‹ Sensations et souvenirsChapitre 15 sur 34 · LE POSSEDE · texte numérisé non relu

LE POSSEDE

Au docteur Albert Rohin.

« Oui, me déclarait Serge, il faut que je m'en aille, je ne peux plus demeurer ici ; et ce n'est pas parce que j'y grelotte^ tout l'organisme à jamais refroidi par les pintes de sang que les chirurgiens me soutirent depuis des mois. Le coffre est encore bon, Dieu merci ! et avec des précautions je suis relativement sûr de mes bronches ; mais je ne peux plus hiverner ici, parce que, dès les premières bourrasques de novembre, j'y deviens halluciné, quasi fou, en proie à une obsession vraiment affreuse : en un mot, parce que j'y ai peur. »

Et devant la fixité de mon regard : « Oh ! ne vas pas croire à des troubles d'éther ! Je suis guéri, radicalement guéri ; je suis intoxiqué d'ailleurs et le poison, qui, il y a deux ans à peine, répandait dans tout mon être comme une alacrité d'air plus

vif avec je ne sais quelle délicieuse sensation d'impondérable, l'éther aujourd'hui me rompt bras et jambes et j'ai gardé pendant trois jours dans tous les membres une véritable courbature, la dernière fois, il y a un an de cela, que j'en ai respiré.

« Au reste, pourquoi en prendrais-je ? Je n'ai plus ni insomnies ni étreintes au cœur. Ces gonflements et ces lourdeurs d'épongés sous le côté gauche, ces atroces sensations d'agonie qui me dressaient brusquement sur mon lit avec sur toute ma chair moite le frisson de la petite mort, tout cela n'est plus pour moi qu'un lointain cauchemar, comme un vague souvenir des contes d'Edgar Poë qu'on aurait lus dans son enfance, et vraiment, quand je songe à cette triste période de mon existence, je crois l'avoir moins vécue que rêvée.

(( Et pourtant il faut que je parte, je retomberais malade dans ce Paris fantomatique et hanté de novembre ; car le mystérieux de mon cas, c'est que j'ai la terreur non plus de l'invisible, mais de la réalité. — De la réalité ? » Et comme j'appuyais intentionnellement sur les mots, un peu dérouté par ce dernier aveu : « De la réalité ! répétait Serge en scandant chaque syllabe, c'est dans la réalité que je deviens visionnaire. Ce sont les êtres en chair et en os rencontrés dans la rue, c'est le passant, c'est la passante, les anonymes même de la foule coudoyés oui m'apparaissent dans des atti-

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tudes de spectres, et c'est la laideur, la banalité même de la vie moderne qui me glacent le sang et me figent de terreur. »

Et s'asseyant brusquement sur un coin de table : « Ce n'est pas d'aujourd'hui, tu le sais, que je suis visionnaire. Quand j'étais un misérable damné de l'éther, tu m'as vu en deux ans changer trois fois d'appartement pour échapper à la persécution de mes rêves ; je peuplais littéralement les chambres de fantômes ; ils étaient en moi et, dès que je me trouvais seul dans quelque pièce close, l'atmosphère ambiante, toute grouillante de larves, comme une goutte d'eau vue au microscope l'est de microbes et d'infusoires, laissait transparaître à mes yeux d'épouvantables faces d'ombres. C'était l'époque où je ne pouvais promener mes regards dans la solitude de mon cabinet de travail sans voir surgir d'équivoques pieds nus au ras des portières ou d'étranges mains pâles dans l'intervalle des rideaux; l'affreuse époque enfin où l'air que je respirais était empoisonné par d'horribles présences et où je me mourais exténué par d'incessantes luttes contre l'inconnu, à demi fou d'angoisse au milieu de blêmes rampement d'ombres et d'innomables frôlements.

«Mais que tout cela est loin ! Je suis guéri, Dieu merci ! j'ai retrouvé mon appétit et mon sommeil de vingt ans, je dors comme un loir, je mange comme un ogre et tout cet été j'ai couru la mon-

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tagne avec un entrain d'écolier; et pourtant il faut que je m'en aille, et cela au plus vile, car l'ignoble névrose est là qui me guette et m'attend ; la peur est en moi, et moi qui me connais, j'ai peur de cette peur. »

Serge s'était levé ; il arpentait maintenant la pièce à grands pas, les mains croisées derrière le dos, le front comme buté et les yeux au tapis de haute laine : tout à coup il faisait halte. « As-tu remarqué comme la laideur des gens rencontrés dans la rue, des petites gens surtout, ouvriers se rendant à leur travail, petits employés à leur bureau, ménagères et domestiques, s'exaspère et s'f.ggrave d'aspects quasi fantastiques dans l'intérieur des omnibus ! Avec les premiers froids, cela devient terrible. Est-ce le souci quotidien des basses besognes, le poids déprimant des préoccupations mesquines, la terreur des fins de mois, des échéances et des dettes qu'ils ne payeront jamais, la lassitude de tous ces sans le sou aux prises avec la vie, une vie rance et sans imprévu, toute la tristesse même d'exister sans une pensée un peu haute sous le crâne ou sans un rêve un peu vaste au cœur? Toujours est-il. que je n'ai jamais vu nulle part plus ignobles caricatures du visage humain ! Gela en devient hallucinant. Est-ce le sentiment de leur laideur tout à coup mise face à face, la brusque détente de l'organisme s'oubliant une minute sur la tiédeur des banquettes ou la délétère influence

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de l'atmosphère empuantie ? mais im subit avachissement semble s'emparer de tous les êtres entassés là; ceux qui sont debout luttent encore, préoccupés animalement de ne pas tomber de la plate-forme ; mais les grosses dames écroulées aux quatre angles de l'intérieur, les vieux ouvriers aux doigts noueux, aux pauvres nuques jambonnées par le froid, aux pauvres cheveux rares, et la physionomie chafouine des bonnes en course, l'air chlorotique et vicieux, les yeux obliques, toujours chavirés d'un coin à l'autre sous les paupières flasques, d'équivoques messieurs boutonnés jusqu'au cou dont on ne voit jamais le linge ; peut-il exister, mon cher, sous la terne clarté d'une journée de novembre, un plus morne et répugnant spectacle que celui d'un intérieur de tramway ? Le froid du dehors a durci tous ces traits, comme figé tous ces yeux et contracté ces fronts qu'il a coiffés d'un casque ; les regards vitreux, sans expression, sont des regards de fous ou de somnambules. S'ils ont une pensée, c'est pis, car la pensée est ignoble ou sordide et les regards sont criminels; on n'y voit luire et passer que des éclairs de lucre et de vol ; la luxure, quand elle y apparaît, est vénale et spoliatrice ; chacun, en son for intérieur, ne songe qu'aux moyens de piller et de duper son prochain, La vie moderne, luxueuse et dure, a fait à ces hommes comme à ces femmes des âmes de bandits ou de gardes-chiourme; l'envie, la haine elle désespoir

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d'être pauvre font aux uns des têtes aplaties et revêches, des faces aiguisées et retortes de musaraignes et de vipères; l'avarice et l'égoïsme donnent aux autres des groins de vieux porcs avec des mâchoires de requins, et c'est dans un l)esliaire, où chaque bas instinct s'imprime en traits d'animal, c'est dans une cage roulante, pleine de fauves et de batraciens cocassement vêtus comme les personnages de Grandville de pantalons, de châles et de robes modernes, que je voyage et je circule depuis le commencement du mois.

(( Car je n'ai pas vingt-cinq mille francs de renie, moi, et je prends le tramway, tout comme mon concierge. Hé bien ! cette perspective de cohabiter, ne fût-ce qu'une heure par jour, avec des hommes à tète de pourceaux et des femmes à profds de volailles, hommes de loi pareils à des corbeaux, voyous aux yeux de loups cerviers et »trottins de modistes à faces aplaties de lézards, cette promiscuité forcée avec tout l'ignoble, l'innomable de l'âme humaine remontée soudain à fleur de peau, cela est au-dessus de mes forces; j'ai peur, comprends-tu ce mot ?j'ai peur ?

(( L'autre jour, pas plus tard que samedi, l'impression de cauchemar a été si forte (c'était dans le tramway du Louvre à Sèvres et la détresse d'un paysage de banlieue, les quais déserts de l'avenue de Versailles exacerbaient peut-être encore l'angoissante laideur de tous ces visages), que j'ai dû

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faire arrêter et descendre en pleine solitude des berges du Point-du-Jour. Je ne pouvais plus en supporter davantage^ j'avais, aiguë à en crier grâce, la conscience que tous les gens assis en face et autour de moi étaient des êtres d'une autre race, à moitié bêtes, à moitié hommes, des espèces de spectres ayant vie, produits ignobles de je ne sais quels monstrueux coïts, espèces d'anthropoïdes plus près de l'animal que de l'homme et incarnant chacun un instinct bas et malfaisant de bêtes puantes, de grands carnassiers, d'ophidiens ou de rongeurs.

(( 11 y avait entre autres, juste devant moi, une plate et sèche bourgeoise au long cou granulé comme celui d'une cigogne, aux petites dents dures et écartées dans une bouche béante de poisson et dont l'œil à paupière membraneuse, à pupille extraordinairement dilatée et béate, effarait. Cette femme était la sottise même, elle l'incarnait et l'identifiait d'une façon définitive, et un effroi grandissant me poignait, l'effroi qu'elle n'ouvrît la bouche et n'émît une parole : elle eût, j'en suis sûr, gloussé comme une poule. Cette femme était de basse-cour, et une grande tristesse, un navrement infini me prenait devant cette dégénérescence d'un être humain.

(( Une broche camée agrafait les deux brides d'un chapeau de velours mauve. J'ai préféré descendre; et tous les jours, en tramway, en omnibus, en

wagon môme, où la Iiideiir des visages de spectres s'horrifie la nuit à la clarté des lampes, les mêmes profds d'animaux se dégagent lentement des faces entrevues, et cela pour moi seul, rien que pour moi. C'est une possession, que veux-tu ?

(( Aussi j'en ai pris mon parti, je fuis cet enfer, je pars. ))

LA MAIN GANTEE

Pour Edouard de la Ganduru.

C'était assez avant dans la nuit, après un dîner d'hommes. Tout en vidant force sodas au sherry, au wisky et autres boissons américaines, les causeurs, vautrés les uns sur des divans, les autres accroupis sur leurs talons, les reins accotés à des écroulements de coussins, avaient glissé de la politique et de l'actualité, du théâtre et des femmes, aux accidents de morphine et d'éther ; le cas de Serge Allitof, obligé de quitter Paris pour échapper à une obsession de ressemblance animale se dégageant pour lui de tout visage humain, avait un bon moment défrayé la conversation, et, de la monomanie de ce misérable garçon contraint à fuir dans le Midi devant un Paris peuplé d'hommes à gueules de fauves et de femmes à profds de volailles, on était arrivé à passer en revue tous les troubles nerveux

plus OU moins cités par les docteurs Charcot et Lombroso, tous pour la plupart lésions de l'encéphale donnant éclosion à des phénomènes quelquefois curieux ; on faisait naturellement la part des héréditaires et des accidentels, — la délicatesse de l'organisme mental est telle que l'incident le moins grave en apparence peut occasionner les plus sérieux désordres, — et, la personnalité de chacun finissant par prendre le dessus dans la conversation générale, les huit hommes réunis-là en étaient venus à se faire les uns aux autres, d'une voix fiévreuse et un peu changée, les confidences les plus baroques. C'était, accompagné de regards vaguement inquiétants et de gestes automatiques, un échange effaré d'impressions personnelles sur des terreurs d'enfance, de jeunesse et même d'hier. <( Ainsi moi, déclarait Sargine, passé onze heures en été, neuf heures en hiver, je ne peux pas prendre un fiacre, — fiacre ou voiture de cercle. J'habite avenue de Wagram, près de la place Pereire. Sans être loin, loin, loin, ce n'est pas très près du centre ; pour regagner mon chez moi je passe inévitablement par des endroits quelque peu solitaires; il y a par là, convenez-en, quelquesavenues assez sinistres sous la brume de novembre; passé le boulevard de Courcelles, le boulevard Malesherbes n'a rien de bien récréant, et la rue Cardinet, donc! Eh bien, je préfère revenir à pied du cercle et cela qu'il vente ou qu'il neige, et j'ai

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quelquefois sur moi jusqu'à cinquante ou soixante mille francs. J'ai, je le sais bien, mon revolver dans ma poche, mais une mauvaise rencontre est toujours une mauvaise rencontre et un fiacre couperait court à tout. Mais, voilà... dès que je suis installé dans ce maudit sapin et que le cocher enlile les rues désertes, crac ! la boussole se détraque et une idée fixe s'installe là-dedans, — et de son index il se touchait le front entre les deux sourcils, — une idée indéracinable y'ait tout fait pour la retirer de là) et pas réjouissante du tout, l'idée, je vous en fait juges. Je ne roule pas plutôt par les rues noires que la conviction s'établit en moi que mon cocher est masqué, et avec quel masque? avec un masque colorié imitant le visage humain, un faux visage, le faux vis2ige des routiers du seizième siècle, et ce que j'ai cru voir de sa peau sous l'engoncement du cache-nez et des collets devient dans ma pensée une face de cire ou de carton abritant les plus abominables projets. C'est un ignoble rôdeur qui est assis sur ce siège ; ce faux visaige me conduit à bride abattue vers quelque horrible guet-apens. C'est hors des fortifications, dans les solitudes sinistres d'Aubervilliers et de Saint-Ouen que fera seulement halte ce fiacre de mauvais rêve, cette maudite boîte roulante dont la portière machinée résiste à tous mes efforts, ce corbillard de minuit dont je ne puis pas plus baisser le vasistas scellé que forcer la ser-

rure à secret, et tout mon poil se hérisse et toute ma chair devient moite et je suffoque, étranglé d'horreur, déjà assassiné en imagination, dévalisé, assommé, laissé pour mort, le crâne en bouillie, sur le pavé durci des routes. Le fiacre s'arrête, mon cocher inquiet saute à bas de son siège, ouvre la portière : « Qu'est-ce qu'il y a donc mon bourgeois ? On s'était endormi? » Je me vois dans ma rue, à la porte de ma maison, et, tout frissonnant encore, je suis trop heureux de donnez cinq francs de pourboire à mon cocher ahuri.

(( Vous comprenez maintenant pourquoi je rentre à pied. ))

Et, devant un unanime sourire, Sargine, de sa voix veule : « Et tout cela pour avoir pris un soir de mardi gras, sans m'en être aperçu, un cocher à faux nez, un pauvre hère inoffensif qui pour fêter le carnaval s'était collé sur la trogne le traditionnel cartonnage. Un accident survient, il casse un trait; l'affaire à réparer, demandant cinq minutes, il croit devoir m'avertir ; je sommeillais à demi, j'ouvre les yeux et je vois devant moi ce masque, cet épouvantable postiche, à une heure du matin, dans l'avenue de Villars, derrière les Invalides, un bal oî^i j avais promis d'aller retrouver pour le cotillon une femme de mes amies.

(( Vous voyez le tableau. Il gelait cette nuit-là à. pierre fendre, avec une lune claire, claire, clairesur un ciel traversé de nuages d'encre; j'ai cru à uneat-

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taque nocturne et suis tombé sur l'homme à bras raccourcis.

« Mais, depuis, c'est plus fort que moi, je ne peux pas prendre de fiacre ».

A quoi de Marlimpré : « Le fiacre après minuit, voilà, certes, un état d'ànie qui gênerait fort mes sorties du soir, moi qui habite Auteuil et ne veux sous aucun prétexte revenir en chemin de fer ; car moi, c'est autre chose. C'est le compartiment de première classe, de seconde classe, de première classe surtout, où je déménage et deviens littéramentlouf dès les lampes allumées ! Et ce train de minuit quarante, ce train des théâtres, l'ai-je assez pris pourtant, l'ai-je assez aimé et béni avant ma petite aventure il y a trois ans? Ah! le pratiquai-je assez, le petit truc de tous les habitants de Xeuilly, Passy et Auteuil, qui consiste à se jeter à minuit vingt en fiacre pour être à minuit quarante salle des Pas-Perdus et à une heure dix boulevard Montmorency, point terminus du dernier train ! Un peu plus rassurante tout de même, cette petite demi-heure en wagon, que le solo de corbillard en fiacre par les steppes équivoques de l'avenue de Versailles, cette avenue de Versailles aux louches auberges de mariniers et de trimardeurs aux volets clos, mais aux vitres encore braisillantesà une heure et deux heures du matin.

ï Oui, il a bien simplifié mon existence pendant dix ans au moins, ce bon chemin de fer de

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ceinture adoré des suburbains; mais voilà, depuis trois ans, ni, ni, c'est fini de rire. Je préfère maintenant grelotter, en plein hiver, dans mes fourrures, les pieds raidis sur la bouillotte toujours glacée des fiacres de nuit^ et pourtant je ne suis, moi, ni éthéromane comme Allitof ni gâteux comme Sargine. )) Et ce dernier s'étant incliné très bas en signe de remerciment, de Marlimpré s'alîalait plus profondément encore dans son fauteuil de point de Hongrie, croisait ses jambes l'une sur l'autre et du ton nonchalant qui lui est habituel : « Voilà ma petite aventure. Avant de commencer vous m'accorderez bien qu'il n'y a rien de plus impressionnant et je dirai même de plus macabre que l'éclairage des compartiments de première classe.

Surlalignede l'Ouest cela devient terrible ; c'est d'une brutalité qui souligne tous les traits en les déformant. Gela lient àla fuis du réflecteur de laMorgue et de la lumière diffuse de l'amphitéàtre. Tous les visages y apparaissent d'une pâleur de mort, les yeux s'y creusent sous le relief exagéré des paupières, lesnarines s'y emplissent d'ombre, et, dans ces faces toutes devenues camardes sous le giclement lumineux des lampes, la plupart des bouches semblent des trous noirs. Le moindre méplat, la plus petite saillie d'os ou de muscles y prennent un relief inquiétant, et. pour peu que le physique, des voyageurs y prête, vous pouvez sans grand efTort d'imagination vous croire aisément dans une salle

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d'hôpital, en compagnie de malades en mauvaise passe ou môme de macchabées, au choix, dans une salle de dissection. »

Un des asistants ayant dit alors : « Charmante, mais un peu longue ta prière des agonisants )>, de Martimpré sourit avec complaisance, décroisa sa jambe droite qu'ilavaitmise sur sa gauche, etayant repris en sens inverse la même position : « C'est accordé, je vois. Vous me concédez lous le côté spectrale et vraiment horrible de l'éclairage de nos wagons ; j'arrive au fait.

« C'était il y a quatre ans ; je sortais de la Porte- Sain-Martin où j'avais assisté à une des dernières de Cléopâtre. Oh ! le Botticelli qu'y évoquait alors Sarah dans ses enroulements d'étoffes lamées, agrafées çà et là de scarabées de turquoises etde joyaux d'Egypte î Jamais sa ressemblance avec la Primaverade la fameuse fresque de Florence n'avait été si précieusement soulignée, et, malgré mon peu de goût pour le drame de Sardou, c'était bien la dixième ou onzième fois que je le voyais, attiré là par l'inoubliable vision plastique offerte par la tragédienne.

(( Si j'insiste ainsi sur le spectacle d'où je sortais, c'est pour vous bien marquer mon état d'esprit ce soir-là, nullement tourné au noir, bien au contraire, puisqu'une délicieuse image d'art flottait encore, quasi vivante, devant moi. Je monte donc en wagon presque aussitôt au complet, — les

compartiments se remplissent vite au dernier train, — et nous voilà partis. Je n'avais même pas regardé les sept compagnons de route que me donnait le hasard. Il y a toujours beaucoup de fourrures du côté hommes et pas mal de pelisses de soie miroitante et brochée du côté femmes dans ce train dit des théâtres, et le public, cravaté de blanc, ganté clair et tout enjoaillé en est assez élégant, verni même ; je n'y prête pas plus d'attention d'ailleurs ; nous roulons, et à chaque station, Courcelles, Neuilly, Bois-de- -Boulogne, des couples descendent et le compartiment se vide.

(( Au Trocadéro je reste seul et m'avise alors d'un autre voyageur assoupi, presque vis-à-vis de moi, contre l'accotoir mobile du milieu : petit, les épaules hautes et comme remontées au-dessus des oreilles, l'homme endormi là étalait sous la clarté brutale de la lampe la plus effroyable laideur : une grosse tête en poire plus large du bas que du haut, une face prognate aux maxillaires énormes, au front étroit mangé de luisants cheveux noirs, une figure olivâtre aux lourdes paupières paresseuses et grasses , au nez heurté et court avec, dans sa pâleur verte, les bourrelets tuméfiés de deux lèvres épaisses hideusement pendantes, une de ces faces de cauchemar comme Goya en prête à ses scènes de compnichicos et telle que le musée deMadrid en présente dans les portraits des derniers Habsbourg, laideur de dé-

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gtMiérescents de grande race redescendus à la férocité meurtrière de la brute.

1 Je regardai l'homme, il avait une façon alîreuse de dormir : ses grosses paupières ne rejoignaient pas et l'on voyait entre leurs fentes un peu du blanc de l'œil ; on eût dit son regard embusqué derrière le grillage de ses cils, et tandis qu'il ronflait comme pour me rassurer avec je ne sais quel hideux renàclement du fond de la gorge, il tenait posée sur ses genoux une longue main gantée de noir, une main à la fois crispée et inerte, démesurément longue et follement étroite, qui semblait mal emmanchée dans le poignet blanc de sa chemise et, certes, ne devait pas être la main de son corps.

(( Gela devenait de l'obsession ; je ne pouvais plus maintenant détacher mes yeux de cette main; tout à coup l'homme se levait (c'était après la station de Passy et le train venait de se remettre eu marche), faisait quelques pas dans le wagon et venait se planter devant moi. Ce fut affreux. Ses grasses paupières s'étaient relevées et ses yeux blancs me regardaient ; l'homm.e avait fourré sa main dans sa poche et, les deux bras enfoncés jusqu'aux coudes dans les profondeurs de son pardessus, il me fouillait de ses yeux vitreux sans mot dire, immobile, et je vis alors qu'il dormait.

(( Ce furent là cinq minutes d'inoubliable angoisse. Oh! ce têle-à-tête avec cet étrange somnambule,

dans le silence et la trépidation de ce train de nuit ! Nous arrivions en gare d'Auteuil, le serrement des freins faisait chanceler mon compagnon sur ses jambes courtes; il faillit tomber, portait en grognassant ses deux mains à ses yeux et, comme subitementrappelé àlanotion des choses, se dirigeait vers une portière et descendait à contre-voie. On y faisait des manœuvres et, moi-même, enfin rassuré, crus devoir l'avertir. « Pas par ici, par là >, faisais-je en lui touchant le bras. Il étouffait un autre grognassement et, sans me répondre, se précipitait vers l'autre portière ouverte, descendait dans le vide... Il avait disparu.

(( Le singulier voyageur! J'allais descendre à mon tour, quand mon pied ayant heurté quelque chose de mou, je me baissai pour voir et trouvai sous mes doigts la main, l'horrible main gantée, démesurément longue et follement étroite, la main déjà froide, inerte et crispée que le somnambule avait oubliée.

« C'était une main de femme toute fraîchement coupée, car elle suintait encore et avait marqué en taches rougeâtres sur les coussins. »

Et de Martimpré ajoutait de son ton languissant :

« Voilà pourquoi je n'ai jamais repris le train de minuit quarante ! »

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