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NUIT DE VEILLE

Ma mère était très mal ; nous habitions alors en province un grand pavillon Louis XIII situé un peu à l'écart de la yille. Flanqué d'un avant-corps, il dressait ses hauts toits d'ardoises au fond d'un grand jardin aux cimes bruissantes, le vent de Ta mer ne les laissait jamais immobiles, et, sous ce perpétuel assaut, sapins, marronniers et bouleaux avaient fini par s'incliner dans la direction de la vallée, un paysage charmant qui portait un nom plus charmant encore : Fécamp. Au delà d'un pont que venaient baiguer deux fois par jour les eaux de la mer, c'étaient le clocher de Saint-Etienne et les toits de la ville ; une grande route longeait là propriété, et nous avions beau être clos de grands murs, ce vieux domaine aux frondaisons éternellement frémissantes n'en est pas moins resté une des terreurs de mon enfance; je m'y sentais trop seul, trop loin du mouvement pourtant bien accalmi

de cette ville de la côte, petit port de pêche qui ne s'éveillait que trois mois d'hiver, à la rentrée des bateaux de Terre-Neuve, pour retomber dans sa torpeur, les Terreneuviers une fois partis ; et si je promène de par le monde une nervosité inquiète un peu maladive, si ma vie depuis trente ans et plus n'est qu'une sorte de convalescence, c'est, je crois, pour avoir trop écouté le vent gémir dans les grands arbres de ce jardin isolé et profond.

Mon instinctif effroi de ces pelouses à l'abandon et de ces verdures tardives au printemps, tôt Touillées en automne, était alors aggravé chez moi par l'angoisse où nous vivions déjà depuis deux mois, mon pèreetmoi,prèsdu chevetdema mère. Je pouvais bien avoir seize ans, grand garçon poussé trop vite, délicat et désœuvré entre les mains d'un professeur. Le médecin, dans la crainte d'affecter le moral de la malade par une robe de religieuse, avait jugé bon de m'en constituer le gardien. Elle était alors au plus fort de sa fièvre typhoïde, le délire ne la quittait pas; dans la grande chambre à trois fenêtres de l'avant corps du pavillon nous nous relayions, mon père et moi, une nuit sur deux auprès d'elle ; mon imagination exaltée prêtait alors auxmoindres choses une signification sinistre.

Jamais je n'avais vu ma mère si alerte et si vive, ni personne d'ailleurs, dans un tel état de prostration, et je ne rôdais plus autour de son lit qu'avec des larmes dans Ips yeux, persuadé que bientôt j e ne

la verrais plus. Je ne la quittais plus du regard, installé auprès de son lit, feuilletant un roman que je ne lisais pas et le cœur si gros, si gros que je n'avais même pas la force d'étouffer mes sanglots qu'elle ne pouvait entendre, heureusement, la chère créature; une immense terreur, jour et nuit, me poignait plus encore lorsque je n'étais pas près d'elle et que mon père, prenant mon tour, me forçait à aller dormir dans la chambre voisine.

J'étais justement de garde cette nuit-là.

Mon père, en m'embrassant avant d'aller reposer à côté, m'avait serré sur sa poitrine plus fort que d'habitude, et, avec un étranglement dans la voix : (( Va, mon enfant, avait-il dit, s'il y a la moindre chose, appelle-moi. Elle n'est pas bien ce soir. )) Et j'avais bien compris, quoiqu'il m'eût attiré dans l'ombre, que, lui aussi, étouffaitsous les larmes. Je revenais donc m'asseoir dans l'alcôve, j'avais pris dans ma main sa pauvre main brûlante, et je ne quittais plus des yeux ce cher visage, ne me levant que pour aller mettre une bûche au feu, un grand fende bois qui flambait nuit et jour dans la vaste chambre triste; car on était en plein hiver et le ciel clair et froid était scintillant d'étoiles ; le jardin s'était immobilisé, dans un grand calme; pas un bruit dans la demeure endormie et l'on sentait que dehors il devait geler très fort ; puis je revenais près de ma malade, et je ne sais comment je finis, moi aussi, par m'assoupir.

Deux heures sonnant à la pendule m'éveillaient; la chambre, où brûlait une faible veilleuse, était comme morte tant il y faisait grand silence et, hors de la respiration pénible, un peu rauque, de la chère alitée, on n'entendait rien, rien que le ronflement de la flamme et celui de la bouillotte d'eau chaude mijotant là pour les infusions. Fut-ce réellement la sonnerie des deux heures s'égrenant dans la nuit (car je dormais d'un, sommeil profond) ou plutôt une assez forte pression des doigts de sa main gardée dans la mienne, toujours est-il que je me dressai en sursaut, puis me penchai sur ce pauvre corps douloureux, sur cette douce face exténuée. Elle aussi, dormait, quand une bûche, jetant une lueur plus vive, éclairait tout à coup toute la chambre, puis la clarté retombait aussitôt, mais pasassez vite pour que je n'eusse aperçu une chose qui mé terrifia.

Nous n'étions plus seuls dans la chambre. Quelqu'un était là, un inconnu dont je ne pouvais voir le visage et dont la présence m'avait cloué la voix dans le gosier. Homme ou femme, je n'en ai jamais rien su. Installée au coin de la cheminée, dans le grand fauteuil où j'allais souvent m'asseoir pour surveiller l'infusion d'une tisane, la forme inconnue me tournait le dos ; mais, dans le clair-obscur de la chambre, je distinguais parfaitement ses deux mains qu'elle tendait à la flamme; elles se détachaient en noir sur les braises du foyer et, dans

la pose familière aux vieilles femmes accroupies devant leur feu, elle se tenait immobile et muette comme dans l'attente, et ce n'était pas une vaine hallucination de mon cerveau surexcité, car, à un moment donné, elle prit les pincettes et se mit à tisonner les braises dont quelques-unes roulèrent sur le lapis.

Une angoisse affreuse me serrait la gorge, je m'étais levé et ne pouvais m'empêcherde la regarder ; c'était une femme, mais une femme très grande, et, quand le feu se ravivait, je voyais très bien son petit chignon de cheveux gris tordus sur sa maigre nuque et je ne pouvais ni appeler ni crier tant mon épouvante allait grandissant, tant la conviction s'affirmait en moi que cette étrange présence ne pouvait être que malfaisante pour la malade que je gardais.

Je restai bien pendant trois minutes ainsi, une sueur froide me coulait aux tempes. Je prenais enfin sur moi de m'avancer vers la terrible inconnue. Etouffant mes pas sur le tapis, je me précipitais vers elle et je lui posais les mains sur les épaules, le spectre avait disparu. J'avais été le jouet d'une hallucination, d'un rêve; anéanti, je me laissais tomber sur le fauteuil, où tout à l'heure encore j'avais cru voir la servante de la Mort, et, les mains machinalement tendues vers la flamme, dans la pose même du fantôme, je commençais à peine à ressaisir mes esprits, quand, dans le silence de la

grande chambre de veille, la voix de ma malade s'éleva rauque, étranglée: ma mère délirait.

(( Jean, les entends-tu monter? Je ne veux pas qu'elles montent, surtout qu'elles n'entrent pas! » Et, dressée sur son séant, elle prêtait une oreille inquiète et fixait dans l'ombre deux yeux épouvantés, démesurément agrandis; j'avais pris dans mes mains celles de la délirante et, penché tout entier sur elle, essayais de la rassurer.

« Ah! comme il y en a! et elles montent toujours, il y en a plein l'escalier... une sur chaque marche, comment les a-t-on laissées entrer dans la maison ? Surtout qu'elles ne pénètrent pas ici. »

Oh! la suprême terreur que dégage la voix somnambule des fiévreux parles longues nuits de veille, dans le silence des demeures endormies ! Ma pauvre mère m'avait communiqué son efTroi, je me sentais sombrer, moi aussi, dans le surnaturel, dans le cauchemar, mais voulant faire le fort ; « Mais qui cela, dans l'escalier ? tu rêves, je n'entends rien, moi. — Oui cela? mais, les cigognes, je te dis qu'il y en a sur toutes les marches ; ah ! ces longs becs, elles en ont des goitres ! » Et elle se cramponnait violemment ;\ mes mains. « Mais non, je t'assure, tu as le cauchemar, pauvre maman, ta tête est vide, veux-tu que j'aille voir? — Oh non! non, non, elles entreraient ici, la porte est bien fermée au moins? » Et gagné par la même épouvante, j'allais m'assurer que les verrous des portes étaient

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bien mis, prêtant l'oreille aux bruits confus de la nuit, et à mon tour j'entendais distinctement sur les marches des bruits de pas. Une vieille dévotion me revint alors et, arcbouté contre la porte menacée, je me souviens parfaitement d'y avoir tracé un signe de croix.

Maintenant les pas s'éloignaient, il me le sembla du moins, et, revenu près de ma malade : « Elles sont parties, luidis-je, parties! elles ne reviendront pas. )) Et à son tour elle me disait : « Qui ça? — Mais, tu sais bien, les cigognes, les vilaines cigognes, je les ai chassées. — Ah, oui! les cigognes.» Et sa voix déjà sommeillante s'éteignait, redevenue enfantine; le hideux cauchemar l'avait enfin quittée. Je ramenai le drap sur cette pauvre poitrine en soupirant : (( Si elle pouvait dormir ! »

Ce fut une des plus terribles nuits de ma vie. Je la passai toute entière assis dans le grand fauteuil à entretenir la flamme défaillante, l'oreille ayx écoutes, le cœur serré à en crier et toute la chair frémissante d'une angoisse indicible; c'était moi que les cigognes hantaient maintenant, et, par trois fois,.jusqu'au leverde l'aube, j'entendis cogner aux Persiennes comme des bruissements d'ailes affreuses dans la nuit.

Mon supplice ne cessa qu'au grand jour, quand le domestique vint apporter mon déjeuner : «. Ah ! monsieur, quel malheur! me disait le brave garçon, la femme du jardinier qui est morte cette nuit, une

toute jeune femme, vingt-trois ans, cl on ne sait pas de quoi; elle allait encore si bien hier, le médecin a dit que c'était une ampolie ; et madame, comment va-t-elle ce matin?

— Mais, comme hier, merci, mon brave Sosthène. »

La mort avait rôdé autour de nous toute la nuit.

chf:z artoxia. — lame des ruines

CHEZ ARTONIA

C'était il y a quatre ans, à Madrid même, le Madrid des noceurs de la grande, fête et des demoiselles haut cotées, dont le porche s'ouvre presque triomphal là-bas à l'extrémité du Bois, derrière les hauts ombrages du Jardin d'acclimatation et de l'ancien parc de Neuilly.

Un grand seigneur de banque israélite, et dont les exploits depuis ont empli toutes les feuilles, le coupable insaisissable des affaires de Panama, et pourquoi ne pas le nommer, après tout? Arton luimême y avait installé, dans la fraîcheur des pelouses et la soie capitonnée des garnis de luxe, une belle et spirituelle créature que la verve de mon ami Bauër avait vite baptisée du nom d'Artonia.

Cette jolie fille condamnée à l'amour de ce juif, un peu comme l'Andromède sur son rocher aux caresses du monstre, attendait là, dans le calme factice de ce restaurant d'amour, que le tapissier et les peintres eussent mis la dernière touche au petit hôtel que son seigneur et maître venait de lui construire selon les us et coutumes des unions princières de son milieu. C'était, en vérité, une charmante nature que cette Artonia, foncièrement bonne en dépit des cruautés des débuts, frottée d'art, un peu artiste elle-même (elle avait abordé la scène) et adorant avec une espèce de frénésie de justicetout cequitOQchait aux arts et à la littérature, tout ce qu'oppriment en somme la sottise et le poids énorme de l'argent; on eût dit qu'elle se revanchait par là des avanies du sort qui la liait, elle jeune, de chair savoureuse et désirable, à ce vieux bouc judaïque. Il suffisait d'être peintre , sculpteur, écrivain, journaliste même et. sans bien grande renommée pour être accueilli à bras ouverts chez la princesse d'Arton ; il n'y avait pas de fête cet été-là à Madrid sans parmi les invités quelques noms connus de Tortoni, sinon du boulevard ; et c'était alors, de la part de la belle dame du logis, des coquetteries offertes et quasi féroces, tout un manège de cruautés à la fois inconscientes et piquantes étalées sous le nez de son entreteneur, à la barbe du juif haï, dont, avec une impudence rare, mais ma foi délicieuse, elle se vengeait ainsi à sa manière ; et quand

le vieux forban outré verdissait dans sa barbe avec des yeux devenus couleur de fiel, en vérité cela vous rafraîchissait Tàme et l'on en voulait moins au sort en voyant ce louche tripoteur de millions, cet éventreur de fortunes assises, cet égorgeurde familles honnêtes torturé et réduit a quia à son tour et cela par cette insolente et capiteuse Artonia, qu'il payait très cher pour le faire ainsi rôtir à petit feu, le pauvre homme, dans les quatre cents louis par mois.

Nous étions bien une dizaine que ce jeu intéressait énormément : nous baisions en conscience les bras frais et doux de la dame, ne ménagions pas les aveux chuchotes tout près de l'oreille rose, dans les petits cheveux follets de la nuque, et aurions volontiers joué les Lucien de Rubempré auprès de la belle Esther de cet épouvantable Nucingen ; mais là s'arrêtait le roman de Balzac, et il ne fallait pas songer à conclure avec Artonia. Monsieur lui avait donné la nausée de l'amour; les voluptés de l'alcôve et leurs plus fines délicatesses étaient devenues pour cette jeune femme de vingt-cinq ans la corvée la plus ignoble, la plus écœurante, et, à notre confusion, si la pauvre créature ne rompit pas plutôt la corde, c'est ((ue nous la prêchions tour à tour, l'exhortions à vaincre ses répugnances et âne pas briser une si belle carrière, carrière difficile, nous en convenions, mais puisqu'elle l'avait choisie ! Et, en effet, honni soit qui mal y pense, n'y a-t-il

pas de par le monde, selon les milieux et les tempéraments, plus de morales que n'en inventa le regretté feu Nisard ?

D'ailleurs ce dégoût del'enlreteneur lui seyait à merveille ; cette contrainte, où elle vivait un peu à la manière des captives de harem, avait donné à sa beauté, peut-être un peu opulente et trop en fraîcheur, un caractère alangui, une sorte de meurtrissure qui n'était pas sans charme; l'ennui l'avait comme affinée, maigrie, pâlie, et parfois, en la voyant évoluer chez elle toute blanche dans de merveilleuses robesd'intérieur plus blanches encore, et cela avec des lenteurs quasi douloureuses, des grâces convalescentes de princesse qui s'ennuie enfermée dans une tour, l'idée me vint à l'esprit de la comparer à Thaïs, la troublante et nostalgique Thaïs d'Anatole France, mais mon emballement était de courte durée. Artonia n'aurait jamais poussé le dégoût des choses de ce monde jusqu'à brûler ses robes et ses bijoux sur un bûcher, et si jamais elle eût quitté Arton, ce n'eût pas été pour ensevelir sa coupable beauté dans un cloître, mais pour suivre un amant plus jeune et ragoûtant, mais néanmoins affligé de bonnes rentes, nous étions bien tranquilles là-dessus.

Les dîners qu'Arton donnait alors à Madrid et que. présidait sa maîtresse n'en sont pas moins demeurés dans ma mémoire comme un des signes les plus curieux de ce temps; la composition en était tou-

jours documentaire, parfois inquiétante. C'étaient, à côté de gens de Bourse plus ou moins compromis, hommes de toutes les besognes à figures d'espèces et d'une impeccable élégance, c'étaient des députés, tournures provinciales ou raideurs doctrinaires, attirés là dans l'antre d'Ali-Baba et des quarante voleurs et ne se croyant encore que chez Circé, les pauvres hères! puis des ministres venus furtivement sur la promesse de quelques jolis minois (Artonia avait des amies), des directeurs de journaux en mal de subvention, tout cela pêle-mêle avec des reporters douteux, des renégats du boulangisme et des publicistes équivoques, et, au milieu de toute cette bande, une dizaine d'artistes, des égarés, ceux-là, venus bien moins pour les chèques de Monsieur que pour le chic de Madame, et d'ailleurs invités, imposés par elle à l'humeur de bull de son entreteneur.

C'est dans cet étrange milieu qu'un hasard devait me rendre témoin d'une scène inoubliable, d'un drame muet de conscience que je n'ai d'ailleurs pas oublié : j'en ai les moindres détails demeurés si présents à ma mémoire que je pourrais les mimer presque. Cétait en juin 1891, la semaine d'avant ou d'après le Grand-Prix, époque où il est d'usage de se remuer et de mener joyeuse et bruyante vie dans ce monde particulier. Arton avait réuni ce soir-là, dans le grand salon de Madrid, une vingtaine de convives plus recrutés

cette fois dans le monde de la haute noce que dans celui de la politique; Artonia en avait elle-même dressé la liste et. à part deux ou trois hommes de Bourse flanqués de leurs maîtresses, toute la haute galanterie avait donné. C'étaient et nos plus beaux fils à papas, les plastrons les plus calamistrés du Paris qui muse et qui s'amuse, et, toutes voiles dehors, les plus jolies d'entre les habituées de la pelouse d'Auteurl. Toutes, dans les robes légères, mousselines et batistes, qui étaient la mode de ce printemps, affectaient une simplicité ruineuse, tout le luxe réfugié dans la science des dessous, et, coiffées en bandeaux plats avec des physionomies volontairement ingénues, presque virginales, offraient le ragoût piquant, de tout temps apprécié des viveurs, de filles entretenues assaisonnant l'enluminure des teints et des sourires par des yeux frais de pensionnaires.

Mâles et femelles affichaient une correction de langage et de tenue à mettre à l'aise M. Ferdinand Brunetière; avec des femmes moins jeunes et moins jolies, on se serait cru, parole d'honneur, à la Revue des Deux Mondes; il y avait autour de la table, côté des hommes, tout autant de profils sémites qu'un soir de réception de Mme Buloz, mais le goût charmant des robes exhibées et la fraîcheur savoureuse des épaules ne permettaient pas de prolonger l'illusion, et l'on se serait cru tout au moins à un dîner d'ambassade.

sans l'entrée en coup de vent, vers le second service, d'une demoiselle amie de la maîtresse de céans.

Margot (on peut risquer son petit nom' traversait alors une crise d'argent aggravée par l'abandon d'un entrefeneur aimé, chose rare chez ces dames, et, toute intelligente qu'elle fût, peut-être à cause de cette intelligence même, demandait des consolations à la morphine.

Tourbillonnante dans un envol de malines et de tulle rose, extraordinairemeut pâle sous ses bandeaux d'un châtain roux avec une étrange fixité de ses yeux noirs, elle fit une entrée à sensation, s'excusant à peine d'une voix brève et saccadée de son retard , acclamée par toutes les femmes et curieusement observée par les hommes émoustillés par celte névrose et cette pâleur. Elle s'asseyait avec une raideur d'automate, touchait à peine aux plats, mais vidait coup sur coup trois coupes de Champagne et, aussitôt grise , déjà intoxiquée de morphine, avec tout l'égarement du poison dans sa face contractée, elle se levait et, avec une verve endiablée qui ne l'a pas quittée d'ailleurs , prenait à partie tous les convives et, mêlant l'insulte à l'anecdote , l'extravagance à l'ironie et les plus désastreuses histoires, celles qu'on chuchote tout bas. aux inventions les plus invraisemblables, disait â chacun son fait et cinglait en plein visage toute cette éqyiyoque compa-

gnie de filles avouées, et de princes du sport et cela si cruellement qu'une colère sourde finissait par gagner toute la salle et que la crise de nerfs attendue et prévue arrivait juste à temps pour éviter de légitimes représailles.

Trois hommes emportaient sur leurs épaules Margot, qui se débattait, tout à coup déchevelée, avec des cris de bête qu'on égorge ; tout le monde s'était levé, on était heureusement au dessert, et tandis qu'Artonia toute pâle, au désespoir de la scène, s'excusait auprès de ses invités et nous faisait passer dans un petit salon voisin, la valetaille enlevait prestement le couvert, débarrassait en un clin d'œil la salle, où nous rappelait presque immédiatement le prélude d'une valse.

Alors, Artonia : « On m'a promis les Tziganes pour dix heures, je suis désolée, croyez-moi ; sans cette sotte histoire nous serions encore à. table » ; et s'emparant du bras d'un assez élégant cavalier ; (( Non, un quadrille, jetait-elle en se tournant vers l'homme installé au piano, un quadrille et vite un vis-à-vis, je veux m'amuser ce soir. » Et.^ en femme surexcitée qui veut absolument distraire son monde en payant de sa personne, elle entraînait son danseur, s'élançait au milieu de la salle. et piquait, parmi toutes ces femmes encore figées de stupeur, un épique chahut, une élégante et canaille pyrrhique, comme on n'en voit qu'au bal des canotiers par les beaux soirs de Bougival.

On avait fait cercle autour de la danseuse, et la belle fille surexcitée par les marques d'approbation avait retroussé ses jupes et, pointant son pied gauche en l'air , les joues toutes roses, le sang fouetté par le plaisir, tourbillonnait maintenant sur elle-même un délirant cavalier seul.

Tout à coup un cri déchirant traversait l'enfilade des salles, un affreux cri parti du dehors et plus semblable, en effet, à un hurlement de bête qu'à une voix humaine. Toutes les tètes s'étaient instinctivement tournées vers les portes, et Artonia en train de tricoter délicatement des jambes, les dentelles de ses dessous relevées à hauteur des genoux, s'arrêtait avec un brusque: « Bon, la voilà qui gueule encore ! elle ne va donc pas nous foutre la paix, cette charogne », et un si soudain coup de tête en arrière que l'édifice de sa coiffure s'écroulait, entraîné par le poids de ses cheveux. La belle créature se trouvait enveloppée jusqu'à la taille d'une lourde coulée de soie jaune, luisante et fluide comme de l'eau ; un peigne de diamants fiché dans son chignon suivait les cheveux dans leur chute et Artonia, qui s'était arrêtée aux écoutes, avait le temps de le saisir au vol et, du même geste instinctif arrachant une libellule de pierreries qui la gênait au corsage, elle jetait précipitamment les deux bijoux sur un coin de table; puis, ramenant ses jupes autour d'elle : « On y va, on y va, gouaillait-elle avec un rire excédé et

canaille. Malheur ! est-ce qu'elle va nous embêter comme «;a toute la nuit? J'en ai soupe, moi, des femmes saoules. » Et elle s'élançait, tête baissée, vers la porte où les cris se précisaient, des cris aigus de femme écorchée vive dont l'étranglement faisait mal.

Margot s'offrait le luxe d'une seconde attaque de nerfs , le salon s'était vidé en un clin d'œil, tous les hommes attirés vers la morphinomane par cette curiosité de viveurs blasés, cette espèce de goût malsain et cruel que l'hystérie éveille toujours au cœur de la débauche , les femmes, en vraies connaisseuses du pourceau humain, inquiètes et à la fois jalouses de leurs amants, leurs amants que cette fille était capable de leur soulever avec ses simagrées de cliente à Gharcot, tous en somme émouslillés ou poignes autour de ce spectacle de la Salpêtrière.

Les cris de Margot commençaient, d'ailleurs, à s'étouffer dans une espèce de halètement rauque et, pris d'une tardive pitié, je me levai à mon tour du petit canapé , où je m'avachissais un peu étourdi, surtout écœuré par toute cette scène, et j'allais sortir, plus peut-être pour respirer l'air du dehors que pour aller prendre des nouvelles, quand, au seuil de ce salon où je me croyais resté seul, je m'aperçus que quelqu'un était demeuré et que, dans le désarroi de la sortie d'Artonia, un autre homme avait négliîïc aussi de la suivre.

L'homme installé au piano, un homme du monde, ma foi, cravaté de la haute cravate dix-huit cent trente que le snobisme commençait à lancer à travers les salons ; physionom.ie assez effacée, mais d'une distinction discrète , rencontrée depuis dix • ans dans tous les mondes, celui où l'on s'amuse et celui où l'on épouse ; le monsieur toujours prêt à se mettre au piano pour y accompagner la chansonnette en vogue ou y rythmer la valse requise, le monsieur de toutes les complaisances, que tout le monde connaît et dont personne ne sait exactement l'existence et les ressources, le monsieur dont les femmes disent : « Mon petit un tel, soyez gentil, jouez-nous donc quelque chose» ; dont les hommes pensent : « On peut toujours l'avoir , il nous amusera, après dîner » et dont les maîtresses de. maison pensent: « Un tel, il est précieux, il ne faut pas que je l'oublie ». Le mcmsieur de toutes les fêtes et de toutes les villégiatures, l'amuseur exquis que l'on retrouve chez les Artonia comme chez les Mme Aubernon, toujours vêtu à la dernière mode , parfumé , linge comme un dandy de Londres, sans fortune connue, mais affichant presque du luxe, personnage un peu vague peutêtre, parfois même un peu trouble, et dont il serait gênant d'approfondir la vie ; glissez mortels, n'appuyez pas.

Il n'avait pas, lui non plus, quitté le salon, mais il avait quitté le piano et, debout, appuyé des deux

mains en arrière sur le bord d'une table, il regardait indolemment du côté de la porte, attentif en apparence au bruit soulevé par la crise de Margot ; mais sous ses paupières à demi baissées c'est mon regard que ses yeux singulièrement aiguisés épiaient ; ils luisaient comme une lame de couteau entre le grillage des cils, et c'est le froid de ses prunelles d'acier senti tout à coup près du cœur, qui me clouait malgré moi sur le seuil.

Je m'arrêtais à mon tour pour dévisager de X.., et m'apercevais que la table au bord de laquelle il s'appuyait était justement celle où , Artonia avait posé ses bijoux, la libellule de pierreries et le peigne ; un hasard imprévu en éteignait alors les feux, de X... avait posé dessus son chapeau claque.

La coifîe de satin blanc timbrée d'un tortil de baron s'étalait à plat sur la table, dérobant aux yeux une valeur d'au moins quinze à vingt mille francs, saphirs, émeraudes et rubis de la broche et diamants du peigne, et, tout en se jouant, le pianiste mondain appuyait des deux mains sur le claque, le dos tourné aux objets qu'il tenait cachés... oh ! par inadvertance et sans le savoir... et m'observait toujours de son regard oblique, devenu seulement un peu plus pâle avec des petites gouttes de sueur en perles sur les tempes.

Avais-je vu ou n'avais-je pas vu ? Telle était évidemment la question qu'il se posait. Un doute me restait encore et, poigne soudain d'une passionnée

curiosité pour ce drame de conscience, je m'arrêtais négligemment dans l'embrasure de la porte et j'allumais une cigarette, mais sans quitter de X... de l'œil. Il se passa là deux inoubliables minutes, deux minutes de gêne et de malaise croissant dans une atmosphère de cauchemar et dans quel épouvantable silence ! Puis soudain, comme si rien n'était, mon pianiste se détachait de la table, où il semblait rivé, et, tout en s'éventant avec son chapeau claque, se dirigeait vers moi et, avec un sourire : « Du feu, vous permettez? » Et quand il eut allumé sa cigarette à la mienne : « Quelle température ! On se croirait à Biskra, vous connaissez Biskra? Il n'y a rien d'étonnant que Mademoiselle de *** se soit trouvée indisposée, on serait malade à moins. » Il s'épongeait maintenant le front avec son mouchoir, se servait de son chapeau comme d'un éventail, et tout un masque d'amabilité grimaçait sur son visage demeuré tout pâle et son dos s'arrondissait et sa bouche souriait, mais ses yeux ne pouvaient mentir, ils couvaient toujours, sous de rapides battements de paupières, les bijoux restés là-bas dans le salon.

Je ne m'étais pas trompé !

Arton rentrait à ce moment en coup de vent et, après un bref coup d'œil jeté dans le salon désert : « Mais on ne danse plus, c'est désolant, il n'y a plus personne. Mon petit X..., soyez gentil. » Et il avait, lui aussi, la phrase banale et consacrée : (( Je

VOUS en prie, metlez-vous au piano, rappelez-nous ces dames » ; et comme nous croyions devoir nous informer de Margot : « C'est passé, elle pleure maintenant ; on vient de faire atteler et Suzy va la mettre en voiture ; c'est ce que nous aurions du faire depuis longtemps. — En effet. — Mais on ne saurait penser à tout. Ah ! voilà les tziganes ! enfin ! Inutile de vous fatiguer, mon petit. » Et amical, presque caressant pour le pianiste homme du monde, Arton s'effaçait pour laisser entrer une demi-douzaine de dolmans et de kolbachs hongrois amenés par un maître d'hôtel. « Installez-les, je vous les laisse, je vais chercher mon monde. » Alors moi, d'une voix que j'aurais voulu plus ferme et dont je sentais monter le tremblement ; « Mon cher ami, faisais-je à ce juif d' Arton, à mon tour presque caressant, ne laissez donc pas les bijoux de Suzy sur cette table, montez-les chez vous, cela peut tenter quelqu'un. Il y a ces Bohémiens, lès servants, les garçons, c'est la bouteille à l'encre, une maison comme celle-ci. — Mais comment donc, cette Suzy est si folle ! » Et quand il se fut emparé du peigne et de la broche, émeraudes et rubis : « C'est qu'il y en a pour trente mille francs, un morceau de pain, comme vous voyez. — Non, une aubaine, insistai-je en souriant, — Encore une fois, merci.

— Comment ! elle avait laissé ses bijoux ici ? En effet, on n'est pas plus imprudente. » Et avec un

effarement, cette fois parfaitement joué, de X,.. se penchait curieusement du côté de la table où pendant cinq minutes il avait tenu entre ses mains ces trente mille francs de pierreries et de diamants. De X... n'a d'ailleurs jamais été cité ni compromis dans les affaires et les scaodales qui éclatèrent depuis.

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