MONTICELLI
Ce qui nous attirait en ce merveilleux Marseille, la ville complète — car port, ruines, vieux murs, plage, bastides, boulevards, rues sinistres, montagnes et horizons de mer et de forêts, tout y est — c’était le souvenir de celui qu’on avait oublié, à la Centennale, de mettre parmi ses pairs en art : Monticelli, aperçu aux XX, voici trois ans. Nous savions du peintre qu’il était né et mort ici; qu’il y comptait des amis et des enthousiastes. Nous sommes allé à leur découverte et nous avons trouvé, hui, il est là-bas, au cimetière, sommeillant dans un modeste caveau de famille bourgeoise, mais non sans que là l’admiration de quelques-uns — et bientôt ce sera le remords de tous — lui porte, le 2 novembre, des couronnes de fleurs méditerranéennes.
Monticelli vivait à Marseille d’une vie lâchée. On en parle comme d’un traîneur de jours après les jours, paresseux dès qu’il avait cent sous, travaillant sitôt que plus rien d’or ne sonnait en sa poche. Alors, ses panneaux sous le bras, il s’en allait vers des Anglais de rencontre, ou des antiquaires, ou quelques rares, qui devinaient. Il avait aussi des camarades pas riches, mais qu’il exaltait à leur dire sa peinture, au point qu’ils lui achetaient ses toiles avec leurs économies. Nous en connaissons deux : ceux-là ont ses plus belles œuvres. C’est tant mieux.
Aujourd’hui, on l’imite. En certaines boutiques, on pré-
Sensalions.
sente de faux Monticelli aux passants. Quand on s’aperçoit que l’amorce ne tente pas, on finit par avouer. Et bientôt apparaissent les vrais, tirés d’une arrière-boutique où on les enfouit pour la plus-value évidente de plus tard.
De peintre est mort, en 1886, ataxique. Non pas à l’hôpital, comme on l’a prétendu. Chez les siens. A quoi bon réciter le chapelet d’anecdotes qu’on débite ? Tout ce contingent et accidentel devient si mesquin dès qu’une œuvre vraiment superbe s’impose, et que celui qui l’a faite disparaît presque comme tel que l’on fixe, les yeux éblouis par le soleil qui se lève derrière lui.
Notons toutefois — car ceci est historique — que Diaz et Monticelli se sont longtemps et assez intimement connus, qu’un grand nombre de tableaux de ce dernier, arrangés, poncés, mis au point, ont été vendus pour des tableaux de l’autre, et qu’enfin on a souvent surpris Diaz travaillant, comme pour s’exalter de couleurs et de tons, avec des panneaux de Monticelli à portée de regard et d’examen.
Deux collectionneurs marseillais, tous les deux amis du peintre, ont dans leurs modestes appartements des merveilles entassées. Quelques-unes non encadrées, frustes, pendues en des couloirs sombres et en des chambres à coucher où seul pénètre un jour de lucarne.
D’artiste peignait sur des bois vieux, souvent troués de vers, ne choisissant rien, n’attachant peut-être, n’attachant certes qu’un soin relatif à se survivre. Son bonheur ? c’était jouer avec les verts, les rouges, les bleus, les pourpres, les ocres et les violets, comme les joailliers jouent avec les pierres. Il plaquait d’abord les pâtes, les harmonisait, puis, peu à peu, après quelques tâtonnements, après un coup de burin plus que de pinceau à droite ou à gauche, devinait une ligne, un groupe, une attitude, et lentement aboutissait au dessin ou plutôt au délinéament d’un sujet vague. Da scène, le motif, ce qu’on est convenu d’appeler le tableau lui était, somme toute, indifférent. Il n'a fait, peut-on dire, que des
rêves de couleur. Rien de plus? Nous préférerions qu’011 dise : rien de moins.
A le suivre depuis ses débuts, on l’étudie s’ingéniant d’abord à reproduire de vagues motifs d’histoire : esquisses où passent des personnages en costume Henri III; historiettes peintes du temps des Valois; petites archéologies sans caractère ni conséquence. Une modération d’élève qui n’ose pas encore et trouve les maîtres impeccables, voilà. Assurément, son goût ou plutôt sa passion des fulgurances lui fait-il déjà choisir le costume ancien et l’allure renaissance et les palais décoratifs, mais tout cela est timide, peu net, imprécis. Il appréhende aussi d’inaugurer un dessin à soi; il fait correct, quelconque, passable. On peut le confondre avec tout monsieur sorti d’un atelier bien, du métier au bout des doigts.
Mais voici la seconde phase. Celle des tons violents, excessifs, embrasés, se détachant sur des fonds bruns ou noirs. De remarquables œuvres caractérisent cette manière. Diaz est distancé du coup. Ce que les pierres fondues ont de plus chatoyant, ce que les écailles et les perles de la mer ont de plus irisé, ce que les fruits tropicaux, les piments de sang et les plantes de pourpre ont de plus soleillant, ce que l’âme de l’or et du velours a de plus sonore, l’œil du peintre l’a vu et sa main l’a rendu. On songe à lui, quand, au vieux marché de Marseille, sur des étals rouges, on regarde les poissons azurés et les crustacés de nacre briller dans le soleil; aussi, lorsque dans les arrière-boutiques du port, quelques étoffes d’Orient s’aperçoivent pendues aux murailles; encore, sitôt que la Méditerranée intensément bleue casse ses flots de lapis contre un sabord goudronné de navire.
Les coloristes anciens les plus audacieux ne tiennent guère. Sur dix tons que Monticelli emploie, sept au moins sont purs ; il les plaque crûment, par lamelles, les uns à côté des autres. Souvent des blancs, malheureusement sans mélange. On songe que fatalement l’ensemble doit aboutir au criard et à
l’habit d’Arlequin. Le contraire a lieu. Et chose merveilleuse, c’est de cet empâtement même de la couleur, c’est de son travail grossier, presque de plafonneur, que l’artiste fait sortir son dessin. Sa ligne à lui, c’est où son maçonnage cesse. Et que de fois elle demeure élégante et hère, d’accord avec ces teintes de brocarts et de satins royaux, soit qu’elle caractérise le contour d’un geste de bras roide, soit le penchement aristocratique d’un cou. Bien des panneaux de Monticelli, traités avec les empâtements aimés, ont l’air en relief et le sont en effet. On dirait de multiples mastics colorés en des bains ardents et appliqués sur bois.
La troisième phase en laquelle le peintre a évolué est celle qui l’a mené vers la recherche de la lumière. Comme tous les peintres modernes de ces derniers trente ans, il s’est trouvé sollicité, à un moment donné, par ce capital problème. La lumière, il la cherche en n’abandonnant rien de sa facture et rien de sa vision riche de la teinte. Seulement les bruns et les noirs quittent, sinon totalement, au moins presque entièrement sa palette. Il étudie également les blancs que jadis il appliquait purs et que peu à peu il emploie teintés. Il supprime les repoussoirs pour instaurer les clairs et les nacres. Il est l’inventeur de certains fonds, tons de chair, adorables, savoureux et mouillés. C’est environ deux ans avant sa mort que cette dernière évolution se fait. On le suit presque inquiet, redoutant qu’il ne perde sa belle vision de pierres broyées, d’étoffes flammées de rubis, de feux où brûleraient des fleurs et des vins. On se tranquillise bientôt. Sa vision s’est affinée : la délicatesse et la fraîcheur sont plus fines, l’ensemble plus léger et comme plus jeune.
Nous avons dit que Monticelli avait fait le rêve de la couleur. Il serait peut-être tout aussi juste d'ajouter qu’il a fait la couleur de son rêve. Cet entêté boh'ine tué par la vie veule était comme ces comédiens dont parle Banville. Il se grisait de splendeur imaginée et de richesse songée.
C’est continuellement en des quinconces de jardins royaux,
en des Versailles et des Chambords, c’est sur des terrasses de marbre enorgueillies de fleurs et de statues, c’est près de pleurantes fontaines où des gueules de lions crachent des eaux centenaires en de grands viviers rouges, qu’il arrête ses personnages. Ou bien encore sous des grottes couleur d’émeraude ou d’ardoise; aussi en des carrefours automnals de forêts; puis sur des balcons héraldiques pleins de guivres et de dragons. Là, des seigneurs, avec la main sur leurs épées; là, de belles dames rousses ou noires; là, parfois, des amours nus et gras se rencontrent et causent. On songe à des scènes de Shakespeare et très souvent une clarté opalisée de lune souligne l’intention chez le peintre de traduire une féerie du poète.
Pourtant, ce qui paraît surtout l’avoir hanté, c’est le Faust. La scène de l’église, celle du jardin, celle du rouet, que de fois ne les a-t-il traitées ? Voici, comme une grande chauvesouris rouge, Méphistophélès jouant la sérénade. Faust, plus loin, rencontre Marguerite, à moins que ce ne soit Méphistophélès lui-même, car le peintre a des sous-entendus de vice, souvent. La brave dame Marthe, il l’a peinte. Marguerite, plus fréquemment.
Mais le type aimé, couleur de feu et de rubis, couleur de sang et de satin, c’est le diable. Il le multiplie indéfiniment.
Nous connaissons encore — - et ceci s’éloigne de ses sujets habituels — trois panneaux racontant la vie des saltimbanques, des pierrots et des géantes de foire. De plus, deux œuvres rustiques, une cueillette de pommes et une rentrée de moissons. Enfin, quelques paysages : coins de bois ou lisières de routes.
Le total de son œuvre, sa continuelle intention de traduire en couleur le songe de son cerveau et de se servir à cette fin de tout l’enchantement des tons et des couleurs font de Monticelli un peintre aimé des rêveurs. Ce que son faire a d’imprécis, ce que sa manière a de gauche et de brouillé, loin d’atténuer, accentue encore le charme. Monticelli est un
peintre dans l’œuvre de qui chacun peut mettre beaucoup de soi. Cela suffit.
En réalité, nous ne le croyons pas littéraire du tout. Nous le croyons simplement épris de fulgurantes couleurs, les juxtaposant et. les réunissant en un sujet quelconque, mais qu’importe? A quoi bon tâcher de légitimer des admirations ? Le capital, c’est d’en avoir et de trouver des artistes à qui les adresser. Celui-ci les mérite. On est en retard vis-à-vis de lui. Quelqu’un qui ne le vaut pas, Diaz, occupe sa place dans l’école française moderne. Monticelli a droit d’être rangé à côté de ses grands compatriotes : les Rousseau, les Dupré, les Daubigny. Et personne ne l’y met.
Art moderne, 24 novembre 1889.