CONTE POUR LA NUIT DES ROIS
Four Simonne Dernhardt,
Quand la reine Imogine sut que la princesse Neigefleur n'était pas morte, que le lacet de soie qu'elle lui avait serré elle-même autour du cou ne l'avait qu'à demi étranglée et que les gnomes de la forêt avaient recueilli ce doux corps léthargique dans un cercueil de verre, pis, qu'ils le gardaient invisible dans une grotte magique, elle entra dans une grande colère. Elle se dressa toute droite dans la stalle de cèdre où elle songeait, assise dans la plus haute chambre de sa tour, déchira dans toute sa longueur sa lourde dalmatique de brocart jaune enrichie de de lys et de feuillages de pierreries, brisa contre terre le miroir d'acier qui venait de lui apprendre l'odieuse nouvelle et, saisissant de maie rage par
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la patte de derrière le crapaud enchanté qui lui servait pour ses maléfices, elle le lança à toute volée dans la flamme de l'àtre où il fil frissl, grisst et prisst et s'évapora comme feuille sèche.
Cela fait, un peu calmée, elle ouvrit les vantaux de la haute fenêtre, dont les mailles de plomb enserraient des nains sonnant du cor, et se pencha sur la campagne: elle était toute blanche de neige et, dans l'air froid de lanuit, de lents flocons éparpillés comme de l'ouate tendaient tout l'horizon d'une étrange hermine dont les mouchetures inversées auraient été blanches sur fond noir; une grande rougeur incendiait la neige au pied de la tour et la reine savait que c'était le feu des cuisines, des cuisines royales où les marmitons préparaient le festin du soir ; car cela se passait le dimanche même de l'Epiphanie et il y avait grande fête au château. Et cette malfaisante reine Imogine ne put s'empêcher de sourire dans la noirceur de son âme, car elle savait qu'à ce moment même rôtissait pour la bouche du roi un paon merveilleux, dont elle avait traîtreusement remplacé le foie par un affreux salmigondis d'œufs de lézards et de jusquiame, pharmaque horrible qui devait achever d'égarer les esprits du vieux monarque et bannir à tout jamais de cette chancelante mémoire le doux souvenir de la princesse Xeigefleur.
Cette frêle et doucereuse petite masque de Neigefleur, pourquoi s'avisait-elle aussi, avec ses grands
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yeux bleus faïence et son insipide face de poupée, de la siii'passeren beauté, elle, la merveilleuse Imogine des Iles d'Or? Il.avait fallu qu'elle vint dans ce mauvais petit royaume d'Aquitaine pour s'entendre crier àtue-tête et à toute heure du jour et par lèvent dansleshaies et par les roses desparterres et jusque par son miroir, un miroir véridique animé par les fées: <L Ta beauté est divine et charme les oiseaux et les hommes, grande reine Imogine, mais laprincesse Neigefleur est plus belle que toi ! » La petite peste! Alors elle n'avait plus eu ni trêve ni répil; il n'y avait pas eu de vilenies dont elle n'eût, en vraie marâtre, accusé la petite princesse pour la perdre daris l'esprit du roi. Mais le vieil imbécile, aveuglé de tendresse, n'écoutait que d'une oreille, tout féru qu'il fût de passion sensuelle pour sa beauté de reine magicienne. Les poisons eux-mêmes n'avaient aucune prise sur ce frêle petit corps d'enfant, son innocence ou les fées la protégeaient ; elle se souvenait encore avec rage du jour où, n'y pouvant tenir, elle avait fait déshabiller par ses femmes l'épeurée petite princesse et fustiger ses frissonnantes épaules jusqu'au sang ; elle voulait voir enfin entamée et gâtée par les verges cette éblouissante nudité, et les verges, aux mains des mégères, s'étalent changées en plumes de paon qui n'avaient fait qu'effleurer et frôler la peau delà vierge frémissante.
C'est alors qu'exaspérée de dépit elle avait résolu
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sa mort; elle l'avait étranglée de ses mains royales et fait transporter durant la nuit à la lisière du parc, prêle à accuser du meurtre quelque troupe de bohémiens. Bonheur inespéré! elle n'avait même pas eu à servir cette belle invention au roi: les loups s'était chargés de l'afTaire ; la princesse Neigefleur avait simplement disparu et l'orgueilleuse marâtre triomphait, quand voilà que son miroir magique interrogé la navrait; elle s'en était vengée, il.est vrai, en le brisant à l'instant même, mais elle était bien avancée, puisque sa rivale vivait endormie sous la garde tutélaire des nains. Et très perplexe, elle allait prendre au fond d'une armoire une tête desséchée de pendu, qu'elle consultait dans les grandes occasions, et, l'ayant posée sur un grand livre ouvert au milieu d'un pupitre, elle allumait trois cierges de cire verte et s'abîmait dans des résolutions sinistres.
Elle cheminait maintenant très loin, très loin très loin du palais endormi, dans le grand silence delà forêt gelée, pareille à un immense madrépore ; elle avait jeté sur sa robe de soie blanche une limousine de laine brune qui la faisait ressembler à quelque vieux sorcier, et, son fier profil en retrait sous la sombre capuche, elle se hâtait [au pied de
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chênes énormes, dont les troncs blancs de neige apparaissaient eux-mêmes comme de grands pénitents. Il y en avait qui, avec leurs branches dressées haut dans l'ombre, semblaient la maudire de toute la force de leurs longs bras décharnés, d'autres, écrasés dans d'étranges attitudes, paraissaient agenouillés sur le bord de la route ; on eût dit des moines en prière sous des cagoules de givre et tous prdcessionnaient bizarrement autour d'elle, les mains singulièrement jointes et raidies; et ses pas amortis dans la neige n'éveillaient aucun bruit: il faisait presque doux dans la forêt, le gel l'avait assoupie, et la reine tout entière à son projet précipitait sa course silencieuse, les pans de son manteau hermétiquement ramenés sur on ne sait quel objet qui vaguement remuait et vagissait.
Un enfant de six mois, qu'elle avait dérobé en passant dans la chambre d'une femme de service et qu'elle emportait par cette calme et douce nuit d'hiver pour l'égorger à minuit sonnant, ainsi qu'il est prescrit, à un carrefour de routes... Les elfes ennemis des gnomes accourraient tous pour boire le sang tiède et elle les charmerait avec sa flûte de cristal, la flûte à trois trous des sûres incantations occultes, qu'elle tenait fiévreLisomcnt dans sa main ; une fois charmés, les elfes obéissants la conduiraient par le dédale de la forêt transie à la grotte magique des nains. L'entrée en était visible et béante toute cette nuit bénie de l'Epiphanie'
comme durant toute la nuit de No('l; ces deux nuits-là tout enchantement demeure suspendu par la toute-puissante grâce de Notre-Seigneur et toute caverne et cachette souterraine de gnomes, gardiens de trésors enfouis, s'ouvre accessible aux pas humains. Elle entrerait dans l'antre en dispersant avec son émeraude la troupe effarée des Kobbolds, s'approcherait du cercueil de verre, en forcerait la serrure, en briserait les parois au besoin et frapperait au cœur sa rivale endormie ; elle ne lui échapperait pas cette fois.
Et comme elle se hâtait ruminant sa vengeance sous les fins coraux blancs et les arborescences de la forêt givrée, des psaumes et des voix s'élevèrent tout à coup, une vibration de cristal courut à travers les branches engourdies, toute la forêt frémit comme une harpe et la reine, immobilisée de slupeur, vit apparaître un cortège singulier.
C'était, sous ce ciel nuageux d'hiver, dans l'élincelant décor d'une clairière de neige, des dromadaires et des chevaux racés et fins, et puis des palanquins de soie bariolée, des étendards surmontés de croissants, des boules d'or enfilées à de longs fers de lances et des litières et des turbans. Des négrillons tout à fait diaboliques dans des gandouras de soie verte piétinaient peureusement la neige, des anneaux allumés de pierreries tintaient L leurs chevilles délicates et, sans l'émail éclatant de leur rire, on eût dit de petites
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statues de marbre noir; ils se pressaient sur les pas de majestueux patriarches diadèmes de molles étoffes rayées d'or; la gravité de leur hautain profil se continuait dans la soyeuse écume de longues barbes blanches, et d'immenses burnous de soie, du blanc argenté de leur barbe, s'ouvraient sur de lourdes robes d'un bleu de nuit ou d'un rose d'aurore toutes fleuries d'arabesques d'or, puis c'étaient des pectoraux bossues de pierreries et des, palanquins, où de vagues femmes voilées s'entrevoyaient comme dans un rêve, oscillaient au dos de dromadaires, et la lune, qui venait de se lever, miroitait au revers de soie des étendards. Des parfums pénétrants et musqués de cinname, de benjoin et de nard s'exhalaient en minces tourbillons bleuâtres au-dessus du cortège, des ciboires incrustés d'émaux brillaient entre des doigts d'un noir d'ébène en guise de cassolettes et, sous la lune montante, les psaumes éclataient moins chantés que gazouilles en douce langue orientale, comme enroulés dans la gaze des voiles et la fumée des encensoirs.
La reine arrAlée derrière un tronc d'arbre avait reconnu les rois mages, le roi nègre Gaspar, le jeune cheik Melchior et le vieux Balthazar; ils allaient, comme il y a deux mille ans, rendre à l'Enfant divin leur adorant hommage.
Ils étaient déjà passés.
Et la reine livide sous son manteau de berger
songeait trop tard que, la nuit de l'Epiphanie, la présence des Mages en marche vers Bethléem rompt le pouvoir des maléfices, qu'aucun sortilège n'est possible dans l'air nocturne encore imprégné de la myrrhe de leurs encensoirs: elle avait donc fait un voyage inutile. Inutiles devenaient les lieues dévorées par elle dans la forêt fantôme ; à recommencer sa périlleuse équipée par le froid et la neige. Elle voulut faire un pas et retourner en arrière, mais l'enfant, qu'elle tenait serré dans son manteau, pesait étrangement sur son bras; il était devenu d'une lourdeur de plomb, il la figeait là, immobilisée dans la neige, la neige étrangement amoncelée autour d'elle et où ses pieds raidis ne pouvaient avancer.
Un horrible charme la tenait prisonnière dans la forêt spectrale: c'était la mort certaine si elle ne pouvait rompre le cercle. Mais qui viendrait à son secours? Tous les mauvais esprits restent prudemment tapis dans leurs retraites durant cette lumineuse nuit d'Epiphanie ; seuls les bons esprits amis des humbles et des souffrants s'y risquent à rôder encore, et cette insidieuse reine Imogine eut l'idée d'appeler les gnomes à son aide, les bons petits seigneurs, tout de vert vêtus et chaperonnés de primevères, qui avaient recueilli Neigefleur, et, les sachant cnfantinement épris de musique, elle eut la force de tirer sa flûte de cristal de dessous son mante m et de la porter à ses lèvres.
Elle défaillait sous le poids de l'enfant devenu pareil à un bloc de glace ; ses pieds crispés de froid bleuissaient, devenaient noirs et ses lèvres violettes trouvaient encore des sons mélancoliques, des notes de douceur, d'une volupté tendre et d'une tristesse poignante, douloureux et captivants adieux d'une àme à l'agonie qui tente, résignée, un inutile appel.
Et tandis que tout le mensonge de sa vie s'apitoyait sur ses lèvres, ses yeux fouillaient avidement le clair-obscur de la clairière, l'ombie des arbres, les sillons tortueux des racines et jusqu'aux souches laissées par les bûcherons, équivoques profils de végétaux où les gnomes d'abord se manifestent.
Tout à coup la reine tressaillit ; une multitude d'yeux brillants la fixaient de tous les points de la clairière ; c'était comme un cercle d'étoiles jaunes refermé sur elle. Il y en avait entre chaque arbre ; il y en avait dans les racines des chênes ; il y en avaitau loin, il y en avait tout près, et chaque paire d'yeux fulgurait phosphorescente, à mi-hauteur d'homme, dans la nuit.
C'étaient les gnomes... enfin ! et la reine étouffait un cri de joie qui se figeait presque aussitôt d'épouvante : elle venait d'apercevoir deux oreilles pointues au-dessus de chaque paire d'yeux, au-dessous de chaque paire d'yeux un museau veluetunretroussement de babines à dents blanches.
Sa flûte magique n'avait appelé que les loups.
On retrouva le lendemain son corps dépecé par les bêtes : ainsi mourut par une claire nuit d'hiver la méchante reine Imoaine.
CONTE DU BHOEMIEN
Pour madame Sarah Bernhardt.
Aux approches d'avril le bruit se répandit dans toute la contrée qu'un étrange chanteur, un invisible et mystérieux musicien, s était établi dans la forêt des Ardennes. Il vivait là au plus épais des huiliers avec les oiseaux et les bêtes des bois, et c'était, depuissa venue, parmi les ravins, les rondspoints des clairières et l'ombre verte des venelles une efîervescence, une floraison de muguets et de primevères, une frénésie de rut et une telle joie de vivre qu'on entendait de l'aube au soir délirer les nids dans les branches et bramer toutes les nuits les cerfs au clair de lune.
Comme une mer montante de sève et de désir déferlait désormais dans la forêt feuillue, des râles exaspérés agonisaient dans l'air qui troublaient le pays.
C'étaient dans l'atmosphère lourde et chargée d'orage la guitare et la voix de l'étrange chanteur. Sa chanson montait dans la fraîcheur des aubes mauves et roses et dans la tristesse enflammée des soirs, infiniment douce et pure, infiniment triste aussi, tandis que trilles et pizzicati pétillaient, fusaient et s'égrenaient, étincelles et perles, sous les doigts du guitariste ; l'accompagnement tout de gaieté railleuse méprisait et bafouait, la tendresse ardente de la voix implorait et pleurait, et c'était une mélancolie de plus, cette raillerie de guitare babillarde sur cet appel passionné et poignant. Dans la forêt tout à coup,' envahie de surgissantes hampes d'asphodèles, par les chemins devenus en quelques semaines impénétrables sous un jet imprévu de viornes et de lianes, c'étaient un débordement de vie, d'herbes folles, de fleurs épanouies au milieu d'un concert énamouré et fou d'éperdus rossignols : les trente lieues de forêt chantaient, riaient, aimaient, tout à coup enchantées ; la voix du musicien s'y lamentait toujours.
Et une fièvre tenait tout le pays. La nuit surtout la voix de l'invisible chanteur prenait des sonorité inattendues, délicieuses, grisantes ; on ne pouvait plus faire un pas dans les campagnes sans tomber sur des maltôtiers et des mauvais garçons couchés dans les sillons ouïes fossés des routes; ils venaient là par bandes autour de la forêt et veillaient ji squ'à l'aube attentifs et charmés. Les filles s'é-
chappaient des villages et les bouviers des fermes pour venir écouter de plus près ; des jeunes soldats désertaient ; le tocsin sonnait jusqu'au lever du jour dans les couvents pour ramener à Dieu les âmes en péril, et des vieux moines blanchis dans le jeûne et la prière s'arrêtaient tout à coup la nuit au fond des cloîtres pour fondre en larmes en songeant au passé.
Et un grand trouble agitait tous les cœurs. C'était par les villes et par les bourgs un souffle déchaîné de stupre et d'adultère : des femmes mariées abandonnaient le logis pour suivre des voyageurs, on ne rencontrait plus le long des' haies que filles et garçons accouplés, les rustres des champs en proie à de vagues tristesses laissaient les terres en jachère, les artisans des villes erraient le long des jours à travers la campagne, et les routes n'étaient plus sûres à cause de tant de vagabonds éparpillés dans la province. Ce damné musicien envoûtait tout le pays, liesse et paresse pour la canaille, détresse et deuil pour la noblesse et les bourgeois.
Tant etsi bien que le duc de Lorraine, en sa bonne ville de Metz, s'en émut et prit le parti de délivrer son peuple de ce maudit sorcier chanteur. Nul ne l'avait jamais vu. C'était, disait-on, un tout jeune bohémien égaré loin de sa tribu et qui, lors du dernier passage des seigneurs d'Egypte par les marches de Lorraine, s'était fixé dans les Ardennes et y chantait désespérément jour et nuit... Peut-
être son nostalgique appel serait-il quelque soir reconnu des siens. Mais farouche comme une bêle fauve et sûrement passé maître en l'art des sortilèges, il s'était jusqu'alors dérobé à tout regard, et d'ailleurs une crainte superstitieuse protégeait sa retraite et, depuis qu'il chantait dans la forêt fleurie, nul n'osait plus y pénétrer. Et cela durait depuis des mois.
Une belle nuit de mai, le duc de Lorraine se mit en campagne avec un gros de cavaliers ; il emmenait avec lui l'évêque de Nancy et douze membres du chapitre en cas de charmes à rompre et d'exorcismes à opérer. Ils marchèrent deux jours et, le second soir, parvinrent à la lisière de la forêt ; depuis l'aube ils ne rencontraient que pèlerins processionnant sur les routes et que filles folles errant le long des haies avec des yeux perdus d'amour. Alors dans le crépuscule une voix douce et pure chanta, et le duc et ses compagnons inclinèrent malgré eux et leurs fronts et leurs lances sjr l'encolure de leurs chevaux immobiles ; on aurait dit que leurs moelles se fondaient dans leurs os et un froid délicieux les étreignait au cœur.
Mais l'évêque de Nancy récita la prière de saint Bonaventure et, s'étant tous signés, le duc et ses gens d'armes entrèrent dans la forêt. Ils y errèrent toute la nuit sous la lune montante, égarés et charmés par la voix qui tantôt chantait à gauche, puis reprenait à droite et semblait errer de ci de là ; le
givre des pommiers sauvages embaumait, des vapeurs nocturnes flottaient devant leurs yeux, pareilles à des robes ; parfois des pieds nus apparaissaient sur la mousse, de soyeux contacts les touchaientjC'étaient des illusions que le prélatdeNancy déjouait vite. La voix triste et pure du chanteur inconnu pleurait et suppliait toujours, mais maintenant plus distincte et plus proche, et par les taillis baignés de vif-argent de la forêt tout à coup agrandie ils marchaient, bizarrement émus sous un linceuil odorant de pétales, avec des précautions de chevaliers-oiseleurs.
Tout à coup la voix égrena comme un rire d'une limpidité d'eau et le cortège stupéfié rêta.s'ar
Le bohémien était là! Debout au bord d'une source, il se penchait follement sous un froid rayon de lune et, sa guitare à la main, se mirait dans l'onde, enivré de sa propre image, comme entraîné et fléchi vers l'eau par le poids de ses cheveux, une coulée de soie jaune chimériquement longue, elles joyeux arpèges pétillaient sous ses doigts.
Les cavaliers du duc fondirent sur lui comme sur une proie, le garrottèrent avant qu'il eût poussé un cri et le jetèrent pieds et poings liés, sur la croupe d'un cheval ; l'évêque de Nancy avait ramassé la guitare. Au petit jour le duc et sa suite sortaient de la forêt et regagnaient Metz par des chemins de traverse ; durant les trois jours du voyage le bohémien capturé ne proféra pas un
mot; de temps en temps on lui mettait une gourde aux lèvres et on le faisait boire, et, comme sa prestigieuse beauté'eùtpu intriguer les passants, on l'avait couvert d'un manteau. A la troisième aurore la petite troupe atteignit Metz et le palais ducal.
L'étrange musicien y vécut deux mois, muré dans un silence farouche, presque libre sous la surveillance de trois gardes, le regard morne, absent, déroutant toutes les conjectures et troublant les hommes et les femmes par une beauté quasidivine.
C'était un jeune et svelte garçon de dix-sept ans au plus, aux bras graciles et aux jambes musclées, imposant avec sa démarche souple et ses mouvements agiles l'idée d'un fier et dangereux animal; une longue chevelure blonde lui flottait sur les reins et comme un rictus retroussait par moments sa lèvre un peu bestiale, mais l'abîme de ses yeux étonnait.
Le duc à la fois effrayé et charmé l'avait prit en amitié; c'était un objet d'art de plus dans le château ducal ; le bohémien y errait le long des journées de salle en salle, les bras croisés, sans desserrer les dents ; parfois il s'arrêtait devant une fenêtre ouverte et regardait longtemps les nuages, puis il reprenait sa promenade inquiète, épié de loin par l'œil des courtisans.
On l'avait paré des plus riches vêtements et on
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lu: avait rendu sa guitare, mais à peine avait-ii semblé la reconnaître et l'instrument muet traînait dans toutes les chambres, à la portée de sg, main, sans qu'il daignât l'honorer d'un regard; et le duc en était pour ses frais et les courtisans pour leur peine. L'enivrante chanson, qu'il chantait naguère éperdument pour les gueux de routes et les va-nu-pieds, ce maudit bohén^en la refusait à son maître, ce sorcier la taisait aux seigneurs de la Cour; la voix triste et pure s'était à jamais tue, et la fille du duc, qui se consumait du désir de l'entendre, en devint mélancolique et tomba en langueur.
De maie rage, le duc fit jeter dans un cul de basse-fosse ce musicien du diable, lui et sa guitare, puis il quitta Metz pour son château des bois, car l'été s'avançait et la chaleur se faisait grande.
Or, à quelque temps de là, par une orageuse nuit d'août, un des geôliers de la prison de ville entendit s'élever des cachots du donjon une voix infiniment douce et triste. Une tumultueuse musique l'accompagnait, frémissante, stridente et joyeuse à la fois; c'était comme une eau mélodieuse qui montait dans la tour et battait les murailles , une poignante musique, en vérité, faite d'éclats de rire et de larmes, et le geôlier qui ne l'avait jamais entendue reconnut la voix du bohémien. Il descendit les escaliers quatre à quatre et, bousculant les sentinelles accourues toutes pour
écouter la voix et sanglotant d'angoisse assises sur les marches, il se précipita vers le judas grillé du musicien captif.
Le prisonnier, debout dans son cachot, y chantait éperdument, frénétiquemenl, les doigts crispés sur sa guitare. Une lune énorme, fantasque, d'un jaune d'or riait aux barreaux delà fenêtre, étamant comme un miroir l'eau d'une large écuelle posée à terre; et, penché sur le reflet de l'astre, le bohémien s'y mirait et chantait à gorge déployée, enveloppé de la tête aux pieds dans la nappe jaune de ses cheveux.
Il chanta toute la nuit sous les yeux des gardiens entassés frissonnant au judas de la porte, et, sur la place, au pied des murs de la prison, le bas peuple ameuté montrait le poing aux sentinelles, s'arrachait les cheveux et défaillait d'amour.
Le bohémienchantatout le jour et vers le soir une grande rumeur s'éleva de la campagne, et le gouverneur de lacitadelle, étant monté sur la tour du guetteur, vit que les champs étaient noirs défoule, d'une foule processionnant lentement vers la ville; on eût dit une armée en marche, il en venait des quatre points de l'horizon. C'étaient les gueux de routes, les va-nu-pieds et les rustres, toute la légion des misérables accourus àl'appelde leur chanteur; ils l'avaient enfin retrouvé et cheminaient depuis l'aube, ivres de colère et de joie, et le crépuscule était plein.de terribles menaces, de piques et de faulx brandies
sur le ciel rose. Un souffle de panique balayait la campagne, et les citadins, tassés sur les remparts, écoutaient effarés s'approcher et grossir l'effroyable clameur.
Le bohémien chantait toujours.
Le duc prévenu en toute hâte atteignait en deux jours de marche les rebelles campés anx portes de la ville, lagarnison faisait une sortie, et les gueux, mal vêtus, mal armés étaient aisément écrasés. Ce fut une atroce tuerie sanspitié, sans merci : plus de trente mille morts demeurèrent sur le terrain, et parmi eux des femmes, des enfants, car les malheureux étaient venus là par couples, par familles, comme à un pèlerinage, et la campagne autour de Metz était rouge de sang. Le duc coucha le soir même dans sa ville aumilieu de l'émeute grondant encore, mais quand on vint chercher le bohémien pour le torturer et brancher haut et court, son cachot était vide, il avait disparu.
Mais à quelques jours de là, comme le supérieur des frères de la Miséricorde rôdait avec quelquesuns des siens sur le champ de bataille pour y recueillir et ensevelir les morts, une capUeuse musique éclatait tout à coup au-dessus du charnier et, ayant levé la tête, le moine aperçut un jeune et svelte garçon qui chantait et riait, la guitare à la main, debout sur un tertre encombré de cadavres.
Un ciel de braise et d'or saignait à l'horizon et, drapé jusqu'aux reins dans une claire chevelure,
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le musicien jetait avec sonchantde vibrants éclatsde rire el se mirait, penché sur une flaque de sang.
Et le moine ensevelisseur reconnut le bohémien, le bohémien Amour, qui chante dans les bois pour les déshérités et les gueux, se tait dans les palais, se mire dans la Mort et n'aime que lui-même, l'Amour libre et sauvage comme la solitude.
Au Docteur Samuel Pozzi.