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LE VISIONNAIRE

Dans un vieux ciboire d'étain S'effeuille, morne et douloureuse, Une rose d'automne ocreuse, D'un jauno de soleil éteint.

Près d'un grand verre de Venise, Sur un tapis d'ancien lampas, La rose malade agonise D'un lent et somptueux trépas ;

Parmi les étoffes brochées, Dont les vieux ors appesantis Semblent réfléchir amortis Les tons de ses feuilles séchées.

Au fond, dans l'ombre des tentures, Un grand vitrail limpide et clair Laisse apparaître les mâtures D'un port de pêche, un ciel d'hiver;

Un ciel tiède et doux dj décembre, Dont les gris de cendre attendris Font de la rose aux tons pourris Une transparente fleur d'ambre;

Et cette hautaine agonie De fleur parmi ce luxe ancien Est bien dans l'ànie et l'harmonie De ce logis patricien ;

Ce logis, où sous de longs voiles, De grands archiluths attristés Font de leurs manches, incrustés De nacre et d'or, autant d'étoiles.

Un doux relent de frangipane, A force de douceur malsain.

Discrètement monte et s'émane D'un angle où dort un clavecin ;

Et celte chose pauvre et laide, Qu'est l'effeuillement d'uae fleur, Devient une exquise douleur Dans cette chambre haute et tiède. "

Dans un vieux ciboire d'étain S'effeuille, morne et douloureuse, Une rose d'automne ocreuse D'un jaune de soleil éteint.

De Jacquels ne m'avait pas entendu entrer : j'avais délicatement refermé la porte et, le haut tapis de Smyrne étouffant le bruit de mes pas, je m'étais sur la pointe des pieds approché doucement de sa table et je venais d'y lire par-dessus son épaule ces strophes moroses, comme anémiées de spleen et qui lai ressemblaient.

« Monsieur est aujourd'hui dans ses mauvaises », m'avait bien dit le valet de chambre en me laissant pénétrer à regret, car, avec la tyrannie d'une ami-

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Itié de dix ans, je venais de forcer une consigne et c'est en intrus que je venais de pénétrer dans le I silence de son cabinet.

(( Eh bien, ça ne va donc pas, vieil ami ! » hasardais-je en lui posant la main sur l'épaule. De Jacquels avait un brusque soubresaut de tout le corps, me regardait de bas en haut et, sans se lever de [son fauteuil, d'une voix blanche, infiniment lasse: « Âb c'est toi ! Cyprien t'a laissé entrer. Au fait, il a bien fait... pour la mauvaise besogne que jo traînaille ici... » et il faisait le geste de refermer son buvard. « Inutile 1 faisais-je, j'ai lu tes vers, oui, pardessus ton épaule. Fleurs de chlorose ou roses d'ennui! Oh tu es un joli cas d'àme d'automne. On ne te voit plus aulle part, tu ne sors donc plus, qu'estce qu'il y a donc, mon pauvre ami? » Alors lui de sa voix veule ; « Il y a, il y a cela... » et de sa main étonnamment fine et longue et ce jour-là plus que jamais exsangue il me montrait par la haute fenêtre et les arbres sans feuilles de l'avenue déserte, et le terre-plein de la chaussée comme crayeux et durci, tout ce décor de froid et de tristesse que novembre échafaude à l'angle de nos rues; et s'étant approché de la croisée. « Oh ! ce ciel jaune et bas qui pèse comme un couvercle, ces fantômes d'arbres ébranchés et ces toits comme enfouis dans la bruine, et cette affiche grotesquement bruyante qui éclate et détonne sur cette colonne Morris, et cette station de fiacres là-bas, à l'angle de l'ave-

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nue... et la laideur de ces passants, combien rares d'ailleurs, mais pas assez pourtant! Je meurs, voistu, du manque d'imprévu, de la banalité de cette chose pauvre et laide qu'est la rue de Paris. »

— «Et un peu de cela aussi )),faisais-je en promenant mon regard autour de la haute pièce en vérité tendue, meublée et décorée avec un luxe au moins bizarre et, désignant tour à tour un buste do bronze vert aux yeux d'argent bruni posé sur une colonne de marbre, puis plus loin une cire peinte aux prunelles hagardes, aux lèvres entr'ouvertes dressant sur un bahut une face d'agonie délicieuse à la fois de grâce et d'épouvante. « Est-ce que tu crois sérieusement tout cet art là très sain ? Parole, il y a de la sorcellerie dans ces arrangements, et une cervelle chavirerait à moins. » Et avisant, dans un cadre de vieil argent bossue de fruits de cornaline et d'agate, une étrange tête coupée de Sapho ou d'Orphée surnageant entre les nénuphars d'un étang d'or verdâtre, signés Jeanne Jacquemin : (( Et cette pourriture-là, cette fleur d'amphithéâtre dans ce paysage hanté, tu crois qu'à la longue ça ne détraque pas les nerfs d'avoir devant soi toutes ces tètes coupées? mais le choix seul de ces couleurs est un aveu d'infirmité morale ! Où a-t-on vu de pareils chrysanthèmes, par exemple? )> Et je touchais du doigt une touffe de floconneuses fleurs d'un ton verdâtre mêlées à des charpies d'écarlate et de rouille, commetachéesdesanganéraiéd'un rose mort. «Iln'v

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a que toi pour dénicher de semblables monstres ; parole, il ne te manque plus que quelques chauvessouris empaillées, accrochées çà et là sur ces tentures violàtres, ce sera complet. 0 malade, malade! ]^t ce choix de lectures, Serres chaudes de Mœterliiik, laPrbicesse Maleine, duCatulle Mendèsetdu .Iules Laforgue, de l'Henri de Régnier et du Marcel Schwob, toute la lyre naturellement, trop de rêves, mon ami, trop de rêves, on en meurt, il faut soigner cela. ))

Le domestique venait d'apporter les lampes ; de Jacquels,le front obstinément colléaux vitres, continuait de garder le silence, et dans le jour crépusculaire son immobilité, sa pâleur prenaient un caractèreen vérité siétrange qu'une inquiétude mevenait. (( Maxime! » lui criai-je dans l'oreille pour m'assurer qu'il ne dormait pas ; mais alors lui, d'une voix lointaine, comme s'il poursuivait un rêve ;

Au fond, dans l'ombre des tentures, Un grand vitrail limpide et clair Laisse apparaître les mâtures D'un port de pêclie, un riel d'hiver .

Et puis, se décidant enfin à me répondre ; (( Vois-tu, ce qui me manque ici, ce qui fait la détresse et le désespoir de mes horizons, ce sont ces vergues et ces mâts que mes yeux ne retrouvent plus et qui m'étaient là-baschoses familières. Oh ! ce petit port de pêche de mon enfance, où je me suis tant ennuyé cependant, les yeux toujours

tournés A^ers Paris ou ailleurs, comme il emplissait mes prunelles et mon cœur! Gomme j'aimais ses quais empuantis et grouillants avec ses barils de saumure, ses harengs en tonne et ses bateaux de pêche, perpétuellement en partance! Des marins engoncés dejaunes toiles luisantes, bottés de grands bas de laine montant jusqu'à mi-cuisse, se dandinaient lourdement dans le port, des mousses se hélaient d'une chaloupe à l'autre, des calfats suspendus à mi-flanc des navires en radoubaient la coque et, par les hublots ouverts, des têtes brunes et frisées se penchaient vers des femmes cramponnées dans le vide aux barreaux de fer des échevelles de quai.

(( Ça sentait le départ, le rêve et l'éternelle aventure : le soir une gaîté formidable de marins en bordée roulait par les rues, une odeur d'alcool et de sel vous prenait à la gorge, et, derrière de lourdes portes entrebâillées, sur des seuils glissants, du fond de tous les couloirs humides des bas quartiers, montait un bruit de grosses voix, de gros baisers et de grosses bottes qui me versait la joie et la santé au cœur.

(( Que de fois, assis au fond d'un cabaret aux vitres épaisses et jaunes comme de la corne, au milieu des cartes et des jurons de matelots saouls, Je me suis épanoui dans cette lourde atmosphère de brutes primitives, heureux de leurs propos d'enfants orduriers et naïfs, ravis de leurs chansons gaillardes et

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légendaires, où le vaisseau fantôme côtoyait le rouge cotillon de Loïsc et le manteau palmé de Notre- Dame. Et les belles flaques d'or que la lampe allumait aux ventres des poissons, turbots et harengssaurs suspendus au plafond, la même lampe fumeuse qui faisait j)étiller sous le bonnet de laine les cheveux blonds des jeunes et miroiter le crâne chauve des vieux. Parfois des criailleries éclataient dehors, dans la boue grasse de novembre ; un gabelou entrait tout ruisselant de pluie et annonçait qu'un tel venait de saler un tel et toute l'assemblée de hocher la tète avec de gros rires, sur cette déclarationqui n' faut point s' mêler d's affaires d'autrui ; et je riais, moi aussi, dans mon coin, reconnaissant bien là la prudence normande.

((Mais les meilleurssoirs étaient ceux de tempête, quand la mer démontée courait le long des jetées et que la grêle et la pluie par rafales balayaient les vieux quais déserts.

(( Les cabarets alors regorgeaient de figures longues

toutes d'hommes du métier attristés par cette idée

de la mer mauvaise et entrés là pour s'étourdir ;

mais ces soirs-là on avait beau vider les pichets et

les cruches, les conversations demeuraient graves,

et je me sentais défaillir de joie en entendant ces

simples et ces braves parler tourmentes en mer et

navires en détresse, abordages et naufrages, tandis

que la pluie redoublait sur les vitres et que là-bas,

sous la falaise, les hou, hou, hou de la bourrasque

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faisaient dire aux plus vieux de la bande qu'il ventait ce soir-là La. poupée à Robillard.

(( Lapouprek Robillar cl, unelocuiion sans aucun sens, sans origine même et toute locale, comme en aie bas peuple dans tous les pays; mais dans mon imagination inquiète, les nuits de grand vent, je me figurais, flottant à la dérive, la tète sous la pluie et les pieds hors des vagues, une informe poupée fantomnâle et géante, un immense mannequin hideusement livide et bourré de chifîons. Spectre démantibulé aux longues mains inertes, elle courait, cette poupée, sur la crête des vagues, à l'entrée des jetées, tourbillonnait dans la bourrasque et sa tête inanimée de morte, toute ruisselante d'écume, brillait étrangement dans l'échancrure des nuées, bien au-dessus des falaises. Sa silhouette éperdue tournoyait sur les lames et du revers de ses mains lourdes souffletait les navires* en péril qui sombraient sur le coup ou allaient s'émietter au loin sur les récifs.

Ohl cette Poupée à Robillard l ■ qneWe vision délicieuse et terrible et comme elle me faisait battre et sauteler le cœur! Et puis c'étaient d'autres légendes et d'autres cauchemars non moins doucement effroyables et horribles; ma mémoire en était pleine et, le calme revenu, une fois rentré dans ma chambre, je n'avais, derrière ma fenêtre, qu'à regarder les vergues et les imts dans le port pour revoir mes fantômes me sourire et me

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héler de loin dans les voilures, là-bas, là-bas. » Là-bas! sa voix s'était presqu'éteinte : toujours immobile à l'angle dq la fenêtre, on eût dit qu'il parlait en songe et, m'étant approché tout près, je vis que ses yeux étaient fixes, ses traits tout contractés et qu'il dormait debout : il s'était endormi. Là-bas, là-bas, dans le petit port de pèche, dont il regrettait les quais et les mâtures, le ciel de cendre et les soirs de tempêtes pleins de râles et de cris.

Il dormait; j'appelai son domestique et nous le portâmes tout habillé sur son lit.

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