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leur tête de Roi coupée, leur Restauration insensée, leurs exilés et leurs Prétendants, mais du moins ils avaient fini comme ceux qui les aiment auraient voulu voir finir les Bourbons. Eux, les Stuarts, du moins, avaient été vivants jusqu’au jour où ils ont été tout à fait morts... Ils ont vécu, même après Culloden, même après riiéroique folie de Charles-Édouard, marchant sur Londres et l’épouvantant, lui, le douzième héros de sa troupe de héros ! On peut dire que l'espérance des Stuarts est morte fépée à la main. L'espérance du dernier Bourbon n’a pas voulu de cette épée, qu'il aurait à coup sûr maniée comme un Bourbon, s’il l'avait tirée du fourreau. Il a eu ses raisons, sans doute, pour ne pas l'en tirer. Elles peuvent être hautes et elles sont certainement religieuses ; mais les hommes ne sont pas éternels et le temps passe, entraînant le moment qu’il faut saisir à la crinière pour réussir ou pour mourir, ce qui est encore une fortune ! Le comte de Chambord a laissé passer volontairement ce moment-là, — cette heure du berger^ qui sonne dans la politique et la guerre, comme dans l'amour. Il l'a laissée passer deux fois : l'une en 1848, quand il était jeune, et l’autre plus tard, quand il ne l'était plus. Entre ces deux époques, si distantes l'une de l'autre, il est demeuré le même homme, et si l'unité profonde dans la vie prouvait seule la force du caractère, on pourrait le saluer peut-être comme grand, cet homme à l'atlente éternelle, dont il faudrait changer le nom,
LE COMTE DE CHAMBORD
et qui est bien plus un Expectant qu'un Prétendant, . dans notre histoire !
Car il a l'honneur, si c’en est un, d’être ce type nouveau dans l’histoire de France, d'un Prétendant qui n'agit point et qui ne s’agite même pas ! Je ne parle point de Henri IV ; il est trop grand pour qu'on en parle ici. Mais Louis XVIII fut un Prétendant, pendant quelques années, comme son neveu, M. de Chambord. Certes ! Louis XVIII ne fut pas et ne pouvait pas être un prétendant à la manière desStuarts, qui eurent la chance d'avoir un Louis XIV pour soutenir leur droit royal, tandis que les Bourbons, pour soutenir le leur, ne rencontrèrent pas un seul Roi ayant cœur de Roi parmi les affreux porte-couronnes de leur époque, et furent obligés de faire de l’intrigue parce qu’ils ne pouvaient faire de la giterre. Mais Louis XVIII n’aurait certainement pas passé quarante ans dans la majestueuse immobilité de son neveu. Son gros ventre en eût éclaté ! Pour les matérialistes, qui veulent tout expliquer par la physiologie, Louis XVIII, dont le tempérament e'tait dans la cervelle, Louis XVIII, cet égoïste presque scélérat et dont les yeux d’aigle disaient l’ardeur de l’ambition qui l’avait toujours dévoré, n’a nul rapport, pour les expliquer, avec les tranquilles prétentions de M. le comte de Chambord, ([ui rappelleraient bien davantage les résignations de Louis XVI à tout événement envoyé par la mystérieuse Providence, qui veut parfois tâter un peu le
SENSATIONS D’HISTOIRË
/cœur de. riiomme par T événement... Louis XVI, comme M. de Chambord, n’a pas voulu non plus tirer l’épée. Et ce n’est ni mollesse de cœur qui l’en empêcha, ni froideur de sang ; car il avait l’impétuosité des Condé à la chasse, et à la bataille, s’il avait ^eu le hasard d’une bataille, il en eût peut-être été un ! J’ai ouï dire que M. le comte de Chambord avait aussi, comme Louis XVI, les facultés équestres et militaires dis hommes de chasse, qui sont des hommes de guerre avant la guerre ; mais, pas plus que son aïeul Louis XVI, il n’en a rien fait pour une gloire dont il a encore la virginité.
Il faut donc, pour expliquer le phénomène de ce ^rand Expectant dans l’Histoire, — qui attend toujours un règne bien incertain aux yeux des hommes qui ne sont ni optimistes, ni mystiques, mais qui voient la réalité, — se détourner des raisons purement physiologiques et remonter aux causes morales qui dominent tout dans les esprits élevés... Eh bien, je le dirai avec un respect attristé, les causes morales, qui dominent l’esprit de M. de Chambord ne sont pas toutes dans la vérité. Il n’a pas pour ce temps qui l’a chassé de France, lui et les siens, et qui ne veut de lui moins que jamais, le mépris que ce temps mérite, et pour ses idées, et pour ses institutions, et pour ses hommes. La
Révolution, cette maîtresse du monde, qui ne se laissera pas chasser, elle! comme les imbéciles Royautés, ne lui fait pas horreur comme à nous, et nous la détes-
LE COMTE DE CHAMBORD
tons à cause de lui plus qu’il ne la déteste lui-même. Elle l’a touché presque dès le berceau, tout Roi qu’il devait être un jour. Élevé par Frayssinous, le gallican, le comte de Chambord tient toujours pour toutes les libertés qui sont les sœurs des gallicanes, et il parle souvent, dans des lettres trop multipliées, un langage qui fait politesse à rennemi. Certes î je ne conseille à aucun pouvoir la haine ou le ressentiment, mais je ne veux ni optimisme béat avec les temps modernes, ni ce mysticisme d’espérance qui est le vice du royalisme contemporain... D’espérance, moi, je n’en ai plus, La royauté, qui fit l’orgueil de plusieurs siècles, je n’ai jamais cru qu’elle rentrerait en France, même avec M. de Chambord, son dernier représentant, et si elle y rentrait, — car tout est possible dans ces temps bouleversés, même le bien, — ce ne serait que le bien d’une, lieure! Elle n’y resterait pas. Et c’est pour cela qu’il valait mieux, pour un Bourbon, mourir, quand on le pouvait, comme les Stuarts, que de vivoter piteusement sa malheureuse petite monarchie et ronger cet os arraché à la gueule fatiguée de la République, qu’un jour ou l’autre la gueule de la République reprendrait !
D’ailleurs, à ce grand jeu de mourir on est toujours sur de gagner une page d’histoire, tandis qu’au petit jeu d’une politique qui attend, assise, l’événement, on est moins sûr du trône où l’on voudrait s’asseoir. Mgr le cpmte de Chambord, qui a bien rang de roi en Europe, a pour ceux qui ont riionneur de l’approcher les qualités royales : la noblesse, la bonté, la sévérité, la justice ; mais il faudrait à ces qualités un cadre royal qui les mît en lumière et qui les fit mieux voir, et il ne Ta pas. Assurément, quand on est le dernier d'une grande dynastie ou d’une race, il est plus doux d’étre le radieux Amphitryon de tout un parti, qui vous traite de roi dans ces dîners par lesquels on gouverne partout les hommes, que d’être rasé comme Carloman et jeté aux oubliettes d’un monastère. Mais, par le fait, on n’est pas roi, quoiqu’on en exerce la somptueuse hospitalité. La toile que j’ai signalée du portrait historique qui reste à faire, n’est donc pas remplie. Elle attend toujours l'événement qui donnerait son caractère et sa physionomie à l’homme qui doit y être peint. Jusque-là, pas de portrait possible !
Il y a dans l'escalier des Géants, à Yenisc, une toile
LE COMTE DE CHAMBORD
noire qui dit le crime d’un doge, comme la toile blanche du portrait du comte de Chambord, qui ne règne pas encore, dit Tinnocence de sa vertu.
P. S. Maintenant, on peut aj outer que la'toile blanche ne sera jamais remplie. Elle restera blanche comme la lame du glaive vierge qui n’a pas été tiré du fourreau. Vivant comme il voulait vivre, quand j’écrivais ce chapitre, le comte de Chambord est mort depuis de cette mort qui n’est plus celle-là qui fut toute sa vie... Son règne est fini avant d’avoir commencé. L’Innocent de l’Histoire est momifié dans son innocence éternelle.
Immobilisé dans la mort, commune à ceux qui ont agi et à ceux qui n’agirent pas, — aux fainéants comme aux héros, — l’infatigable Expectant n’attend plus rien... Il n’a pas trompé mon désespoir... Aussi est-ce par lui que je veux finir mélancoliquement ce livre des Sensations d Histoire. De toutes les sensations, en effet, que peut donner un homme né historique à un historien, je lui dois la plus triste et la plus amère.
FIN DU vin® VOLUME ET DE LA PREMIERE SERIE DES ŒUVRES ET DES HOMMES.
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