EUGÈNE DELACROIX
Paris, le 18 mars 1885.
Je viens de voir les Delacroix exposés en ce moment au quai Malaquais, et le coup d’enthousiasme reçu dure encore. Eugène Delacroix est le dernier des peintres héroïques. Courbet, Millet, Manet, qui viennent après lui, n’ont rien de ce caractère. Dui, il est debout, là-bas, parmi les génies généraux, universels, énormes, faits pour concevoir des époques d’humanité : paganisme, christianisme, mahométanisme, moyen âge, et les traduire et les jeter sur la toile comme des visions colossales que son âme allume.
On ne peut croire que l’homme qui a mis tant d’action dans son art, tant de mouvement, tant de vie, soit l’être maladif, isolé, tranquille que l’on sait. On se figure volontiers qu’il eut une existence à la Rubens, débordante de sève et d’agitation, se dépensant à travers fêtes et grandeurs, se consumant en fièvre, se multipliant, se démenant et en quelque sorte s’éparpillant dans l’Europe entière.
D’explication de cette anomalie est pourtant simple. Au temps de 1830, la vie artistique avait changé au point que toute l’activité des peintres et des poètes se précipitait non plus dans leur vie, mais dans leur pensée. Ils étaient les isolés, les tranquilles, les piliers de leur atelier — si on veut — mais leur rêve bouillonnait, leur imagination volait grandiose, exaspérée, comme Persée à travers l’espace. Et voilà
pourquoi Eugène Delacroix, le peintre retiré, vivant de solitude, est en même temps « l’agité » de génie dont le cerveau conçut Sardanapale.
Parmi les 496 œuvres exposées, il n’en est qu’une — si l’on en excepte une copie de Raphaël et une fresque religieuse — qui soit conçue et traitée calmement : c’est le portrait du général Delacroix, qui se repose couché par terre sur le gazon de son jardin. Des autres sont tourmentées, fiévreuses, toutes en nerfs. Si le mouvement convulsif n’est pas dans l’allure et le geste des personnages, le peintre le met dans les robes et les manteaux dont les plis se contractent ; s’il n’est pas dans le visage, il le met dans les cheveux; s’il n’est pas dans le modèle, il le met dans le paysage et le décor. Qu’on prenne les sujets les plus recueillis, le portrait d’une vieille religieuse par exemple : les couleurs en sont violentes et semblent lutter sur la figure.
Delacroix ne pouvait pas, ne savait pas traiter une conception sans emportement. Aussi comme il est naturel que d’instinct il aille vers les grands tragiques, vers Dante, vers Shakespeare, vers Byron ! Comme il est élémentaire qu’il ne prenne à la Bible que les crucifiements et les tempêtes sur le lac de Génésareth, comme il est fatal qu’il aime les fauves et, parmi les fauves qu’il préfère, les tigres ! J amais la vie des êtres et des choses n’est assez convulsée, il l’exagère toujours. Il aime le terrible, l’effrayant, le féroce.
Il fait de son pinceau une belle torche rougeoyante parce que le rouge est la couleur du sang, de l’incendie, du meurtre. Il invente une palette nouvelle, plus montée de ton que celle de Rubens et que celle des plus exacerbés des Vénitiens. Il apparaît dans l’art momifié, bitumineux, grisailleux de son temps comme un orage tonnant et fulgurant sous un ciel d’été, plein d’étouffements et de lourdes oppressions vespérales.
Un tel art fait comprendre toutes les colères qu’il a suscitées. Des académiciens en ont dû perdre la tête; il était
MAITRES CONTEMPORAIN S (FRANCE-BEEGIOUE) IÔI
fait pour souffler des colères et pour faire bouillonner de fureur les cerveaux jusqu’à soulever les perruques.
Aujourd’hui il ne reste que fumée de ces sacro-saintes excommunications officielles. Et c’est l’histoire fatale de tous les novateurs.
Seulement, ce qui agace, c’est que d’ordinaire les plus acharnés détracteurs d’hier veulent se faire passer pour les plus chauds défenseurs quand l’artiste s’est imposé.
Ah ! quelle envie il vous prend parfois de leur fourrer le nez dans leur palinodie ! Et encore s’ils s’amendaient de bonne foi, mais leur conversion est fausse; au fond d’euxmêmes, l’indélébile inaptitude à saisir le beau existe. Aujourd’hui comme hier ils sont incapables de sentir la grandeur de l’évolution artistique accomplie, mais aujourd’hui le public — ce bourgeois public auquel ils sacrifient toujours, dont ils revêtent la livrée comme des valets — a changé lui-même, et il faut bien que les domestiques pensent, aiment, détestent, opinent comme le maître, il faut qu’ils suivent le va-et-vient négatif ou affirmatif de son bonnet de coton au sommet de sa tête et que leurs yeux, leurs sourires, attentifs à la mèche sacro-sainte, se règlent sur sa gymnastique sous peine d’être chassés et privés de l’honneur et des bénéfices de nettoyer quotidiennement les souliers de Géronte avec le torchon à un sou de leur journal.
Ce qui reste de plus étonnant dans l’œuvre de Delacroix, c’est la conception tragique. Personne n’a comme lui cette puissance. Tout vit dans son art, tout y vibre, tout s’y tord. Mais quand j’emploie le mot vie en parlant de lui, je ne veux nullement désigner la vie objective et réelle; la vie que le peintre communie à ses toiles est la vie supérieure, la vie d’esprit et, pour parler net, la vie factice que toute grande personnalité impose à ses visions.
Hamlet, Ophélie, Macbeth, Médée, Foscari, Othello, Lara, Faust, tous personnages littéraires, ne sont pas vus tels qu’ils sont ou ont été, les uns dans l’existence, les autres
dans le livre ; ils sont créés à nouveau par Delacroix qui en fait des hommes à lui, des symboles de poésie nouvelle et originale. Poésie toute de crispation, d’hallucination, de colère et d’outrance, cela va sans dire.
Il est nécessaire d’avoir vu la présente exposition pour se faire une conviction sur la carrière totale du peintre. Celui qui ne voit que ses grandes toiles, ses toiles de musée, ne comprendra jamais le soin qu’il mettait à creuser le sujet, à le refaire plusieurs fois, étude après étude, avant d’aboutir à la conception définitive.
Il y a dans le Salon de l’École des Beaux-Arts jusqu’à six
Médée.
En outre, personne, à moins d’avoir visité ce Salon, ne se doutera de son indéfinie fécondité — encore une qualité qui le rattache à la grande famille des peintres généraux et universels, — de sa manière épique de comprendre les animaux, — il y a environ une centaine de toiles où le cheval, le tigre et le lion sont les sujets principaux, — de l’étonnante rapidité avec laquelle il a trouvé, dès ses débuts, sa manière, sa couleur et son dessin si spécial.
Au rez-de-chaussée sont mis sous verre les précieux autographes du peintre, qui était en même temps un solide écrivain. On est ému de voir écrit, de sa main, sur précieux papier que le temps roussit peu à peu, ces maximes superbes et de fierté géniale qui le tenaient campé dans la vie comme ces vieux guerriers du moyen âge que la vieillesse voudrait courber, mais qui se maintiennent droits et géants, d’un jet, appuyés qu’ils sont sur des épées colossales. Et tel resterat-il devant la postérité — son œuvre est là pour l’ affirmer.
Art moderne, 22 mars 1885.
Th Rousseau. — La Forêt de Fontainebleau.