prise pour une protestante parce qu’elle était à
la tête de l’Eglise protestante d’Angleterre ; mais, libre penseur, c’est-à-dire protestant et demi, il a manqué de cœur historique pour conclure, quoiqu’il eût pourtant toutes les espèces de cœurl Dargaud est l’esprit le plus droit, le plus élevé et le plus pur que j’aie connu dans une voie que j e crois l’erreur. Il a été trop reconnaissant avec Elisabeth pour le compte de ses idées, et il en a fait la grande bénéficiaire de la magnifique représentation que l’Angleterre donna au monde du seizième siècle: il a confondu le siècle et la femme. Il a bien osé écrire quelque part : « Elle a formé un peuple, orga- « nisé un gouvernement, créé une marine, fixé une reli- « gion... » Oui 1 mais comme Louis XIII afrappé l’aristocratie, pris La Rochelle et humilié la maison d’Autriche. Pas autrement! Lui, Dargaud, qui sourit de son sourire doux quand il s’agit de l’infaillibilité
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du Pape, parle de la raison infaillible d’Élisabeth, et voilà le Pape vengé du libre-penseur ! A l’exception de Dracke, dans lequel elle devina — ce qui n’était pas difficile — le grand homme sous le pirate, je ne vois personne que son regard soit allé chercher dans l’obscurité et loin de son trône. Elle ne se douta seulement pas de la grandeur de Shakespeare I Dargaud convient de tout cela. Il dit tout le sang qu’elle a fait couler, même le sang des catholiques en masse, — et il le lui reproche comme s’il nous enviait nos martyrs (1) ! Il dit qu’elle aimait encore plus à faire couler les larmes que le sang, cette femme qu’au commencement de ce chapitre J’ai appelée une Mégère (je la connaissais), qui brisait le cœur des fiancées heureuses et battait ses filles d’honneur en jurant comme un cocher, parce qu’elles étaient jeunes et qu’elle ne l’était plus. Dans ce grand portrait en pied
d’Elisabeth, fait par un pinceau noblement flatteur, mais flatteur, chose singulière 1 tous les traits y sont, éparpillés, mais la ressemblance venant de l’ensemble n’y est pas. Ah ! Dargaud est un miroitier qui eût convenu à cette horrible coquette. Il a des manières d’étamer son miroir qui font paraître ce qui est tout simplement laid, grandiose.
Moi, elle m’eût envoyé à Tyburn, la douce âme! Elle m’y eût fait mettre au pilori, et je ne l’aurais pas volé.