‹ Sensations d'histoireChapitre 3 sur 37 · DT · texte numérisé non relu

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PRÉFACE

Ces Sensations d* Histoire, qui forment aujourd’hui le VHP volume des Œuvres et des Hommes^ en ferment la première série. Les volumes et les séries qui vont suivre seront publiés dans le même ordre, et on n’a pas besoin d’ajouter, écrits dans le même esprit. L’auteur des Œuvres et des Hommes est (croit-il) le premier écrivain qui ait introduit dans la Critique littéraire cet esprit catholique dont on sent, dans tout ce qu’il a jamais publié, la présence. A ses yeux, si le Catholicisme, cette sublime synthèse qui peut embrasser tout, n’explique pas tout, car tout ne peut pas et ne doit pas être expliqué, il donne du moins (ce que ne fait aucune philosophie) la raison absolue et par conséquent suffisante de ce qui ne peut pas ni ne doit pas être expliqué.

Et c’est parce qu’il ne veut point qu’on s’y méprenne, que Fauteur des Œuvres et des Hommes

PRÉFACE

attache aujourd’hui à ce volume d’histoire les deux mots d’une préface qui paraîtra, peut-être, à la fois contradictoire et tardive, mais qui a sa nécessité.

Les deux derniers volumes de cette première série portent également dans leur titre le mot de Sensations {Sensations d! Art et Sensations d' Histoire)^ et on pourrait retourner contre l’auteur de ce volume le mot imprudent de Sensations et en faire un mot inconséquent et terrible. Pour ce qui est de l’Art, en effet, de l’Art dans ce qu’il a de savant et de technique, le pauvre auteur, plus littérateur qu’artiste, ne se trouvait pas assez sûr de lui, assez, carré d’éducation et de compétence, pour oser plus que des sensations personnelles. Il s’était même vanté, et peut-être trop, de son ignorance. Mais on a été bon garçon pour lui et on a souffert cette fatuité. Seulement, aujourd’hui, voici que sur un terrain exclusivement intellectuel et qui est plus particulièrement le sien, il recommence d’écrire dans le titre de son nouveau volume ce mot dangereux Sensations, qui, peut-être, pour des chicaniers de logique, compromettra le spiritualisme transcendant et religieux de ses doctrines et de sa foi. Ici, il y a plus et mieux que des- sensations. Le livre des Sensations d’ Histoire devrait

PREFACE

plus justement et plus rigoureusement s’appeler:- « Idées et Jugements historiques ». Mais, que voulezvous ? l’auteur s’est cru une personnalité assez profondément et scandaleusement catholique pour l’être jusque dans ses Sensations^ et le mot qui avait sa vraie place à la tête de son livre sur l’Art, il l’a laissé^ avec une rondeur intrépide, à la tête d’un autre livre où strictement il ne l’avait pas.

Effectivement, ce qu’on trouve surtout dans ce volume, ce sont des jugements très affirmatifs, qui n’ont rien d’ambulatoire, avec des raisonnements et preuves à l’appui. Ici, le sensitif en Art est devenu net et ferme, et le Critique littéraire s’est élevé plus haut que la littérature. Jusque-là, il avait jugé les hii^toriens et leurs idées, mais cette fois-ci, il est devenu historien lui-même. Il a jugé à sa manière les hommes historiques que les autres historiens avaient jugés à la leur. Presque partout il a condamné ce qu’ils ont absous et absous ce qu’ils ont condamné, et c’est ainsi que de la Critique il a pénétré jusqu’à l’Histoire, et qu’on peut voir à l’accent de ce qu’il a écrit comment il écrirait l’Histoire, si quelque jour il l’écrivait.

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'Quand on prend l’histoire d’une certaine hauteur, on ne l’écrit jamais que pour ceux qui la savent. Je voudrais dire seulement quelques mots sur un homme mal jugé par la majorité des historiens. Le système des majorités en matière d’histoire n’est pas meilleur qu’en législation politique. Majorité veut dire : la plus grande partie ; or, la plus grande partie des choses qui viennent de l’homme ou ont été créées par l’homme ne vaut absolument rien. Ce sont les passions, les préjugés, les mouvements inférieurs qui sont la majorité dans nos âmes. Eh bien, c’est tout cela qui a fait la majorité des écrivains sur Jacques II (1) !

1. Le préjugé historique est l’ivraie et le chardon des meilleures têtes. Je lis dans Th. Lavallée, un des derniers historiens de Jacques II, esprit qui serait élevé si le niveau du xix*" siècle ne le rabaissait pas comme un joug : « Jacques II, le nouveau roi,

SENSATIONS d’HISTOIRE

Une grande raison, sans doute, pour qu’il fût insulté par tous les souples caudataires des événements accomplis, qui portent respectueusement la queue de la robe fangeuse ou sanglante de tout homme qui a réussi, c’est qu’il a été vaincu. Mais là n’est pas encore la raison décisive. On serait trop heureux de «

n’avoir à écrire que le mot de Polybe : « C’est juger la statue par le talon que de juger les affaires par l’évé-

élait un homme étrangement convaincu de son droit. . . » Pourquoi étrangement? Qu’y-t-il 6!étrange à être convaincu de son droit?... On y croit, — ou on n’y croit pas. Mais qu’y a-t-il (ï étrange à y croire ?

C’est donc étrange, que la conscience du droit au xix« siècle? Oui, c’est étrange, car personne ne l’a.

Vérifier cette assertion de Lavallée : « Jacques marchait comme un homme convaincu de la bonté de sa cause. 11 agissait avec tant d’imprudence que la cour de Rome montrait la plus grande répugnance à le seconder. »

« 11 faut — disaient les cardinaux (lesquels ?) — excommunier ce Roi, qui ruinera le peu de catholicisme restant en Angleterre. »

Dit que Jacques fut rapetissé par le malheur, — tomba dans une dévotion pusillanime (en quoi?), obsédé par les Jésuites. Partage le rire des courtisans français, qui lui reprochaient d’avoir quitté lin royaume pour une messe. Qu’était la messe, en effet, pour CCS dévots de l’Œil de Bœuf?

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nement ». D’ailleurs, à cette e'poque de singes où la forme est tout, on aime assez le paradoxe pour, quand il n’y a pas de danger, retourner l’axiome : « Malheur aux vaincus! » Gela s’êstvu déjà. Non! la vraie raiè^n du malheur de réputation de Jacques II est dans sa cause même. Ce grand Calomnié de THistoire est le représentant d’une cause impopulaire, presque deux siècles après lui. La poussière de cette cause qui semble finie brûle encore. C’est une planche denaphte d’où, à chaque moment, le pied qui passe peut réveiller l’incendie. Tous les flots de sang qui doivent l’éteindre n’ont pas été répandus. D’ici longtemps, en Europe, la lutte du Principe de l’Autorité avec le Principe Révolutionnaire, de la Démocratie avec la Monarchie, ne sera terminée. Et comme, en fin de compte, il n’y a que deux principes et non pas trois ; comme la politique est circulaire, ainsi que le disait dernièrement et suprêmement bien le prince de Metternich : le jour où le Principe de l’Autorité aura repris son rang dans l’opinion de l’Europe, il est bien probable que Jacques II aura trouvé son historien.

SENSATIONS d’HISTOIRE

Mais, avant cette époque, impossible ! Il a contre lui toutes les passions, et, ce qui est plus triste, toutes les illusions contemporaines. Voyons! franchement, est-ce l’athée Hume qui pouvait dignement écrire l’histoire de Jacques? Est-ce le whigFox? Est-ce le whig Macaulay, l’homme du Church and Est-ce cet autre

whig et protestant, cet Anglais de France, Guizot? Tout le monde a lu l’aperçu publié par ce dernier sur les causes qui ont fait triompher la révolution d’Angleterre et qu’il intitule : Un discours. Il a raison; c’est plus un discours qu’un aperçu. J’ai lu attentivement cet écrit, tracé de cet air grave que les sots prennent pour de la pensée, parce qu’il en a la gravité. Qu’y ai-je vu sur Jacques? L’éternelle redite de la haine superficielle. Jacques y est traité d’esprit étroit intolérant et de cœur sec. Depuis quand donc Guizot était-il un si fort connaisseur en tendresse, en expansion, en grandeur d’âme, en largeur d’idées, en ampleur de toutes sortes? Entrailles pétrifiées parla bile, ambition inféconde et dure, masque vidé de Calvin, a-t-il bien le droit de jeter aveuglément aux

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autres ce qu’il est lui-même? Par cela seul, Tinjure est trop grande et ne saurait se souffrir.

Non ! Jacques n’est pas jugé. Quand il s’agit des Stuarts, l’Angleterre du xix® siècle n’est pas beaucoup plus calme et plus forte que l’Angleterre du xvii*. Elle a sa tradition de préjugés. Or, ce qui frappe le plus et plus même que le mérite très réel de Jacques, lorsqu’on étudie l’histoire de son temps, c’est la petitesse d’esprit et l’insanité de jugement de toute l’Angleterre sous les Stuarts.

Cette nation remarquable et vantée à juste titre, surtout pour son bon sens politique, a fait preuve sous Charles II, mais en particulier sous Jacques, d’une extinction complète de sens commun. Elle a été dupe des plus humiliantes mystifications. Le complot de Titus Oates^ qui a coûté la vie à tant de personnes et en particulier au vieux Strafford, — cette ignoble comédie qu’on ne finirait pas à la scène, tant on la trouverait improbable, — a duré plusieurs années, et toute l’Angleterre y a été prise. Avec une disposition si profondément faussée de l’esprit public,

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il était impossible, mais radicalement impossible, que Jacques II régnât jusqu’à sa mort et que la race des Stuarts ne fût pas finie en Angleterre. Qu’on se rappelle que déjà, du temps de Charles II, le parlement, à deux reprises différentes, avait essayé d’arracher à la faiblesse de Charles, qui s’était révolté de tant d’audace, la couronne qu’il devait transmettre à son frère. Chose prodigieuse pour ce peuple, amoureux des formes légales ! la méfiance était allée jusqu’à vouloir renverser la loi de succession. Venu dans de telles circonstances, Jacques a fait (à mes yeux du moins; tout ce qui était humainement possible, à un catholique et à un roi comme lui, pour gagner la partie engagée contre les préjugés et les passions de son peuple. Ce qu’on a dit de lui ne tient pas devant l’examen.

Ainsi, pour en revenir au mot de Guizot, qui est le mot de bien d’autres, on l’a accusé d’étre un esprit étroit. Et cela est faux, même au point de vue de ceux qui le disent ; car il soutenait contre son parlement et le pays la liberté de conscience dont cette masque de libéralisme, l’Angleterre, ne veut qu’à de certaines très illibérales conditions. L’abolition du Test devrait être une justice pour les libéraux, qui ont inventé la tolérance, l’égalité des cultes, etc. On a aussi accusé Jacques d’être un bigot, et on sait ce qu’exprime cet odieux mot sous des plumes anglaises. Certes ! il croyait et il pratiquait, mais il n’affectait rien. Il eut

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le tort d’avoir des maîtresses. C’était enfin tout le contraire de ce qu’on dit, c’est-à-dire un esprit et un caractère qui voyait tout de très haut et chez lequel jusqu’aux faiblesses avaient de la hauteur. A coup sûr, la hauteur n’est pas de Vétroitesse. Plus on monte, plus l’horizon s’élargit.

Jamais roi n’a plus joûté pour rester roi qu’il ne l’a fait avec des difficultés inouïes. Excepté son honneur qu’il n’a pas mis au jeu, il a joué toutes les autres cartes en maître. Il est allé jusqu’à la concession, — et je l’en blâme, car les concessions n’ont jamais rien sauvé, et souvent elles ont tout perdu, — mais, en concédant, il maintenait fortement tout ce qu’il ne concédait pas, et il est resté roi, avant et après la concession. Il l’avait mesurée. Or, c’est de cela qu’il retournait. Il fallait rester roi. Il fallait que la royauté pérît ou vainquît. Elle’ a été vaincue. Jacques II est bien le dernier roi d’Angleterre. Après lui, vous avez un stathouder de Hollande sous le nom de roi. La royauté d’Angleterre, cqüq porcherie à V engrais, vaut dix fois moins que l’ancien dogarat de

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Venise. Un Stuart pouvait-il tomber si bas ? Un d’Orange, serviteur des boutiquiers d’Amsterdam, ne sacrifiait rien à prendre cette couronne brisée sous la verge des huissiers du parlement. Mais un Stuart, qui croyait au droit absolu et divin, pouvait-il la garder comme on voulait la lui faire ? Pouvait-il régner par la faveur de ceux qui le dépouillaient? — en vertu d’un droit éclopé?

On se demande si Jacques II, à la place de Charles II, eût pu, comme Charles X, en France, à la place de Louis XVIII, rétablir les affaires personnelles de la royauté? car pas de doute, ou du moins bien peu, que si Charles X avait régné en 1815 on ne fût aisément revenu à un genre de gouvernement pour lequel il était trop tard en 1830. Je ne le crois point. Les positions ne sont point pareilles. Charles X aurait eu toute l’Europe pour appuyer son gouvernement, et ses ennemis, les révolutionnaires, après 1815, s’attendaient à tout. Moment unique, qui ne devait jamais revenir et dont il fallait profiter. Il est bon quelquefois, en politique, de renverser le proverbe corse :

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Odiate et aspettate. Charles II, au contraire, n’était qu’un besogneux pensionnaire de Louis XIV, dont la grâce très française blessait à sang les préjugés anglais, la cuistre tartufferie protestante. Le malheureux a été obligé de cacher sa religion toute sa vie ; il ne l’a révélée qu’à sa mort.

Jacques II, venu le premier après Cromwell, aurait donc abrégé le rôle de sa propre race ; Charles II, son cadet, eût été le premier prétendant. Jacques aurait été plus tôt frappé par le préjugé anglais : une chose monstrueuse qu’il n’était donné à aucun homme de tuer. S’il avait pu l’être par quelqu’un, il l’eût été par Jacques, un véritable anglais dans la force, la noblesse et la grandeur du mot; un homme de mer admirable qui avait la poésie des batailles; qui, si le parlement l’avait permis, disait-il avec un regret royal, eût élevé sa nation au rang des premières nations du monde, et qui (ce cœur sec, dit Guizot,) applaudissait au combat de la Hogue, en voyant les prouesses des vaisseaux anglais qui se battaient... contre lui (1).

1. Jacques était tellement anglais, qu’une fois il offensa Louis XIV par le refus qu'il lui fit d’une armée de 15,000 hommes pour son expédition d’Irlande. 11 aurait voulu réussir seulement à l’aide de ses propres sujets.

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Vraiment, plus je réfléchis à ce dernier des Stuarts, — le premier en caractère,* en grandeur réelle, — qui n’a pu conjurer l’espèce de sort attaché à sa race, plus l’Histoire n’est à mes yeux qu’une courtisane de la Fortune.

En effet, ce n’est ni la royale aptitude , ni le caractère (quand on a du caractère, disait Mirabeau, on a toujours assez de talent pour être roi), qui ont manqué à Jacques. Sedgemoor, Monmouth, Argyle, l’attestent. Mais les ennemis ont leur vocabulaire. Les châtiments si justes de ce bâtard de roi, dont la bassesse a fait douter de la naissance, de ce misérable Monmouth, et du dangereux Argyle, ont été appelés cruautés par les inventeurs ou les dupes du complot de Titus Oates, par ces hommes de parti à la conscience hébétée ou hypocrite, qui, pour tous les supplices infligés parleurs adversaires, ont des larmes de lamentin.

Malheureux comme Charles X, la Grâce du cœur dévoué comme Charles II était la Grâce de l’égoïsme, Jacques II a su, du moins, et voulu se défendre. Mais il fut trahi comme jamais homme peut-être n’a été

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trahi. Charles X s’abandonna lui-même. Jusque sur le rivage de Cherbourg, plus d’un garde du corps mordit son gant d’une noble rage de sentir son épée clouée à sa cuisse par la volonté de son roi. Charles X n’avait pas la trempe de Jacques. Il n’avait pas (et ce fut le seul tort de sa piété) la grande religion de son droit comme Jacques, qui fut abandonné, quand il luttait toujours, et par son peuple, et par sa noblesse, et par ses ministres (il n’avait pas d’armée et il avait soulevé l’Angleterre en essayant d’en former une), par ses plus chers amis et enfin par ses filles, — les Gonerill et Régane de cet autre Lear, — des parricides par abandon ! Dieu sait faire des tragédies encore plus terribles que celles de Shakespeare. Le roi Lear était surpassé.

Mais la raison, et la raison d’un homme d’Etat (voir ses Mémoires), était restée au roi Lear de la race des Stuarts.

Quand je repasse un pareil règne, je m’étonne qu’il ait duré quatre ans. Ces quatre ans font plus d’honneur au mérite personnel de Jacques, que dix ans de prospérité s’il avait été protestant.

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Mais, ’s’écrie-t-on encore hypocritement, puisqu’il s’agit du caractère, mais Jeffries ! mais le colonel Kirk! On doit se rappeler les mœurs du temps. On sortait des guerres civiles, où la plus grande vertu pour les princes, c’est la fidélité. D’ailleurs, l’Histoire voit de plus haut les choses que les partis blessés qui crient... Qu’importe la lourdeur de main de deux ou trois fonctionnaires ! Parlons-nous politique ? Sont-ce réellement là des questions à évoquer, ainsi que le fait Hume dans son Histoire, comme s’il était chargé d’une enquête de coroner ou s’il prononçait un discours de parlement ?

Que pouvait faire Jacques avec un parlement qui lui refusait des subsides, qui l’avait pris en suspicion, qui le montrait du doigt à la nation comme

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un Grand Suspect? Ce qui cause la joie de certaines gens, c’est que la constitution anglaise est un nœud coulant passé au cou du monarque ; en tirant un peu, il est étranglé. Je comprends cela quand on tient, comme l’Oligarchie anglaise, le bout du nœud coulant. Seulement, on ne saurait trop le répéter : Jacques 11 croyait au droit divin ! C’est le droit divin qui l’a perdu ; ses ennemis ont raison de le dire. Mais la question est de savoir si, de toutes les origines du pouvoir, le droit divin n’est pas la seule vraie, et si les oligarchies ne sont pas, au jour où on les met en péril, obligées elles-mêmes, sous une forme ou sous une autre, de l’invoquer (1).

1. Si le droit existe, il est un; — deux droits seraient une tautologie, une absurdité. S’il y a un droit, il est absolu et divin, comme la vérité est absolue et divine. L’homme ne le crée pas plus que la vérité. 11 la reconnaît, la constate ou la subit. Voilà tout. Les mots ne font rien à la chose. Droit des peuples, droit des assemblées, droit des aristocraties, c’est toujours le droit divin; car autrement, ce ne serait pas le droit, ce serait une convenance. Or, les publicistes de la convenance sont des matérialistes en politique. Je n’ai rien à dire à ces gens- là. J’attendrai que Yâme leur vienne pour leur parler.

SENSATIONS D’hISTOIRE

Quant à ce qui est de Jacques, le soupçon dû parlement a gagné l’Histoire. Gomme c’était un parti pris d’affirmer son intolérance, on a travesti ses sentiments de tolérance quand il en a exprimé, et l’on a faussé comme à plaisir son caractère. — Ainsi, avec la réputation qu’on lui a faite et dont on l’a accablé, qui croirait, si on ne le lisait pas positivement, que Jac-

ques blâma la révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV? Eh bien, ce blâme très vrai (en ce qui tenait probablement à l’exécution de la mesure) fut regardé comme une hypocrisie de Jacques, de l’homme le plus fier, le plus inflexible par la conscience qui ait jamais existé. On pourrait reprocher à Jacques ( au point de vue de la politique) de n’ètre pas toujours assez circonspect, et c’est lui que le sage Hume, avec son bon sens, accuse d’être insidieux ! « Toutes ces marques de tolérance — dit-il — étaient regardées comme insidieuses, opposées aux principes connus de la SECTE... » Gomment, par parenthèse, trouvez-vous LA SECTE ? Le catholicisme, après dix-sept cents ans d’existence sur la plus grande partie du globe, traité

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de secte, comme s’il s’agissait des partisans du Covenant l

Ainsi, comme on le voit et comme je le montrerai encore davantage, même pour ceux qui jugent les choses le front abaissé vers l’événement, — pour tous ces lâches devant la fortune qui pensent que tout ce qui tombe, tombe justement, — jamaisil ne se trouvera d’homme plus justifié que Jacques, et chez qui la personnalité tienne moins de place dans les faits qui l’ont renversé. La situation tuait l’homme, et il fallait que l’homme eût une immense fascination encore pour tenir trois ou quatre ans dans une pareille situation. Au sens de celui qui connaît les faits, c’est prodigieux. Quand Jacques envoya lord Gastelmaine au Pape et qu’il reçut à Londres un nonce, — simple politesse de souverain à souverain, — ce fut un scandale dont on ne s’étonne plus quand on voit l’historien Hume, sceptique, athée, philosophe, nous dire sérieusement et sans blâme que, par un acte du parlement, toute relation quelconque avec le Pape était regardée comme un crime de haute trahison. Il ne trouve pas un mot, lui qui ne croit pas plus à l’établissement de Henri VHI

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qu’à l’Église romaine, pour caractériser de telles folies, et, par une incroyable attache aux préjugés qui sont nos maîtres et qui mettent le collier de force aux plus fiers, peut-être est-il de bonne foi ?

Fatalité que j’aime à faire saillir : — Entre Jacques II et l’Angleterre, il n’y eut donc point de combat, comme on l’a dit, de roi à peuple. Ce ne fut pas non plus la lutte d’une idée politique contre une autre idée. Ce fut le combat entre deux consciences, c’est-à-dire entre les deux forces humaines qui soient seules incompatibles et qui n’admettent pas de transaction, — ce qu’on ne comprend plus aujourd’hui.

Aussi Hume, avec cette légèreté d’un homme qui n’a jamais regardé dans cette profondeur qu’on appelle la conscience humaine, dit-il une de ces impertinences ineffables sous lesquelles il croit terrasser philosophiquement Jacques II : « Il est étrange — dit-il — que Jacques, qui sentait, d’après les impressions de son propre cœur, quelle influence le zèle de la religion avait sur lui, fût assez infatué pour ne pas voir une seule fois [once) que ce zèle pouvait avoir la même influence sur

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ses sujets. » Et pourquoi donc le peuple anglais ne vit-il pas non plus une fois, lui qui sentait, d'après les impressions de son propre cœur, quelle influence le zèle de la religion avait sur lui, que ce zèle pouvait avoir la même influence sur son souverain ?... De quel côté Hume mettra-t-il l’infatuation ? Je le sais ; mais pourquoi ? Dites! est-ce que tout cela ne fait pas pitié ?

L’une des^ choses les plus ignobles de ce règne où l’Angleterre se montra si passionnément ignoble, fut la calomnie répandue, soutenue et restée dans l’es-prit de tant’d’imbéciles, le fond commun de toutes les nations, que le prince de Galles était un enfant supposé. Tous les partis se copient et rabâchent les mêmes inventions... N’a-t-on pas dit d’un autre prétendant ce qu’on a dit du prince de Galles ? Plus tard, quand il chargeait douze fois de suite les ennemis à Malplaquet, à la tête de la maison du roi de France, il montra suffisamment qu’il était de l’héroïque race. Gomme autrefois on gagnait ses éperons, il gagna d’être de son sang.

Ce fut cette naissance du prince de Galles qui

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poussa et décida le prince d’Orange à la guerre contre son beau-père. Jusque-là, il se croyait héritier et ménageait Jacques ; mais quand il ne se vit plus d’héritage, il n’eut plus rien à ménager. Il avait intrigué ; il conspira. Toutes ces misères se perdent un peu dans les grandes perspectives de l’histoire, mais il est bon de les rappeler pour montrer que, ho7^s les pi'incipes, il y a des effets de bàtcms flottmits dans toute grandeur.

A dater de ce moment dans les décisions du prince d’Orange, tout trahit, jusqu’au ministre Sunderland. Hume donne les noms de tous ceux qui passèrent à l’ennemi, et en pleine paix, encore ! L’impudence de ladémarche montrait combien peu elle était dangereuse. Mais l’absence de danger montrait aussi la faiblesse de Jacques, qui n’avait, lui, que le MOI de Médée, et qui n’en avait pas la magie. Toute l’Angleterre faisait défection.

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]*armi tant de traliisons, une des plus honteuses fut celle de Churchill, élevé du rang de page à un commandement dans l’armée, créé pair, écrasé de faveurs

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par Jacques. Et Hume le loue ! «G est le sacrifice de tous les devoirs de la vie privée aux devoirs de la vie publique! » s’écrie-t-il, avec le préjugé le plus aveugle ou la plus insigne duplicité. On dirait Orgon écrivant l’histoire de Tartuffe. Ce fut Churchill qui détermina la défection de lady Anne et du prince Georges. T’A*? ?720?’tal bloîOy dit Hume, pour son malheureux bienfaiteur.

Enfin, voici qui n’a pas son pareil dans l’histoire de la prévention humaine. Quand Anne abandonna son père, le peuple anglais et les gardes eux-mêmes, rapporte Hume, qui, après tout ce qu’il a dit déjà, n’est pas suspect, crurent que Jacques l’avait fait massacrer. Heureusement, on apprit le secret et le résultat de sa fuite. Sans cela on se serait jeté sur les catholiques. L’Angleterre était toujours à l’état de vieille dupe du complot de Titus Oates.

' Du reste, le protestantisme qui renversa Jacques II n’était point une question anglaise. C’était une question européenne. Par un incroyable aveuglement d’amour-propre blessé sur une question d’étiquette, le Pape se rangea, sans qu’il s’en doutât, parmi lesennc-

sensations d’histoire

mis du catholicisme. Il avait nommé le prince Clément de Bavière, appuyé parla maison d’Autriche, à l’évêché de Liège et de Munster, au lieu d’y nommer le cardinal Furstemherg, prélat dépendant de la France. C’était favoriser les alliés et la ligue dont le prince d’Orange était le chef. Les territoires de Liège confinaient auxProvinces-Unies. Ainsi, jusqu’au Pape aban-

donnait Jacques II, qui perdait son Etat par respect et par dévouement à la vérité catholique 1 Jamais malheur immérité ne fut plus complet.

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J’ajouterai, pour ceux qui aiment ces bagatelles des droits des peuples opposés aux droits des souverains, que l’Angleterre, en se révoltant contre Jacques, n’excipaitguères alors que de ses répugnances. Ce qu’on appelle les droits des peuples, n’était encore dans ce temps qu’une vieille radoterie républicaine renouvelée de Cromwell, ou le vague mysticisme politique de l’opposition. C’est à dater de la chute de Jacques que les droits des peuples furent définis, ce qui, pour le dire en passant, explique à merveille que Jacques ne crût qu’aux droits de la royauté. La phrase de Hume, qui

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croyait, lui, au contrat qui n’a jamais existé entre les rois et les peuples, ne laisse aucun doute à cet égard : « Les points si longtemps en question entre le peuple et le roi furent finalement [finally) déterminés ; la prérogative fut circonscrite et plus exactement définie que dans la première période du gouvernement anglais ».

C’est-à-dire — pour les esprits nets qui ne se payent point avec des phrases — que la ruine de la royauté était consommée, et qu’on fondait un gouvernement intermédiaire, qui n’était plus que la royauté nominale.

C’était cela précisément qui répugnait à Jacques, — à la croyance de toute sa vie, — au cours de son sang dans ses veines. Et voilà pourquoi il fut vaincu! Pouvait-il ne l’ètre pas? Il croula comme une institution. En politique, en vérité politique, les phénix se laissent brûler et ne ressuscitent pas. Se transformer, c’est déchoir.

Les historiens jaugent mal la gloire. Il y a des hommes dans les annales du monde pour qui la gloire c’est la chute, c’est la défaite, c’est la mort. Yaincre n’est qu’une des formes de la Force, mais la Vérité en a plusieurs.

Il reste donc acquis à l’histoire que le règne de Guillaume d’Orange et de Marie est l’ère d’un nouveau droit public pour l’Angleterre. Qu’on lise le commencement de VHistoire de Smolletf, le continuateur

de Hume, et sur ce point nulle illusion n’est possible :

« La constitution de l’Angleterre — dit-il — prit na nouvel aspect. La maxime de l’hérédité, son droit indéfectible, un 'parlement libre y renonça. Le pouvoir de la couronne fut reconnu n’avoir pas d’autre origine (il n’était donc pas reconnu tel?...) que le contrat avec le peuple (toujours des contrats!). L’allégeance et la protection furent réciproques. Guillaume III monta sur le trône en conséquence d’une capitulation expresse faite avec le peuple ». *

C’est cette capitulation que Jacques n’entendit point signer. Il fit, en politique et comme roi, ce qui comble de gloire un homme à la guerre. Il aima mieux mourir que de capituler. C’est mal habile, disent les finauds de la lâcheté. Mais les grandes âmes ont des appréciations plus profondes. Jacques II soutenait un droit connu, convenu, consenti... De l’autre côté, qu’y avaitil?... Un droit nouveau, né dans le sang de la tête

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tranchée de son père. La tête humaine, le cœur de l’homme ne seraient pas ce qu’ils sont, s’il avait cédé autrement qu’en tombant du trône, et il en est tombé. Il n’y a ici ni esprit étroit^ ni courte vue... Il ne pouvait pas, non! physiologiquement, sa nature donnée, IL NE POUVAIT PAS se départir de ce qui constituaitia sainteté de son droit, l’honneur de sa race, la raison d’étre de sa royauté. Je le répète : sa gloire est d’avoir été vaincu. Vaincre n’aurait été qu’un bonheur.

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Antiquité, établissement, tradition, reconnaissance séculaire, les plus hautes autorités humaines, tout ce . qui sacre les grandes causes était avec Jacques. Mais . la tête géniale de Newton peut être broyée dans l’engrenage d’une machine ; les choses les plus divines parmi les homnies être écrasées par ce qu’il y a de plus brut en eux. C’est ce qui arrivait à la cause de Jacques. Elle avait beau être la bonne cause, elle était la plus faible. On put compter, en Angleterre, ceux qu’on appela les non-pireurs. « Ils rejetèrent — dit Smollett — la notion nouvelle du roi de fait (de facto), ainsi que toutes les autres distinctions et limitations, et

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se déclarèrent pour le pouvoir absolu et le droit inaliénable des souverains».

Tous les gants qu’on jettera, je les ramasserai 1 On a souvent élevé contre Jacques II sa malheureuse campagne d’Irlande (il y resta plus de six mois), terminée par la funeste bataille de la Boyne. Il y fut fait beaucoup de fautes, mais ces fautes furent plus de la situation que de l’homme. Quoique , en ce pays, le sentiment de la royauté existât encore, grâce au catholicisme, cependant l’Irlande était un pays de parlement. Elle avait ce que nous appelons maintenant un système constitutionnel. Les faits vinrent plus de ce système que de Jacques.

En effet, — c’est encore une preuve faite maintenant, — tout le temps que le parlement n’a pas tué le roi à son profit, ou le roi absorbé le parlement, le système parlementaire est un système faux, louche, un tiraillement perpétuel, la lutte confuse de deux forçats dans leurs chaînes. Tout homme qui a en lui l’esprit de gouvernement et ce besoin de franchise, la noble soif des esprits lucides et des âmes fortes, sera

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toujours impatient de cette abaissante institution. Soyez-en sûr, on ne l’accepte que pour la ruiner ! Un roi constitutionnel est toujours un peu, en plus ou moins, VEcce homo delà royauté. Ce n’est plus le roi. Guillaume d’Orange, dont la grande valeur politique est incontestable, eut deux fois, disent les historiens, la pensée de retourner en Hollande et de laisser le poids de cette couronne tronquée sur la tête de Marie, sa femme. Il avait comme la nostalgie d’un pouvoir plus ferme qu’il retrouverait à exercer dans son pays. Lui, le génie du commandement, souffrait cruellement de la position que les nouvelles institutions anglaises lui avaient créée. On eut beaucoup de peine à le retenir. Ce qui allait à des personnalités comme Marie et Anne, n’allait point à une personnalité aussi impérieuse que la sienne. Jacques avait l’instinct du gouvernement pour le moins autant que son gendre. De plus, il avait le sentiment intime de son droit absolu. Rien ne met donc plus en lumière ce qui causa la ruine de Jacques que le sentiment qui faisait répudier et mépriser la couronne d’Angleterre, telle que les parlements l’avaient amincie, à un simple stathouder de Hollande.

SENSATIONS d’hISTOIRE

Mais au-dessus de la dignité du pouvoir el de l’entente de sa force, la pureté de la grandeur de Jacques vient, avant comme après sa chute, de l’incompatibilité rigoureusement maintenue contre tout ce qui n’était pas le droit. Des écrivains sans profondeur ont appelé cela de l’opiniâtreté ; mais ce mot-là a été inventé pour faire la critique du caractère. Lorsque, dans les négociations de Rysv ick, dans les mystérieuses conférences de Bouftlers et de Portland, Louis XIV exigea de Guillaume et Guillaume consentit à ce que lui, Guillaume, reconnaîtrait pour son héritier le prince de Galles, Jacques refusa pour son fils. Aucune transaction, selon lui, avec l’usurpation, n’était possible. On est fâché de voir Lingard gmdr sur cei entêtement^ et ne pas comprendre ce que cet entêtement cachait de politique véritable. En effet, toute transaction n’est que l’habileté de la faiblesse. Tôt ou tard, elle doit se retourner contre celui qui l’a consentie. En Angleterre, on l’a vu, les transactions souscrites par Guillaume, qui n’était pas roi, et qui devenu roi en a tant souffert, ont perdu la royauté.

Cette foi en soi, cette conscience de son droit, cette vertu si peu moderne qui trouble le sens des hommes d’aujourd’hui quand ils ont à la juger, resta en Jacques juqu’à sa dernière heure. Il garda l’attitude d’un homme qui se sent un droit éternel. Rien ne raya ce marbre, vierge de tout souffle d’ambition qui ne fût pas l’ambition même de son droit. Après la mort de Sobieski, en vain la Pologne et Louis XIV lui proposèrent-ils la couronne vacante. S’il avait accepté les propositions qu’on lui adressa, peut-être eût-il, avec l’influence de la France, remplacé par un autre sceptre son sceptre perdu. Mais il ne voulut pas. Foncièrement anglais, il ne se souciait {ce cœur sec, comme dit le tendre Guizot,) que de son Angleterre, qu’il aimait. De plus, croyant au droit divin, victime des deux Chambres, il savait trop que l’élection est une source de pouvoir qui charrie la tempête dans ses flots. Louis XIY n’insista pas. Les instincts de Jacques étaient justes. Il restait lui-même. L’élection orageuse et capricieuse de la Pologne n’avait point de trône à aumôner à ce roi qui ne réclamait que le sien.

SENSATIONS d’HISTOIRK

Mais de tous les refus qui gardaient austèrement son droit inviolable, celui qui dut le plus coûter à l’humaine faiblesse de son cœur fut celui qu’il fit à sa fille, la princesse Anne (en 1700), après la mort du fils de cette princesse, le duc de Glocester. Anne avait des scrupules. Remords manqués et à la taille de certaines âmes I Elle n’était pas reine. Elle allait l’être. Elle demanda à son père de légitimer par son consentement l’usurpation de la couronne qui touchait son front de fille coupable. A cette condition, elle appellerait le prince de Galles à lui succéder. Jacques repoussa cette autre transaction. Ainsi, même sa race était moins pour lui que son droit. Grande manière, selon moi, de comprendre le devoir politique ; car, droit interverti, droit affaibli : race perdue. On n’a rien sauvé et on a sacrifié l’honneur.

Le docteur Lingard a l’air de croire que si Jacques avait, dans ce temps-là, fait quelque efTort, il eût pu recouvrer son trône ; car le roi Guillaume, qui aimait la Hollande, la guerre et le pouvoir absolu, — trois choses impopulaires en Angleterre, — était souverai-

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nemeiit détesté. Mais, soit lassitude humaine, soit pressentiment de la destinée comme il a lieu- parfois dans la conscience de ces hommes historiques, Jacques n’agit point. Le docteur Lingard le lui reproche comme une faute. Mais Jacques ne pouvait rentrer en Angleterre que sur les débris de sa cause. Guillaume avait beau choquer les Anglais, il rassurait les protestants. Or, la question était protestante. Guillaume fût redevenu populaire au premier succès de Jacques. L’affaissement de Jacques n’a donc rien entraîné...

Et cela fut démontré quand, à la mort de Jacques (1701), Louis XIV, ce chevalier delà royauté malheureuse, eut reconnu le prince de Galles. L’Echiquier fut immédiatement autorisé à emprunter 600,000 livres à six pour cent malgré les embarras de la finance, quarante mille hommes de terre et quatre mille de mer furent mis sur pied (malgré le dégoût du pays pour les levées de guerre), et le roi prié par une adresse d’empêcher sur le continent toute trêve ou toute conclusion de paix jusqu’à ce que l’injure faite à l’Angleterre eût été vengée... La nation lassée se défatiguait dans sa haine réveillée par la simple reconnaissance du fils de Jacques II.

SENSATIONS D’hISTOIRE

C’était donc — on le vit mieux que jamais alors — le principe dans l’homme qui était antipathique à l’Angleterre et qui avait entraîné le malheur de Jacques, et non absence de facultés ou maladresse de politique ! Si c’eût été l’homme qui eût été lahaine et l’obstacle, il aurait emporté dans les six pieds de sa tombe toutes les impossibilités de son règne. Gomme l’auraient dit les partis dans leur brutal langage : « Morte la bête, mort aurait été le venin ». Il n’en fut point ainsi. Au contraire, après la mort de Jacques, l’Angleterre ne changea point de sentiments. L’opinion publique, l’inquiétude publique ne furent point modifiées. L’Angleterre protestante des Tudors resta implacable contre le principe incarné dans la race des Stuarts. Ceci se trouve écrit à toute ligne des règnes de Guillaume et d’Anne ; car les règnes, en tombant les uns sur les autres, s’éclairent du reflet des derniers tombés. Les historiens ont, à bien des reprises, cru voir le moment favorable pour replacer la branche exilée sur le trône. Mais jamais ce moment favorable n’a été saisi, parce qu’il fallait "que les Stuarts s’anéantissent, eux, leur

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cause et tout ce qu’ils représentaient, en se faisant protestants. Toutes les chances, toutes les faveurs du sort vinrent se briser contre cette nécessité indigne d’eux, et qu’ils repoussèrent. Après l’union de l’Angleterre et de l’Écosse, ce grand acte whig qui souleva lestorys et révolta la nationalité indignée de ce pays, les jacobites virent briller l’étoile caressante de la réussite. Malborough, qui n’aimait pas seulement que Infortuné des batailles, mais qui aima toutes les fortunes, toutes les Perfides aveugles qui roulent, le pied posé sur une boule d’or; Malborough, traître à Jacques, puis repenti aux pieds de Jacques, — ce caméléon tantôt orangiste, tantôt jacobite, — mobile, mais d’après un intérêt fixe, avait, uni à Godolphin, noué des relations avec le Prétendant. Il correspondait avec Saint- Germain, et Lingard ajoute: « La restauration du Prétendant tenait peut-être uniquement à son changement de religion ». On exigeait qu’il abjurât le catholicisme.

Telle fut la raison sans cesse écartée, sans cesse ramenée, qui fît échouer toutes les négociations. En 1712, Bolingbroke fut chargé d’en conduire une nouvelle ; mais nulle négociation, comme nulle bataille, ne pouvait replacer les Stuarts sur le trône qu’ils avaient été contraints d’abandonner. Empêchement fondamental qui tenait aux causes les plus profondes, et qui lave de leurs tentatives renouvelées et malheureuses cette famille des Stuarts, digne des plus res-

pectueuses pitiés de l’Histoire. Dès que la reine Anne se sentait un peu émue pour le sort de son frère, le parlement remontrait sa haine fanatique et dure, cette haine puritaine dont on n’aurait jamais vidé les entrailles bilieuses de l’Angleterre de Cromwell. Oui 1 on négociait... mais qui? Une reine qui vieillissait se repentait de son ingrate conduite envers son père, et qui, sans enfants, n’ayant plus rien à aimer que ses femmes de chambre, se rappelait enfin qu’elle était sœur. Qui encore?... Des femmes : madame Màsham, , moitié attendrissement romanesque peut-être et moitié vénalité; puis Bolingbroke, un athée politique, un aventurier de talent qui, comme Mirabeau Ta cru aussi un jour, croyait que le poids d’un homme inclinait un événement. On négociait... et les Chambres demandaient à grands cris que le chevalier de Saint-Georges fût chassé de la Lorraine; qu’on lui fermât les portes non pas seulement de la France, mais de l’Europe ! Une adresse exprima cette insolence, — mais il fallait que la fille de Jacques 11 souffrît tout de ces whigs, qui avaient donné l’Angleterre à Guillaume d’Orange au prix de la fierté du cœur.

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Du reste, toutes ces négociations inutiles allaient peu au génie des Stuarts. La dernière illusion de cette romanesque race fut une illusion militaire. Malborough, à dix reprises différentes, avait envoyé à Saint-Germain des promesses, des serments qui n’avaient jamais été écoutés; car on y méprisait ce misérable grand homme. Mais Bolingbroke, mais personne, pas même Louis XIV, ne put décider les Stuarts à attacher beaucoup d’espérances au fil fragile des négociations. Ils ne croyaient qu’au fil de l’épée, qui, pour eux, ne pouvait pas plus que l’autre ; mais il y avait quelque chose de plus héroïque dans cette dernière illusion. On les voit toujours revenir à l’idée de guerre, à la prise d’armes, à la conspiration du capitaine Charnock que Berwick honora de sa glorieuse complicité. Le Prétendant, en 1714, faisait enrôler des soldats par des officiers irlandais. Toute l’Angleterre se levait épouvantée devant ces recrues obscures et incertaines, et promettait cinq mille livres à qui arrêterait le Prétendant s’il débarquait en Angleterre. Enfin, en 1715, l’année

même de la mort de Louis, quand l’Ecosse s’insurgeait

SENSATIONS d’hISTOIRE

contre le traité d’Union et qu’on lisait dans sa colère une espérance, le chevalier de Saint-Georges eut recours à Louis XIV pour tenter encore une fois le sort des armes, qui ne cessa de le fasciner. Louis était lié par les conventions d’Utrecht ; mais, inépuisable de générosité, il donna de l’argent et une escadrille. Le comte de Mar appela Jacques, qui fut proclamé roi d’Écosse. L’insurrection fut réprimée promptement dans l’Ouest, mais elle fut plus difficile à étouffer dans le Nord, et un demi-siècle après, en 1745, ce puissant génie d’insurrection militaire sorti du cœur des Stuarts remuait encore, dans des victoires et des défaites qui furent ses dernières convulsions.

Mais bien avant Culloden, bien avant Glencoe, la destinée était accomplie. C’est, je crois, en 1714, que la maison de Brunswick-Hanovre ramasse l’héritage arraché aux Stuarts par l’Angleterre. Georges prit pour devise : «N’abandonnons jamais nos amis, rendons justice à tous, ne craignons personne». Le revers. mais le revers éclatant de celle des Stuarts, qui les aurait perdus à défaut de ce qui les perdit : « Ménageons

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nos ennemis pour nous les attacher, — disait-elle ; — ne faisons rien de nos amis de qui nous- n’avons rien à craindre ». Effroyable sécurité de race gâtée par l’adoration qu’elle inspirait ! Il ne faut pas toujours, voyez-vous 1 mettre les pieds sur les coeurs qui vous aiment, avec cet abandon orgueilleux de maître qui foulerait les flancs de son chien. L’homme n’a point cette fidélité, et il ne la vaut pas non plus. Un jour vient que le cœur foulé avec cette sûreté de confiance a cessé tout à coup de battre ou bien se relève ulcéré. Tel fut le plus grand tort des Stuarts au milieu de leurs diverses fortunes. Mais, ici, il ne s’agit que de Jacques, et il ne le partagea pas. Il faussa glorieusement à toutes places la devise indigne de sa maison. Sa piété lui défendait l’ingratitude, et ce n’était pas lui — auquel on a reproché d’ètre excessif, extrême, absolu, — qui pouvait jamais songer à ménager ses ennemis.

Et puisque ce mot de piété s’est rencontré sous ma plume, que ce soit là le dernier trait .qui creuse et fasse ressemblante cette inflexible physionomie historique qui, comme la tête de bronze du moine

Bacon, n’a su jamais dire que deux choses de ses lèvres rigides : Jamais et Toujours. Ce qui frappe, en effet, ce qui complète Jacques II dans la pensée qui l’étudie, c’est, pour ainsi parler, le catholicisme de son personnage. Espèce de grandeur fermée et inaccessible aux Anglais. Ils rient lourdement de ce stoïcisme inspiré par la foi : « Toutes les facultés de Jacques — dit Smollet — étaient englouties dans le bigotisme ». J’ai déjà signalé cette expression moitié puritaine, moitié philosophique, et que les Anglais appliquent à toute religion. Du reste, pour Smollett, madame de Maintenon était une favorite concubine^ et voilà comme les protestants écrivent l’histoire et la comprennent !

Il faut pourtant se résumer: Jacques est un principe et un caractère; c’est le droit divin sous visage d’homme. Droits absolus, s’appuyant l’un sur l’autre, et formant une élévation d’àme et de destinée historique à laquelle les yeux de ce temps-ci n’atteignent pas! Gomme homme, il possédait tout ce qui eût fait la gloire de son règne, si, au lieu de lutter contre son

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peuple, celui-ci l’avait souffert à sa tête et l’avais suivi. Bien plus que l’homme d’État dont on a dit ce mot heureux, il fut le titulaire d\in malheur inévitable!

Il en a été aussi la victime, mais une victime qui s’est défendue, et dont le salut était à de tels prix qu’il ne pouvait pas l’accepter.

Il trouva deux obstacles qu’on ne tourne pas ; l’un en lui, l’autre dans son peuple. Le premier était sa manière de comprendre la royauté. L’éducation, les doctrines transmises, le lait de sa mère, le sang versé de son père, tout avait affermi et exalté en lui cette manière de comprendre et de sentir le pouvoir, qui fut, du reste, toujours celle des hommes dignes de l’exercer. Jacques n’est pas le seul qui ait en Angleterre, et même ailleurs, redressé son âme de roi contre des institutions dégradantes. Pourquoi donc n’en faire un crime qu’à lui seul?... J’ai parlé déjà des ennuis révoltés de Guillaume d’Orange ; mais, sans remonter jusqu’à un grand homme, disons qu’il n’y a pas de roi, si imbécile qu’il soit, qui veuille de la royauté d’Angleterre s’il n’a la pensée de mettre sous

SENSATIONS d’HISTOIRE

les pieds, un jour ou l’autre, le parlement haut et bas. Qu’on prenne l’histoire et qu’on juge! Que l’on compte ceux qui ont failli à ce combat contre ces asservissantes institutions, contre ces nécessités, cet esclavage d’une royauté déshonorée depuis les Stuarts ! Voilà pourquoi les reines conviennent bien plus à l’Angleterre que des rois. La bonne reine Anne, disent-ils encore. L’amour pour Victoria se conçoit fort bien. Elle fait des fromages, peint des Keepsakes, et s’occupe des Babies dans la Nurserij. De tels soucis sont un bon débarras pour les deux Chambres, qui n’ont plus qu’à lutter entre elles; — car toujours la lutte 1 en raison de l’axiome : Tout pouvoir tend à l’unité et l’unité est incompatible.

Le second obstacle fut la haine du protestantisme contre le catholicisme, contre Rome, contre le Papisme, pour parler cette belle langue protestante qui croit rabaisser une Église en l’appelant du nom de son chef; et, selon moi, telle est la raison la plus profonde à donner du succès de la révolution d’Angleterre. Elle embrasse toutes les autres et les domine.

JA CQUES II

Dans la considération d’un si grand fait, il faut, qu’on me permette cette expression, voir gros plutôt que fin. La révolution d’Angleterre est un coup de protestantisme. Le Génie de la Négation a triomphé une fois de plus en Europe, et (malheureusement !) il aencorepour lui, en ce moment même, toutes les sympathies égarées de cette Europe qu’il a déjà soulevée et qu’il bouleversera. C’est baguenauder, en vérité, que de s’arrêter, comme Guizot, à peser des atômes de poussière politique, à analyser les nuances des partis, à rechercher de petites modifications de temps, de mœurs et d’institutions, quand on a un fait pareil devant soi. Mais quand l’Histoire n’est plus que la servante d’une ambition, qu’une plaidoirie à mots couverts en faveur des plus déplorables conduites, et une occasion d’allusion hostile aux éventualités du temps présent, on en grandit les faits qui arrangent, on en diminue les faits qui gênent. On la meurtrit, si on ne la mutile. Seulement, les faits n’en restent pas moins ce qu’ils sont, pour ceux qui savent les regarder.

Telles furent les grandes et vraies causes du malheur de Jacques, de cet inhabile en politique, qui ne sacrifia pas aux exigences d’un peuple sectaire sa re-

SENSATIONS d’hISTOIRE

ligion, la vérité, le salut de son âme, la conscience, l’honneur; car, religion, vérité, salut de l’âme, conscience, honneur, qu’est tout cela maintenant pour les

hommes? Si Jacques avait apostasié, s’il avait sacrifié une moitié de son pouvoir pour garder l’autre moitié, s’il avait accepté les rognures de sa royauté comme une part de lion bonne pour lui, je n’en doute point, les plumes qui l’insultent écriraient qu’il fut un grand homme, un esprit sage et avisé, au fait de son temps, qui aurait compris son époque, — l’éloge suprême pour des hommes d’un jour! La politique, l’art de régner, n’est plus que la résignation à régner le moins possible, à abandonner l’un après l’autre tous les attributs du pouvoir, pour sauver le dernier, qu’on ne sauve pas sans les autres. A présent, le Traité du Prince serait un traité pour ne l’être pas. Concéder à temps, disent gravement les tacticiens de lâcheté et les professeurs de bassesse, voilà Tart! voilà l’habileté! voilà le fin ! Mais que sauve-t-on par ça, en définitive? Affaibli par les concessions faites, le pouvoir est d’autant moins fort contre les nouvelles concessions qu’on va exiger. N’importe ! on reste là plus longtemps ; on vit à tout prix, si cela s’appelle vivre I On a appliqué au pouvoir, la plus grande chose qu’il y ait après la religion parmi les hommes, la politique de Mécène : Mieux vaut goujat debout qu^ empereur enterré. Ce n’est pas là tout à fait l’opinion des empereurs, mais c’est l’opinion des goujats.

LOUIS XI

L’auteur de cette Histoire de Louis JT/ est mort à peu près obscur. Il a, nous dit-on, publie' en 1847 un

travail sur des hommes d’Etat du temps de Georges 111 ; était-ce dans la Revue des Deux-Mondes? Et une biographie d’Ozanam ; était-ce dans le Correspondant?... Mais que ce fût ici ou là, ces deux établissements ne l’auraient guères tiré de son obscurité. Ce sont à présent deux Morgues littéraires : l’une à cadavres, l’autre à fœtus.

Du reste, peut-être ne tenait-il pas au tapage? D’après son livre, il me paraît d’un bon sens trop imperturbable pour beaucoup souffrir de ce qui tourmente les vanités de ce temps : — le désir de faire son petit train. Il n’en afait aucun, et, disons-le, son livre n’est pas écrit pour en faire beaucoup... Il ne

i . Histoire de Louis XI, par Urbain Legeay.

se recommande que par des qualités qui, présentement, sont de peu de défaite : la consistance, la force tranquille, et Tindifférence pour tout ce qui n’est pas la vérité. Avec cela, on ne crève pas de grosses caisses. On ne fait pas de rassemblements. Seulement, on peut attendre. On prend silencieusement son rang dans une littérature momentanément livrée à des pitres sonores. Mais plus tard, quand claqueurs, claqués et cliquettes auront disparu, s’il doit venir un autre historien après soi qui touche au sujet qu’on a touché, il s’apercevra, lui, qu’27 y a là quelqu'un à la place qu’il aurait voulu prendre. The table is full! comme dit Macbeth, et l’homme qui sera là ne sera point un fantôme... Il y a dans la littérature comme dans le paysage, des monuments cachés par d’insolents premiers plans qui devraient être derrière. On ne les voit bien qu’en se retournant et quand on les a dépassés.

Ce sera l’histoire de cette Histoire. Elle restera solide comme un dolmen ; car sa qualité suprême, je viens de le dire, c’est la solidité, La solidité, cette chose rare dans une époque d’exécution à la vapeur, où tout se travaille au torchis, avec de la boue et du crachat. Urbain Legeay a mis dix ans à composer ces deux volumes, dignes de l’in-folio de nos pères et de leur papier ^de Hollande. C’était — il s’en vante avec modestie dans le titre de son livre — c’était un universitaire et un professeur. Il méritait d’être bénédictin. Mais s’il fut un universitaire, aucun des préjugés de sa pro-

LOUIS XI

fession n’eut d’influence sur sa pensée. On se sent vraiment du respect pour un esprit qui ne s’est soucié que de faire son livre sur Louis XI comme Louis XI lui-même fît sa monarchie : en ne voyant absolument que l’intérêt de son ouvrage, comme Louis XI ne vit jamais que l’intérêt du sien, et en sacrifîant tout à cet unique intérêt... Je suis de ceux qui croient qu’il y a souvent des ressemblances attractives entre celui qui écrit l’histoire d’un homme et l’homme dont il écrit l’histoire, et je retrouve ici ces ressemblances. Les qualités de Louis XI, le plus sensé des hommes, le plus appliqué à sa tâche, le plus sûr de son action, le plus voulant toujours la même chose, ce qui est également l’honneur du caractère et du génie, devaient analogiquement tenter toutes les facultés de cet Urbain Legeay, qui est sensé aussi, qui est appliqué aussi à sa tâche, ne s’en détournant jamais, n’en démordant jamais, ne se jetant jamais dans les à-côté, et ressemblant à Louis XI encore par ce qui manque à ce grand homme, — car la grandeur de Louis XI, aussi grande, pour qui sait la mesurer, que la grandeur de Charlemagne, ne nous paraît inférieure à la grandeur de Charlemagne que par ce qui intéresse seulement l’imagination à distance : l’éclat extérieur, la poésie, — et c’est là ce qui manque aussi au talent positif et ferme, tout en raison, de son historien.

Chose raide, à ce qu’il semble, — n’est-ce pas? — que Louis XI grand comme Charlemagne 1 Mais ce n’est

pas moins que l’historien récemment né à Louis XI a mis en clarté à partir de ce jour, et encore sans poser de thèse historique. Les thèses historiques, coups de cymbale et de scandale, sont les tentations du démon pour les historiens à imagination passionnée. Mais Urbain Legeay n’est pas une de ces vives imaginations. Ce n’est point un enthousiaste ; a’est un pénétré... En étudiant Louis XI, il a trouvé la vérité de sa grandeur, et il nous la montre avec une patiente évidence. Pour arriver à une évidence de ce genre-là et pour nous y faire arriver, il a entassé gouttes de lumière sur gouttes de lumière. Voilà la nouveauté de son livre et même de la forme de son livre. Il n’a aucune crânerie d’affirmation, fût-ce d’affirmation justifiée. Il dit simplement, presque austèrement les faits, et il conclut exactement à leur prorata. La grandeur de Louis XI le fait bien penser à celle de Charlemagne ; elle lui rappelle aussi celle de saint Louis. Seulement, il ne dit nulle part, tout haut, comme un esprit plus vibrant le dirait : « Louis XI est aussi grand que Charlemagne». Mais il le fait dire à ceux qui l’ont lu...

LOUIS XI

Oui ! aussi grand que Charlemagne ; — une énormité dans l’état actuel des connaissances et des appréciations ! Et, qui sait ? peut-être plus grand : — énormité doublée ! Car ce que Louis XI a fait dans son temps était certainement plus difficile que ce que Charlemagne a fait dans le sien. Charlemagne n’avait affaire qu’à des Barbares, qu’il battit et qu’il baptisa. Louis XI eut affaire aux plus civilisés de son temps, à des seigneurs aussi puissants que lui et quelquefois davantage, avec lesquels on ne s’en tirait pas aussi aisément que par l’épée et le baptême... Et quand ce n’étaient pas des Barbares dont il était question, Charlemagne avait sous sa main un peuple que Charles Martel et Pépin lui avaient préparé, lui avaient assoupli, et mieux encore, la Papauté, surnaturellement omnipotente alors et indiscutée I II était le troisième grand homme de sa race, et la race qu’il avait remplacée sur le trône avait disparu dans l’mpacede Carloman, tandis que Louis XI succédait immédiatement à des fous ou à des imbéciles. Il n’avait derrière lui, en remontant un peu, que Crécy, Poitiers, Azincourt ;

SENSATIONS d’HISTOIRE

et, en descendant, la Pucelle brûlée, Jacques Cœur condamné, l’ingrat Charles YII, — le plus ingrat de ces ingrats qu’on appelle des princes ; — et tous les nobles — qui n’étaient plus des preux à la manière de Roland et des paladins — révoltés contrelui, ligués entre eux, ligués avec l’Anglais et le Bourguignon, et n’ayant qu’une seule pensée et qu’une envie : celle de lui ébrécher, de lui ronger, de lui manger chaque jour de sa frontière, et de mettre sa royauté d’égale à égale avec eux. La conspiration qui tua César ne fut que d’un moment, mais la conspiration des grands vassaux contre Louis XI dura’ toute sa vie, et ce ne fut pas quelques poignards qui le frappèrent en une fois, mais un cercle d’épées qui l’enserra et qui lui mirent leurs pointes au cœur, tant qu’il battit, ce cœur intrépide ! C’est de là qu’il agit contre elles, en les brisant avec la sienne ou en les faisant tomber, — et tomber comme Charlemagne ne fit jamais tomber les haches de ses Barbares, — avec la force de l’esprit et la supériorité de la pensée 1

Cela ne s’était pas vu encore. Certes ! le législateur des Capitulaires et le protecteur d’Alcuin avait du génie et il s’en était servi, mais pas d’une action continue, et le temps où il commandait aux hommes ne l’exigeait même pas. Mais c’est le caractère spécial de la grandeur de Louis XI d’être, avant tout, intellectuelle. Elle tranche par là sur toutes les autres grandeurs du Moyen Age. Au Moyen Age, en cette jeunesse

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des nations occidentales et chrétiennes, les hommes avaient les facultés de la jeunesse. Ils avaient de l’âme et du muscle, — de Fàme et du muscle comme on en a à vingt-cinq ans. C’est plus tard qu’on a autre chose. L’heure de l’autre chose était venue. Le Moyen Age finissait. Ce fut Louis XI qui fut chargé par Dieu d’inaugurer une période nouvelle de la vie de la France, avec une force nouvelle. Nouvelle, et non pas inconnue, mais qui, chez les plus habiles dominateurs de leur temps, n’avait été que d’un emploi exceptionnel et momentané. Louis XI fit de cette force sa plus grande puissance. L’homme de Montlhéry ne remit pas, pour cela, l’épée au fourreau. D’instinct, de race, de cette habitude séculaire qui traîne derrière les époques qui finissent jusque dans les époques qui commencent de s’ouvrir, il était soldat et resta soldat. Il adhérait trop à cette épée qui tient toujours au flanc qui l’a portée, et qu’il ne voulut pas qu’on oubliât quand on lui sculpta sa statue pour son tombeau de Notre-Dame de Cléry. Homme d’un double génie, qui avait l’audace et la prudence, car l’entrevue fameuse de Péronne dit combien il fut audacieux ; négociateur dont les traités et les trêves curent souvent des résultats de batailles gagnées ; là où les autres se seraient battus, il traitait. Mais, n’oubliez pas cette circonstance ! c’était toujours l’épée à la main.

C’est ce négociateur armé dont Urbain Legeay a é crit la vie. C’est des négociations de ce politique, qui

fut peut-être terrible à certains jours, mais qui ne fut jamais l’homme d’État qu’on était accoutumé d’être au xve siècle, au temps des Sforce et des Richard III, qu’il nous a donné la longue histoire.

Je n’ai pas la prétention de refaire ici cette histoire qu’Urbain Legeay, qui n’est point prolixe et qui ne dit jamais que ce qu’il doit dire, a mis près de quinze cents pages à raconter. Il les a exposées et expliquées avec un soin pointilleux, et il a essuyé de ces négociations, dont le détail est prodigieux et magnifique, les haleines de perfidie qu’on y avait soufflées. Il a nettoyé et purifié ce cristal sali. lia ôté de la politique de Louis XI la duplicité dont on l’ avait doublée. Il a supprimé enfin — parce que, de fait, ils n’y sont pas, — le soupçonneux, le faux et le cruel qu’on s’est trop obstiné à voir en cet homme, qui, parmi les hommes de son temps ayant des peuples à conduire, fut peut-être le seul fidèle à sa parole, le seul honnête, le seul sincère et le seul droit. Au milieu de toutes les scélératesses du xv* siècle, qui fut la décadence morale autant que la fin vitale du Moyen Age, la plus grande de ces scélératesses, parce qu’elle était la plus lâche, ce fut la trahison Le xv* siècle fut spécialement le siècle de la trahison. C’est la trahison qui est restée la distinction infâme de ce siècle entre tous les siècles, et c’est sur cet horrible fond de trahison universelle qu’Urbain Legeay a fait admirablement ressortir cette grande figure de Louis XI, dont on a si

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longtemps masqué la loyauté avec une déshonorante finesse... Jésus-Christ n’eut qu’un seul Judas qui le livra. Louis XI en eut trente-six, qui l’auraient livré, s’ils avaient pu. Mais, pour la même raison qui voulait que Jésus-Christ fût livré pour sauver le monde, Louis XI, pour sauver la France, se défendit contre ses Judas, et la France ne fut pas livrée.

Et je viens de mettre le doigt, ici, où Urbain Legeay a mis sa main tout entière, en son livre, qui n’est pas que riiistoire de Louis XI, mais qui est aussi l’histoire des histoires de Louis XI... Après avoir, de cette main sûre, qui est la sienne, dénoué le faisceau de sottises et de calomnies entassées dans toutes ces histoires, et rompu, un à un, sur son genou, tous ces dards qui maintenant ne serviront plus, il a, dans un long chapitre suprême, jugé en Critique ceshistoires,etletravail qu'il a fait contre elles affermit la vérité et la portée de son '1iistoire,àlui. Il l’éclaire par toutes ces histoires. Précis et complet en tout, il n’en a pas oublié une seule. Il a pris, l’un après l’autre, tous les écrivains qui se sont occupés de Louis XI : Commines en tête, un historien

de cette ressemblance attractive avec son héros dont j’ai déjà parle plus haut, le continuateur anonyme de FroisscTt, Georges Châtelain, Jean Molinet, Olivier de la Marche, Legrand, puis Amelgar, Mathieu de Coucy, Jacques Meyer, Thomas Bazin, Robert Gaguin, Jean de Troyes, Duclerc de Beauvoir, Claude de Seyssel, Brantôme, Jean Castel, les Bénédictins, Pierre Mathieu, Duchesne, VarillaSjMézeray, le président Hénault,Fontanieu, Duclos, et au xix® siècle Barante, Michelet, Laurentie, Pastoret, Isambert, Dareste, Corné, Trouvé, et jusqu’au romancier Walter Scott! Et s’il .ne descend pas jusqu’aux chansonniers qui galvaudent l’histoire et s’il ne nomme pas Béranger, certainement il y pense. Il pense à cette chanson menteuse, que l’oreille d’âne du xix^ siècle a engloutie en titillant d’aise et qu’il chanta, plus fort en cela que le grison de Balaam, lequel ne faisait que parler. Lcgeay dit le fait à chacun d’eux. Tous, pour lui, Commines excepté, sont coupables âun chef quelconque, les uns de ressentiment ou de haine, les autres de duperie ou d’ignorance, ou de superficialité. Il n’épargne ni le mot d’ordre donné sans doute à l’évêque Claude Seyssel par Louis XII, dont il fut le valet mitré ; ni les flatteries de l’historiographe Pierre Mathieu, grand artiste en flatteries comme en style, et qui écrivait contre Louis Wpour Henri IV ; ni les bêtises démocratiques de Michelet, qui dit que le peuple n’existait pas du temps de Louis XI, et (pii accuse — avec

LOUIS XIII

Et ce sont deux événements, cela 1 deux événements majeurs : l’un dans l’ordre historique, l’autre dans l’ordre littéraire. Louis XIII, auconspectde l’histoire, jusqu’à ce Parallèle de Saint-Simon avec lequel il sera désormais difficile de discuter; Louis XIII, confisqué par Richelieu, a fait toujours sur l’imagination des hommes l’effet d’un pâle Fainéant à Maire de Palais, — un peu meilleur, il est vrai, que les Fainéants Mérovingiens, qui oubliaient leurs framées dans leurs chars à bœufs endormis ; car on accordait bien qu’en face de l’ennemi, Louis XIII se souvenait qu’il était roi ! Gela dit ou à peu près, — et tout était dit 1 Les histoires les plus favorables ont çà et là des duretés méprisantes pour cet homme, qu*elles appellent le Juste avec cette légèreté qui ne comprend rien à la beauté rare et ineffable de la Justice ! Et de fait, en histoire, être juste, ce n’est là guères qu’un succès d’estime comme au théâtre, où, ici comme là, les parterres sont aussi bêtes les uns que les autres, et ont besoin, pour sentir et pour s’émouvoir, d’être cravachés 1 De plus, malheureusement pour lui, le chaste en Louis XIII s’ajou-

SENSATIONS d’hISTOIRE

tait au juste, et la chasteté est encore pire pour le succès que la justice, parmi nous autres Gaulois, qui appliquons aux femmes nos idées de bataille et de conquête, et qui sommes les plus fats d’entre les nations. Voilà pour les histoires favorables. Mais pour celles qui ne le sont pas?... Louis XIII n’est guères, pour celles-là, qu’un spleenétique impuissant et nerveux, ignorant, ennuyé, qui a des jouets et qui a des jougs. Une espèce d’Androgyne innocent à mignons incertains et à incertaines maîtresses, noué dans sa faculté d’aimer; mauvais fils, triste époux, ridicule amant; livré, de nostalgie, aux favoris, et révolté contre eux, capable contre eux d’une saccade de violence. Italien de beauté. Italien de fausseté. Italien de mœurs. Voilà, sur Louis XIII, les commérages des Mémoires du temps, cette histoire bohème qui n’a ni feu ni lieu, et qui ne se réclame que de l’amour-propre ou malpropre de ceux qui les écrivent ! Michelet, l’adorable et le détestable Michelet, s’y est lui-même laissé prendre, ou plutôt, non ! s’y est volontairement pris, dans la scélératesse de ses opinions. Mais Bazin, l’historien de 1838, aussi consciencieux que peut l’être un historien sans affixe et sans principe ; Bazin, positiviste avant l’heure, qui tremble devant l’induction et n’a de netteté que dans une expression qui est la honte et l’honneur tout à la fois du radical scepticisme de son esprit ; Bazin, le seul historien moderne qui puisse compter, — car Michelet, sur Louis XIII, n’est qu’un

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pamphlétaire de génie, poussant la perversité jusqu’à être amusant, indécent et de mauvais ton ; — Bazin n’a pu s’essuyer de ces notions flottantes et salissantes sur Louis XIII, qui y resteraient sans Saint-Simon, — sans ce livre, qui emporte, d’un souffle si puissant, ce tas de brumes déshonorantes !

Ce livre, qui par sa nouveauté a l’inattendu d’un paradoxe, est au contraire la composition la plus sincère, la plus réfléchie, la plus péremptoire qu’on ait jamais eu la pensée d’écrire. On connaît la moralité de Saint-Simon, — cette moralité farouche et pure que rien, hélas ! n’avait entamée avant la lamentable publication de ses lettres à Dubois pendant son ambassade d’Espagne, et que M. Edouard Drumond a cru devoir mettre sous les yeux du public, quoique son admiration pour Saint-Simon ait dû cruellement en souffrir... Certes 1 si Saint-Simon était resté à la hauteur de moralité incontestée où il était avant ces lettres, son livre tomberait aujourd’hui comme un tonnerre sur l’opinion historique, et Michelet, s’il vivait, Michelet lui-même, n’y répliquerait pas ! Mais aujourd’hui, après la publication de ces lettres funestes, il faut bien admettre que les esprits troublés par Michelet et séduits par le talent démoniaque de ce Lucifer de l’Histoire, pourront opposer au Parallèle et à la confiance qu’il doit inspirer des raisons indignes ou frivoles. Ils le traiteront probablement avec mépris d’idolâtrie... Saint-Simon paye donc

ainsi la faute d’avoir mis une tache de bassesse dans les hermines de son blason. Et, cependant, il faut bien reconnaître aussi qu’indépendamment de ses fautes et de sa personne, il n’en est pas moins tout-puissant par les faits seuls qu’il articule dans son magnifique Parallèle, et par les conclusions que, d’autorité, il en tire. Il faut bien reconnaître que l’homme de ces faits et de CCS conséquences irrésistibles n’a pas rigoureusement besoin, pour se faire croire, d’invoquer sa moralité !

Tout ici est dans les faits, les raisonnements et les évidences de ce Parallèle. L’historien, les passions de l’historien n’y tiennent pas plus de place qu’il n’en tiendrait, pour le mathématicien, dans une démonstration mathématique. L’auteur du Parallèle n’est pas, dans son livre, un historien au détail. Il l’est d’ensemble et d’une certaine hauteur. Seulement, les trois personnalités qu’il place en ligne, comme les trois faces d’un tryptique, y sont particulièrement retracées dans la variété des mérites qui fit à chacune leur supériorité. Et quoique la massue écrasante de l’Hercule des Mémoires s’abatte toujours avec la même fureur d’écrasement sur ce qu’il hait ou sur ce qu’il méprise, c’est encore plus par les qualités que par les défauts qu’il compare entre eux les trois rois qu’il juge, et c’est cette sereine manière de les comparer (|ui donne à tout son livre je ne sais quelle imposante douceur d’impartialité (|u’on n’attendait pas de l’homme

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terrible des Mémoires, transfiguré tout à coup en s’élevant dans l’azur d’une atmosphère de justice et de vérité.

Mais je l’ai dit plus haut, et il est expédient de le répéter, la pensée première du livre, son dessein projeté, le sens profond de son triple parallèle, ce n’était ni Henri IV, ni Louis XIV, mais bien Louis XIII, et l’antithèse ici n’est qu’une forme pour faire ressortir avec plus de vigueur un fond unique. Henri IV et Louis XIV, mis à côté de Louis XHI dans cette œuvre de Saint-Simon, sont comme deux cariatides qui éclairent, des flambeaux allumés de leur gloire, une gloire que tout le monde s’est donné le mot pour vouloir éteindre et qu’il a presque éteinte, en la foulant plus ou moins aux pieds, mais dont une main pieuse a ravivé enfin la flamme ! Louis XHI, en effet, est marqué de ce caractère, qui n’est peut-être qu’à lui dans l’histoire, de mériter la gloire et de n’y pas 'tenir, d’être l’impersonnel de la Royauté et son Effacé sublime. Il put bien un jour partager le soin de son État avec Richelieu, qui était certainement digne de

ce partage, mais Richelieu ne partagea que cela avec Louis XIII. II ne partagea pas la gloire qui revenait à tous les deux. Richelieu la prit toute pour lui, et peu importait à Louis XIII que la calotte rouge du grand cardinal couvrît tout, et même sa couronne I Né dans d’épouvantables circonstances que Henri IV et Louis XIV no connurent pas; élevé par une mère sans âme, cette misérable Marie de Médicis, qui fut la petite monnaie de Catherine ; ne sachant pas lire à douze ans et crétinisé à dessein pour en faire quelque chose plus t^rd comme un Énervé de Jumièges, il arracha violemment le roi-né qu’il sentait en lui des infernales ligatures dans lesquelles on avait emmaillotté, comme une momie, sa pauvre enfance, — et quand le coup de pistolet de Vitry, ajusté par de Luynes, eut tué le maréchal d’Ancre, cette dérision italienne, cette grotesque caricature, il se contenta de n’être que roi. Et lui, dont on a fait et dont on fait encore une espèce de fainéant agité, il fut roi toujours etpartout: au conseil, à l’armée, avec sa mère, avec Richelieu et parfois contre Richelieu, et au Pas-de-Suze, qu’il força lui-même, l’épée à la main, contre tout le monde! Monarque d’un pays envahi par les étrangers et où fumaient encore, comme dit Saint-Simon, les anciens partis religieux du siècle précédent, toujours prêts à remettre le feu à la France ; cerné au dedans d’une famille pire que l’ennemi du dehors, — ayant contre lui et son gouvernement sa mère, son frère Gaston et

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jusqu’à sa femme, complice desamère, — il aurait été modestement et intelligemment grand d’accepter Richelieu pour ministre et d’imposer un silence magnanime à sa jalousie, s’il en avait, en le préférant à lui-même. Mais il eut une abnégation plus admirable encore, et ce fut de le garder auprès de lui quand tout le monde croyait faussement le ministre au-dessus du roi par l’intelligence, et qu’on disait presque : « Louis XIII, sous Richelieu régnant... » Saint-Simon insiste beaucoup sur ce désintéressement, sur ce détachement de tout, excepté du bien de l’État, si surhumain et si royale et il a, certes! raison d’y insister, car c’est plus rare que la gloire même et, la plus pure. Seulement, avec cela on pipe l’histoire, et Louis XIII l’a pipée, et si Saint-Simon n’avait pas écrit son Parallèle^ elle le resterait.

Encore une fois, voilà la grandeur particulière à Louis XIII, ce Méconnu du trône. Henri IV n’eut pas celle-là, ni Louis XIY non plus. Ils furent de grands rois plus ou moins superbes, s’escomptant leur grandeur avec de la gloire ; mais Louis XIII fut un roi sans superbe, et simplement roi. Ce n’est pas la seuk; manière, du reste, dont il différa d’eux. Saint-Simon a poursuivi dans le plus exact détail et avec l’analyse la plus scrupuleuse, le parallèle de leurs gouvernements à tous les trois, de leurs personnes, de leurs passions, de tout leur être ; mais rien ne vaut cette grandeur royale de Louis XIII, trop calme pour se

SENSATIONS d’histoire

donner la peine de dédaigner la gloire, assez profonde pour n’y pas même penser...

Historiquement, telle est l’œuvre, inconnue jusqu’alors, de l’auteur célèbre de ces Mémoires^ qui, au commencement de ce siècle, nous fut si grandement révélé. Aujourd’hui,. seconde révélation. Sera-t-elle aussi retentissante que la première ? Gela est douteux.. . Quand une idée a été enfoncée dans la tête humaine, il est difficile d’cirracher ce clou de ce bois. Littérairement, c’est toujours le Saint-Simon des Mémoires qu’on retrouve ici, c’est l’écrivain, le peintre, le radieux, la griffe de lion dans le bronze et qui y laisse son empreinte. Mais c’est aussi Saint-Simon modifié, adouci par l’âge, par le souvenir, par le regret, par des sentiments pour Louis XIII plantés par un père dans le cœur de son fils! Son livre d’aujourd’hui est, comme je l’ai indiqué, moins un travail d’histoire ([u’uii travail sur l’histoire, fait de main de maître, pour réparer une de ses plus criantes injustices. L’inglorieux Louis XIII y reprend son rang parmi les grands hommes de sa race, — de cette race qui en

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trois générations s’en est épuisée. Tenue quand la France des anciens temps finissait, cette race des Bourbons, qui semblait avoir dans les veines un sang meilleur que le sang corrompu des Valois et qui ne sera pas plus immortel, ne devait fleurir qu’un instant sur les ruines de cette monarchie qui tombait en morceaux de toutes parts, sous les coups de bélier du temps et des révolutions . Henri IV , Louis XIII , Louis XIV, furent les dernières fleurs de ces ruines ; mais, après eux, ce ne sont pas, certes ! des grands

hommes qui y ont poussé. Saint-Simon ne le voyait pas, ne pouvait pas le voir. Moraliste passionné, mais tète politique sans portée, ce qu’il était surtout, lui, c’était un portraitiste, le plus grand portraitiste peutêtre qu’il y ait eu dans l’histoire ; mais il n’allongeait pas les regards par-dessus le cadre de ses portraits.

. Il se concentrait, il fouillait les traits de ses modèles. Il ne fouillait pas l’avenir. Malheur pour son talent, <iui y aurait gagné ! S'il avait entrevu la fin prochaine de la race des grands hommes qu’il peignait, ses portraits, ses superbes portraits auraient eu la seule belle cliose qui leur manque, — le grandiose des approches de la mort et l’ombre de sa mélancolie.

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