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AIK ET SPLEEN. — UNE RESTAURATION

LR RHIN

Le Rhin, le glauque de turquoise trausparente (le ses eaiix, c'est là le grand charme et l'émerveillement de Bàle.

Comme une reposante lueur glisse et fuit dans ses ondes, ses ondes rapides, phosphorescentes et moirées, dont deux seuls peintres au monde ont surpris le charme vert, et encore, ce mystère ambigu du glauque, ne l'ont-ils mis que dans les yeux de leurs portraits de femmes : j'ai nommé Knopht et Burne Jones, et il monte si puissant, ce charme de l'eau du Rhin hâlois, on le sent dans sa

rapidité tourbillonnante d'une pureté si froide, tout trempé encore de la fonte des neiges et des larmes des glaciers, qu'un frisson finit par vous prendre à le contempler ; et pourtant on ne se lasse pas de le boire du regard et, où que l'on soit, sur le vieux pont mi-parti à pilotis qui relie l'ancienne ville au petit Bâle, ou sur la haute terrasse qui domine le fleuve, au pied de la cathédrale, il y a certes du sortilège dans le plaisir inconsciemment ressenti à le voir couler. Comme une incantation s'élève de ses remous verdàtres et pourtant glacés d'or, et plus on y songe, plus on trouve que c'est bien là en effet le fleuve des légendes, le Rhin des nixes etdes ondines, le fleuve où des chevelures fées ondoient au crépuscule sur la crête des vagues, où d3s chairs de nacre transparaissent dans l'ombre avec des yeux de femme inquiétants et mobiles, souriant dans les eaux.

Et puis il s'encadre si bien, comme au fond de quelque ancienne estampe, au pied des hautes^ hautes et étroites maisons du vieux Bâle: irrégulières, tassées, étayées les unes contre les autres et surplombant de leurs six et huit étages enguirlandés de vignes vierges la rapidité du fleuve, elles forment d'un bout à l'autre de la ville comme un grand rempart troué de petites fenêtres et coupé de minuscules terrasses, qui sont autant de jardins particuliers verdoyants et fleuris qui donnent sur le Rhin.

Oh! cette longue, longue file de noirs et vieux logis aux roses toits de tuiles, aux galeries extérieures pavoisées des dernières lessives avec leurs niou vantes retombées de glycines et de lierres, avec quelle précision, quels hachés d'eau-forte le Rhin les dédouble et les reflète dans le glauque moiré de ses eaux ! Le mystère de tant d'existences devinées derrière les vitres miroitantes de ces petites croisées, celui plus attirant encore de tant de vies disparues écoulées là, à des époques antérieures, dans la reposante intimité de ce même horizon, avec quel silence effrayant il les emporte, ce Rhin mordoré et verdâtre dont la fuite chuchote à peine autour de l'arche des ponts !

Oh! la mélancolie des vieilles pierres, des anciennes villes populeuses toutes chaudes de souvenirs et des anciens logis remplis encore de tant de vies vécues, comme le grand vaisseau de la cathédrale et l'immobile prière de ses deux tours, surgies de la mer des toits et des clochers l'aggravaient encore, cette impression de tristesse ambiante et de mélancolieuses songeries !

Cette vieille et mythique cathédrale des évoques de Bàle, où se tint un concile, le zèle iconoclaste de Luther en a fait un prêche ; l'autel a disparu du chœur, des mains sacrilèges ont supprimé de l'église toute statue, toute sculpture et le mauvais goût suisse a, du portail aux balustres des tours, enduit la vieille basilique d'un hideux badigeon

rosâtre qui de loin, joint au désastreux effet de ses toits polychromes de tuiles vernissées, lui donne l'aspect de quelque gigantesque pâtisserie artistique, d'un monstrueux et compliqué gâteau de Savoie.

Mais vainement le mauvais goût allemand, qui é'tale aux devantures des pâtissiers de Bâle de romantiques pièces montées, où des Lohengrins en sucre apparaissent voguant sur des lacs de confitures hérissés de roseaux d'angélique, a-t-il tenté de ravaler le vieux monument papiste au niveau d'art des chalets en pâte feuilletée et des donjons de nougat crénelés de ses gâteaux d'apparat ; sous son enduit rosâtre le dessin de la cathédrale désaffectée demeure si pur, et un tel élan de foi enlève vers le ciel le double envoi de ses tours, que cette mutilation ne fait qu'irriter une fois déplus notre conscience artiste contre la platitude et la sottise intolérante de cette froide religion réformée, et c'est une confirmation de plus dans notre instinctive haine du libre arbitre et de l'orgueil humain substitués à l'aveugle foi, si consolante parce qu'aveugle, du vieux catholicisme des humbles et de*^ souffrants.

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