‹ SensationsChapitre 40 sur 40 · POÈMES · texte numérisé non relu

POÈMES

Voici le poème, extrait de la Guirlande des Dunes, auquel fait allusion Verhaeren dans sa conférence sur Pierre Breughel (voir p. 76.)

La Bénédiction de ta mer

Les guirlandes du vent joli Tournent, gaîment, autour des mâts ;

Au long du quai dorment, par tas,

Les avirons clairs et polis.

Et les cloches sonnent autour d’Ostende.

Aux carrefours, aux fenêtres, sous les trottoirs,

Ceux des dunes, des champs, des bourgs, des landes,

Tous sont accourus voir

Saintes et saints de la légende

Passer, et le Bon Dieu, et la Vierge, sa mère,

Gagner la digue, et puis, de là bénir la mer.

Ce sont d'abord les enfants de l’école Passant sous un envol de banderoles ;

Et puis, les chefs et les régents De l'hôpital et de l’hospice,

Et les nonnes, et les novices ;

Et puis saint Pierre et puis saint Jean. Sur double rang, suivent les confréries De saint Joseph et de Marie Et les tireurs à l’arc hissant l’oiseau Sur un roseau ;

Et les bergers et les bergères

Agitant, doucement, des houlettes légères Et s’avançant comme un jardin mouvant,

Et les pêcheurs tenant des barques minuscules,

Entre leurs bras musclés comme des bras d’hercules; Et des hommes rugueux au visage de bois;

Et des bambins coiffés d’un clair chapeau chinois ; Et puis, les bedeaux lourds et leurs aides robustes Qui, maintenant la hampe à la hauteur des bustes, Poussent d’un large effort, tous ensemble, en avant, Ua fougue de drapeaux gonflés d’ombre et de vent.

Au loin, tandis que le pas grave et raide De ses servantes la précède,

S’avance alors,

Sous un dais lourd, comme un trésor, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs :

Un voile noir lui descend de la tête,

Sa longue robe est violette,

Et les couteaux d’argent qui perforent son cœur Apparaissent, parmi ses vêtements funèbres,

Comme un soleil martyrisé dans les ténèbres.

Et défilent, après elle, l’essaim

Des Carmes blancs et des roux Capucins,

Et les chantres clamant les hauts versets bibliques. Des yeux saillants, la bouche oblique.

APPENDICES

Puis, tout se tait — et plus rien ne s’entend. Sinon le tintement Furtif et net D'une sonnette :

Un flot d'enfants de chœur passe, vêtu de rouge ; L’encens torride et bleu Fume vers le Bon Dieu,

Et le voici, le solennel doyen,

Sous les franges du baldaquin,

Érigeant droit, d'entre ses mains L'ostensoir d'or qui bouge.

Et la foule qui s’est jetée à deux genoux Se courbe et se relève, avec de grands remous, Et suit, dévotement, jusqu’à la grève,

Par les places et les marchés,

Le long cortège empanaché De sa croyance et de son rêve.

L'autel est là; la mer en face.

Entre eux, rien que le ciel et que l’espace.

Et le prêtre s’avance et monte, et s’éblouit,

Et propage soudain, avec ses mains tremblantes,

Devant la foule, ardente et violente,

Son geste en croix sur l'infini.

Dans Les Héros, deux poèmes sont consacrés aux grands peintres de Flandre, le premier aux Van Eyck, le second à Rubens :

Les Van Eyck

L’or migrateur qui passe où s'exalte la force Avait choisi jadis, en son vol arrogant,

Pour double colombier glorieux, Bruge et Gand,

Dont les beffrois dressaient, au grand soleil, leurs torses.

Les deux cités dardaient un pouvoir inégal.

Mais un égal orgueil vers l'avenir splendide.

Comme les deux Van Eyck — vastes cerveaux candides Dressaient d’un double effort leur art théologal.

Ce dont l’âme rêvait devant les tabernacles.

Ce que la foi montrait de ciel aux yeux humains,

Us l’ordonnaient, patiemment, avec leurs mains.

Pour que leur œuvre fût comme un calme miracle.

La claire vision des paradis nouveaux.

Ils l’évoquaient en un tranquille paysage :

Us le peuplaient de beaux et solennels visages Tournés vers la splendeur et la paix de l’agneau.

Les douces fleurs poussaient dans le tapis de l’herbe; De petits bois montaient naïfs et recueillis :

C’était la Flandre, avec ses prés et ses taillis Et son large horizon ceint de clochers superbes.

Au milieu, sur un tertre ornementé, l’autel.

Le Dieu y répandait son sang dans un calice Et s’entourait des signes noirs de son supplice : Lance, colonne, croix et l’éponge de fiel.

Et vers ce deuil offert comme un banquet de fête A la faim de l’extase, à la soif de la foi,

Les martyrs, les héros, les cent vierges, les rois, Les ermites, les paladins et les prophètes,

APPENDICES

Toute l’humanité des temps chrétiens marchait. Ils arrivaient du fond miraculeux des âges,

Ayant cueilli la palme aux chemins du voyage.

Et sur leurs fronts brillaient les feux de Paraclet.

Et tout en haut, régnaient dans l'or du polyptyque, Dieu le Père, Marie et Jean le précurseur.

Traçant dévotement, avec calme et douceur.

De lents gestes sacrés, puissants et didactiques.

Et les anges chantaient dans l’air chaste et pieux.

Tandis qu’Ève et qu’Adam, debout chacun dans l'ombre. Sentaient peser sur eux leur faute ardente et sombre. Dont le rachat se célébrait devant leurs yeux.

Ainsi la claire et tendre et divine légende.

Avec ses fleurs de sang, d’ardeur et de pitié. Déroulait son humaine et divine beauté Parmi les prés, les bois, les ravins et les landes.

Comme un grand livre peint et largement ouvert, Elle enfermait en ses pages rouges et blondes Et dans ses textes d’or quatre mille ans du monde : Tout le rêve de l’homme en proie à l'univers.

L’œuvre dardait dans l’art une clarté suprême, Comme celle du Dante à Florence, là-bas;

Mais cette fois deux noms flamands brillaient au bas Du grandiose et pur et merveilleux poème.

Rubens

Ton art énorme est tel qu’un débordant jardin • — Feuillages d’or, buissons en sang, taillis de flamme — D’où surgissent, d’entre les fleurs rouges, tes femmes Tendant leur corps massif vers les désirs soudains

Et s’exaltant et se mêlant, larges et blondes,

Au cortège des Ægipans et des Sylvains Et du compact Silène enflé d’ombre et de vin Dont les pas inégaux battent le sol du monde.

Oh ! leurs bouquets de chair, leurs guirlandes de bras, Leurs flancs fermes et clairs comme de grands fruits lisses. Et le pavois bombé des ventres et des cuisses Et l'or torrentiel des crins sur leurs dos gras !

Que tu peignes les amazones des légendes, Ou les reines, ou les saintes des paradis, Toutes ont pris leur part de volupté, jadis. Dans la balourde et formidable sarabande.

Le rut universel que la terre dardait Du fond de ses forêts au vent du soir pâmées A ses tisons rôdeurs les avait allumées En ses taillis profonds ou ses antres secrets.

APPENDICES

Et tes bourreaux et tes martyrs et ton Dieu même Semblent fleuris de sang, et leurs muscles tordus Sont des grappes de force à leurs gibets pendus Sous un ouragan fou de pleurs et de blasphèmes.

Si bien que, grossissant la vie, et l'ameutant Du grand tumulte clair des couleurs et des lignes. Tu fais ce que jamais tes émules insignes N'avaient osé faire ou rêver avant ton temps.

Oh ! le dompteur de joie épaisse, ardente et saine. Oh ! l’ivrogne géant du colossal festin Où circulaient les coupes d'or du vieux destin Serrant en leurs parois toute l'ivresse humaine !

Ta bouche sensuelle et gourmande, d’un trait. Avec un cri profond les a toutes vidées,

Et les œuvres naissaient du flux montant d’idées Que ces vins étemels vers ton cerveau jetaient.

Tu es celui — le tard venu — parmi les maîtres Qui, d’une prompte main, mais d’un fervent regard, D’abord demande à tous une fleur de leur art,

Pour qu’en ton œuvre à toi tout l'art puisse apparaître.

Mais si tu prends, c'est pour domier plus largement : Aux horizons pleins de roses que tu dévastes,

Lorsque tu t'es conquis enfin, ton geste vaste Soudain, au lieu de fleurs, allume un firmament.

Les rois aiment ton goût de richesse ordonnée. Tu l’imposes puissant, replet, fouillé, profond. Et Versailles le tord encore en ses plafonds Où sont peintes, lauriers au front, les Destinées.

Il déborde, il perdure excessif et charmant :

Il s’installe, parmi les bois et les terrains,

Et lCs femmes de joie, élégantes et grasses,

En instruisent Watteau, au bras de leurs amants.

Et te voici parti vers les Londres funèbres,

En des palais obscurs dont a peur le soleil,

Pour y fixer cet art triomphal et vermeil Comme une vigne d’or sur des murs de ténèbres.

Et quand tu t’en reviens vers ta vieille cité.

Le front déjà marqué par le destin suprême,

Nul ne peut plus douter que tu ne sois toi-mème L’infaillible ouvrier de ton éternité.

Alors, la gloire entière est ton bien et ta proie, Tu la domptes, tu la lèches et tu la mords ; Jamais un tel amour n’a angoissé la mort Ni tant de violence enfanté de la joie.

Tu rentres comme un roi en ta large maison,

Toute la Flandre est tienne, ainsi que tien le monde; Tu lui prends pour l’aimer sa fille la plus blonde, Dont le nom est doré comme un flot de moisson.

APPENDICES

Tu ressucites tout : l’Empyrée et l’Abîme ;

Et les Anges, pareils à des thyrses d’éclairs;

Et les monstres aigus, rongeant des blocs de fer; Et tout au loin, là-bas, les Golgothas sublimes;

Et l’Olympe et les Dieux, et la Vierge et les Saints ; L’Idylle ou la bataille atroce et pantelante;

Les eaux, le sol, les monts, les forêts violentes, „ Et la force tordue en chaque espoir humain.

Ton grand rêve exalté est comme un incendie Où tes mains saisiraient des torches pour pinceaux Et capteraient la vie immense en des réseaux De feux enveloppants et de flammes brandies.

Que t’importe qu’aux horizons fous et hagards. Tel autre nom, jadis fameux et clair, s’efface? Pour toi, c’est à jamais que le temps et l’espace Retentissent des bonds dont les troua ton art.

Conservateur fougueux de ta force première, Rien ne te fut ruine, ou chute, ou désaveu; Toujours tu es resté trop sûrement un Dieu Pour que la mort, un jour, éteigne ta lumière.

Et tu dors à Saint-J acque, au bruit des lourds bourdons ; Et sur ta dalle unie ainsi qu’une palette.

Un vitrail, criblé d’or et de soleil, projette Encor des tons pareils à de rouges brandons.

Page 1