‹ Sensations et souvenirsChapitre 11 sur 34 · RÉCLAMATION POSTHUME · texte numérisé non relu

RÉCLAMATION POSTHUME

Pour Oscar Wilde.

Pendue auprès du lit, la tèle aux lèvres peintes, Calme et blême, égouttait ses lourds caillots de sang Au-dessus d'un bassin de cuivre éblouissant Et gorgé jusqu'aux bords de lys et de jacinthes.

Ces longs yeux vert de mer aux prunelles éteintes, Ces cheveux d'un blond roux, nimbe d'or flavescent, Tout jusqu'aux rudes jets de pourpre éclaboussant Ce cou martyrisé, gonllé de sourdes plaintes,

Lui qui les avait peints, grisé d'un fauve espoir, Quand il eut fait sécher le tout au feu de l'acre, Il baisa longuement cette bouche rosàtre,

Pendit la tête au mur et, s'habiliant de noir,

Lui fil de sa douleur d'homme un morne encensoir,

Artiste épris vivant d'un moulage de plâtre.

- (( Et qu'est-ce que cette tête que vous avez-là,un moulage ou une cire peinte ? Très réussi comme horreur et d'une jolie perversionde goût, cechefdc décollée au-dessus de ce cuivre rempli de muguets etde jacinthes ! On dirait un primitif. . . quelque sainte

Cécile.., est-ce ancien seulement?» Et de Romer, se haussant sur la pointe du pied, approchait ses yeuxmyopes de la tapisserie et détaillait en curieux prodigieusement intéressé, le plâtre colorié pendu au mur de mon cabinet de fravail.

Et quand je lui eus avoué que le primitif, qu'il admirait si sincèrement, était un simple surmoulage du Louvre décapité pour la circonstance, une fantaisie qui m'était venue de posséder, sanglante et martyrisée, la fameuse Feinme inconnue de Donatello, que la décollation de ce buste était de mon invention et que c'était moi qui en avais donné l'ordre et la commande au mouleur avec aggravation de grumelots de sang; quand enfinje lui eus appris, un peuconfus, tel un enfant pris en faute, que le barbare coloriage de ce plâtre, le vert glauque des aveugles prunelles, le rose fané des lèvres, les touches d'or des cheveux jusqu'à la pourpre humide des caillots étaient mon œuvre de peintre ou plutôt l'emploi maladroit d'une journée de paresse passée à m'essayer à de vains tâtonnements : (( Pas si maladroit que cela, mâchonnait de Romer, cette fois si rapproché du moulage de plâtre que «a joue en frôlait presque les caillots sanguinolents; pas si maladroit que cela... au contraire. L'exécution en est naïve, mais d'une rare vérité de sentiments. .. de sensation, je veux dire, ou plutôt d'intuition, car vous n'avez jamais vu de tête de femme guillotinée, que je sache ». Etcomme

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je balbutiais, un peu gêné : « Evidemment non ! » •de Romer se tournait vers moi, tout à coup très grave et, me plongeant ses yeux clairs dans les yeux : « Ah çà, vous avez donc toutes les perversités et toutes les audaces? voilà que vous mutilez les chefs-d'œuvre maintenant ! »

Et comme je demeurais coi, stupéfait de cette attaque : « Vous avez tout bonnement commis envers Donatello un crime de lèse-pensée et une profanation. C'est son rêve que vous avez décapité en faisant de son buste une tête de martyre ; la Femme inconnue, dont vous avez là le chef décollé et sanglant, a vécu, sinon dans la réalité, du moins dans le cerveau de l'artiste, et d'une vie bien supérieure à notre misérable existence humaine, puisque évoquée jadis par des yeux visionnaires depuis longtemps éteints, elle a traversé les révo-. lutions et les siècles et que, dans l'ennui de nos mornes musées, sa forme nous obsède encore, nous autres modernes dénués du don de vision et de foi, et de son sourire de mystère et de son impérissable beauté.

— Alors, vous croyez? murmurai-je, émolionné malgré moi par le ton gravé et précieux de Romer.

— Moi, je ne crois rien, sinon que vous êtes un bourreau. Quelle satanique idée vous a-t-il donc pris de muliler ce buste ? C'est une fantaisie tout à fait diabolique et vous ne paraissez pas du tout vous en douter. Cela ne vous a jamais empêché de

dormir, n'est-pas? Ah! vous êtes un grand criminel et un criminel inconscient, l'espèce la plus dangereuse, et vous avez dormi depuis dans cette pièce, sinon dormi, travaillé tard le soir, veillé seul dans la nuit, et vous n'avez jamais eu de cauchemars, pas même d'inquiétudes? Eh bien! vous êtes heureusement organisé, je ne m'en serais pas tiré, moi, à si bon compte. » Et comme intrigué de tout ce mystère, j'insistais pour obtenir de plus amples explications: «Je n'ai rien à vous dire de plus, concluait de Romer, que mutiler un chef-d'œuvre est un véritable meurtre et que c'est là un jeu quelquefois dangereux. » Et, sans me vouloir renseigner davantage, de Romer me serrait la main et prenait congé.

Ce de Romer, un fou, un déséquilibré à l'imagination ardente, au bon sens depuis longtemps sombré dans les pratiques de l'occultisme; un de ces innombrables obsédés d'au-delà qui flottent abîmés dans la lecture d'Eliphas Lévy, entre le mysticisme terrorisé de Huysmans et les fumisteries du salon des Rose-Croix. J'étais bien bon d'accorder attention aux billevesées qui lui avaient passé par la tête à propos du moulage entrevu chez moi ; à ce compte les ateliers de sculpteurs seraient peuplés de visionnaires et l'Ecole des beaux-arts une succursale de chez Charcot, tandis que tous les sculpteurs de ma connaissance se trouvaient être au contraire de joyeux vivants râblés et barbus aux idées et aux

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teints clairs, plus préoccupés de sensations que de songes. Histoire à dormir debout, que ces rêvasseries de Romer et qui ne m'empêcheraient pas, moi, de dormir.

Comment, à quelques jours de là. étant à travailler le soir dans la solitude et le silence de mon cabinet de travail, au coin du feu, les domestiques couchés et moi seul encoredeboutdans le recueillement de la maison, m'arrêtai-je tout àcoup d'écrire et relevai-je instinctivement la tête avec l'angoissante sensation que je n'étais plus seul dans la vaste pièce assourdie de tentures et que quelqu'un, que je ne voyais pas, était là. Et cependant personne : autour de moi, le long des murs, les vagues personnages d'une vieille tapisserie vivant leur vie de laines et de soies effacées, la retombée des lourdes draperies des fenêtres hermétiquement closes, et çà et là, dans l'ombre, à la lueur intermittente du foyer, l'or d'un cadre ou l'étincellement d'un bibelot s'éveillant brusquement à l'angle d'un bahut; il n'y avait personne, personne de visible et pourtant, dans le silence de cette maison morte et de ce quartier perdu, de cette banlieue ouatée de neige, ma plume ne grinçait plus sur le papier, ma respiration montait plus courte et plus sifflante, il y avait quelqu'un là, sinon dans cet appartement, alors derrière cette porte, et cette porte allait s'ouvrir sous la poussée d'un être ou d'une forme inconnue, une forme dont les horribles pas ne fai-

saient aucun bruit, mais dont je sentais épouvantablement s'affirmer la présence .

Tout valait mieux que cette angoisse, je préférais tout à ce cloute et déjà j'esquissais le mouvement de me lever pour aller à cette porte, quand je. retombai sur ma chaise, anéanti. Au ras d'une portière de soie vert turc, brodée ^'argent, masquant une porte condamnée, je venais d'apercevoir, se détachant en clair sur le bleu du tapis, un pied nu : et ce pied vivait, brillante aux orteils par la nacre des ongleSj un peu rose au talon et d'un grain de peau si uni et si pâle qu'on eût dit un précieux objet d'art, un albâtre ou un jade posé sur le tapis. Oh! la cambrure de ce pied! la transparence de ses chairs! La soie verte delà portière le coupait juste au-dessus de la cheville, cheville si délicate qu'elle ne pouvait appartenir qu'aune femme. Je me levai, précipité malgré moi vers Tadorable apparition, le pied n'y était plus.

Avez- vous remarqué l'imperceptible parfum d'éther qui se dégage de la neige? La neige a sur moi presque les même effets que l'éther, elle me déséquilibre et me trouble; il y a des gens qu'elle rend même fous ; or il neigeait depuis trois jours ; j'attribuai ma vision à la neige.

D'ailleurs l'apparition ne se renouvelait pas, et, d'abord inquiet pendant quelques jours, je reprenais bientôt mes ha'ntudes de veillées solitaires dans mon cabinet de travail. Mais, à quelques semaines

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de là, un soir où je m'étais attardé à corriger des notes très avant dans la nuit, je sursautai sur mon fauteuil, brusquement redressé par l'horrible certitude qu'encore une fois je n'étais plus seul, et que quelque chose d'inconnu vivailrlà, près de moi, entre ces tapisseries et ces murs ; mes yeux allaient instinctivement à la portière de soie vert turc. Deux pieds nus, cette fois, féminins et charmants s'y cambraient sur le tapis; ils y crispaient leurs doigts comme agités d'une impatience fébiile et, au-dessus de leurs chevilles, la soie verte de la portière ondulait dans toute sa hauteur, se renflant et se bossuant à la place d'un ventre et de seins, dessinant tout un corps de femme debout derrière la draperie.

Je me levai à la fois sous le charme et l'épouvante: une puissance plus forte que ma volonté m'entiaînait;lesyeuxdilatés de terreur et les mainsenavant, je me précipitai vers ce corps deviné ; je le pressentais jeune, souple, élastique et froid; il n'était déjà plus là, mes mains impatientes se refermaient sur le vi 'e en éraflant leurs ongles aux broderie de la soie.

Il n'y avait pas de neige pourlant celte nuit-là.

De guerre lasse , j'en arrivai à suspecter ma portière de soie vert pâle et ses arabesques orfèvrées : je l'avais achetée à Tunis, dans un de ces bazars de là-bas, et tout était louche en elle, et sa provenance et ses broderies emblématiques en forme d'oiseaux et de fleurs, sa nuance même m'iu-

quiétait. Je faisais enlever la portière ; l'agencement de mon cabinet en souffrait, mais je recouvrais mon calme et reprenais le cours de mes Iravaux nocturnes, comme si rien ne s'était passé.

Précaution inutile car, il y a quelques jours, m'étant assoupi le soir après dîner, les pieds sur les chenets, dans la douce chaleur de la haute pièce amie, je m'éveillais tout à coup transi et le cœur fade dans l'obscurité, près d'un feu éteint.

Toute la pièce était plongée dans une nuit profonde, et comme une chape de plomb pesait sur mes épaules, me rivant au fauteuil où je venais de m'éveiller, et cela juste vis-à-vis le plâtre colorié de la Femme inconnue, et je vis, ô terreur ! que la tête coupée brillait étrangement dans l'ombre. Les yeux fixes, elle baignait, nimbée d'or, dans un -j halo de clarté; une auréole l'irradiait, et ses yeux, ses terribles yeux dont j'avais moi-même enduit d'outre-mer les prunelles aveugles, dardaient deux regards, qui étaient deux rayons, sur la porte condamnée, désormais veuve de la portière que j'avais fait enlever.

Et dans l'embrasure de cette porte, voilà qu'un corps de femme s'érigeait, se dressait : un corps de femme toute nue, un corps bleuâtre et froid de femme décapitée, un cadavre de morte appuyé dans toute sa hauteur contre la porte elle-même, avec une plaie rouge entre les deux épaules et du sang en filets coulait du cou béant.

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Et la tête de plâtre pendue à la muraille regardait le cadavre, et dans le cadre obscur de la porte maudite le corps décapité tressaillait longuement ; et sur le tapis sombre les deux pieds se tordaient, convulsés dans une angoisse atroce; à ce moment la tête darda sur moi son regard d'outre-tombe et je roulai brisé sur le tapis.

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