LA FORET DE FONTAINEBLEAU
L’incontestable et définitif triomphe de certains peintres d’il y a vingt -cinq ans à l’Exposition centennale nous invita au pèlerinage, longtemps rêvé, vers cette forêt désormais célèbre plus à cause d’eux que par sa splendeur même d’automne ou de printemps : Fontainebleau. Nous le voulions faire à pied, seul, en un silence absolu. Pour, la vision aidant, que ceux que nous aimons et admirons, s’il leur plaisait, maintenant que les voici immortellement dans la gloire, nous pussent accompagner et se mêler à l’air, au vent et au soleil dans lesquels et sous lequel nous marcherions, illusionnés. Un matin d’or humide d'octobre nous fit donc quitter Paris, et déjà, dès les io heures, nous étions, promeneur recueilli et clair, sur la route de Barbizon. De la rosée partout, et souvent, dans les creux et les plis de terrain, comme des linges vagues et flous, de blancs brouillards immenses. Pas un bruit, sinon celui des feuilles doucement tombantes, un rien de bruit qu’on regarde plus qu’on ne l’entend choir. Et c’était d’abord la grand’route vers Paris, large, pavée, monumentale, par où les carrosses fleurdelysés roulaient jadis, escortés par des armées entières. Puis, au carrefour, là où contre un arbre une minuscule vierge accroche en couronnes les piétés et les dévotions rustiques, tournez à gauche. G 'est la route des Rousseau et des Millet vers le chez eux.
Ce qui fait la forêt de Fontainebleau unique, c’est sa variété. Elle résume toutes les forêts : les héraldiques, les frustes, les farouches, les jolies, les terribles, celles du Nord avec leurs sapins, celles du Centre avec leurs bouleaux et leurs chênes, les forêts du rêve et de la vie, toutes. On écoute en elle les légendes et l’histoire — et le cor qui sonne là-bas, sous les arcades du vieux palais des Valois, les commente le soir. De très vieilles fables de chevaliers et de chasses rouges en des abîmes de verdure, comme des éclairs, passantes. Des reines et des princesses, hères comme leurs blasons, à licornes et à lions, droites comme des lances. Des amours et les meurtres, le sang et les baisers, le drame des futaies centenaires, avec leur rapiècerie romantique de brigands et de voleurs, avec même la quincaillerie moyen âge encadrée et lithographiée aux murailles des débits de boissons et des cafés à comptoir flambant zinc, qu’importe ? Bonnes choses lointaines, naïves imageries, honnêtes épinals, panaches rouge cerise et pourpoints jaune serin, jambes de coursiers d’Aymon plus grosses que des troncs d’arbres et monstrueux colliers de toison d’or, comme vous restez dans la mémoire avec les récits des vieux gardes du bois et des cantonniers qui balayent de droite à gauche, interminablement, infatigablement, les larges feuilles d’or tombées à terre !
A chaque pas surgit soit un Rousseau, soit un Diaz. Mais vivants, nets, sincères comme des portraits. Si on comprend ces peintres, qui prétendaient peindre non des chênes, mais le chêne, non des forêts, mais la forêt, et comme ils ont réussi, tout en copiant, pour ainsi dire, la réalité, à réaliser une synthèse ! Ils ont inauguré la forêt romantique, ils en ont fait une espèce en art, comme il y a des espèces en sciences. De bois moderne? C’est tout autre chose. Eux ont cherché le pittoresque, le mystérieux, le drame. En certaines toiles de Rousseau, si admirablement composées, on assiste, pour ainsi parler, à l’histoire et à la généalogie des halliers et des roches. Ce sont des êtres qui pensent, qui ont les attitudes
de l’effroi ou du silence, qui se parlent ou se taisent entre eux à l’endroit d’on ne sait quelle grande énigme, que le vent même qui les froisse ne divulguera pas. Diaz complique sa figuration de génies et de nymphes. L’austérité nue l’effarouche. Le soleil chaud et fastueux emmerveille sous les branches des clairières de chair montrée, glorieusement. Des fêtes de feuillée et de mousse sont dites, en poèmes dorés. Il fait des ex-voto à la forêt païenne, celle que songeait Ronsard et que les bucoliques grecs ont pour éternellement défini. Souvent ses déesses sont les Saintes Vierges du taillis et de la source. Le Corrège en eût décoré les églises; lui, Diaz, les immobilise aux carrefours en madones de grâce et de lascivité.
Il faudrait des jours et des jours pour pénétrer et comprendre toute la splendeur de ces bois. Allées immenses, hautes comme les grandes pensées, petits chemins où les branches basses font comme un brouillard de branches, puis, soudain, au flanc d’un vieux hêtre, quelque large blessure d’écorce saignante comme un torse vaincu. Plus loin, des pierres et des pierres, par étages et par monceaux, monstrueuses et mornes, et tout à coup tragiques, comme ce qui resterait d’une bataille cyclopéenne. Et des antres barbus de mousse, la bouche ouverte, avec au bord une grande fleur tout humide et toute tremblante. Et les noms chers reviennent en mémoire : gorges d’Apremont, le Bas-Bréau, les Néfliers. Quand ceux qui pour à jamais devaient répandre dans le monde ces noms, connus seulement alors des bûcherons et des braconniers, peignaient, la forêt était-elle déjà, comme aujourd’hui, administrée et comme coupée en arrondissements par des indicateurs et des tracés ? Nous l’ignorons. En tout cas est-il permis de s’étonner de certaines dénominations. Ainsi une des divisions s’énonce : Section artistique. Ces assemblages de vocables font rêver.
Au reste, c’est non seulement l’État, mais les peintres euxmêmes qui sont en faute. A Barbizon, des peintres du Salon,
probablement des médaillés, ont brossé une série d’enseignes spirituelles qui suffisent à ôter tout caractère à ce bourg célèbre. Ce sont des farces : un photographe portraiturant une famille; une scène de guinguette, où l’on voit des gens se pincer la taille. Que sais- je ?
ha maison de Millet a été transformée. De logis de paysan fruste et campagnard, elle est devenue une maison à laquelle il faut bien, pour être exact, appliquer l’horrible mot de confortable. D’atelier a fait toilette. On y rencontre, certes, des reproductions et des crayons du maître, mais les chaises sont rembourrées et sur la cheminée trône une pendule Douis XV. Da porte charretière a été remise à neuf, on l’a encadrée de deux demi-lunes de murs crépis soigneusement.
Ainsi s’en est allée cette précieuse demeure de peintre qui expliquait, par sa primitivité même, le talent naïf, franc et agreste de Millet.
Des souvenirs de Rousseau s’effacent aussi. Des habitants de Barbizon parlent bien plus des jeunes Anglais, Américains et Italiens qui élisent domicile chez eux et payent, que des maîtres. Il y a, à l’entrée du village, un grand hôtel : l'Hôtel de la Forêt. Des dîners sont affichés et les prix comme à Paris.
Heureusement qu’il reste le bois immense, et trop vieux et trop sacré pour que d’ici à longtemps on le dévaste. Il reste aussi les souvenirs intimement fondus dans la sève même des chênes et des hêtres. On ne couperait point cette forêt sans également tailler dans l’histoire française. Ces choses se sentent aussi : un tel coin de pays est comme un vivant musée en plein air, c’est une armée glorieuse d’arbres revenue triomphante des lointains de l’histoire, et auxquels il faudrait nommer une garde d’honneur pour leur rendre hommage et les défendre contre n’importe quel architecte de jardin ou n’importe quel embellisseur de nature.
Art moderne, io novembre 1889.