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L'AME DES RUINES

Pour Henri de Régnier.

Elle ne m'est apparue que deux fois, la première dans ce château de Roumanin, oîi Mistral avant moi vit jaillir entre les créneaux des platesformes la belle Stéphanette de Gantelme, et l'entendit appeler si mélancoliquement, à la tombée du jour, les douces âmes de jadis, les illustres amants et les riantes amoureuses de ce beau pays de Provence, et Pierre de Châteauneuf et Jeanne des Porcelets et Guy de Cavaillon avec Hugonne de Sabran etGuilhem des Baux et la tendre Béatrice, et la dame de Porcairargues et celle de Moustier, Alix de Mayrargues et la comtesse de Die avec Blacas le Grand et le brun Pierre Vidal, le dernier troubadour.

Elles venaient et venaient, les âmes trépassées et Mistral disait : « Est-ce uni^êve ou les sorciers m'ont-ils charmé ? » et légers, à travers la

lande, les feux-follels couraient à cloclie-pied et l'essaim mélancolique des pauvres âmes jmles disait en passant : « Blondes ou brunes, nous sommes mortes, mais Laure d'Avignon est encore vivante, V amour a préservé son nom. » a De Vamour, disait une autre déjà effacée, le rêve m'incendie jusque dans le tombeau. » Blanche-fleur de F lassant (car Mistral les reconnaissait toutes) soupirait : « Il était doux d'entendre chanter les oiseaux sous le ciel bleu de mai, au retour du printemps. » Le Moine des Iles d'Or disait : « Remémorez-vous que la vie est un songe », et Pierre Vidal, le troubadour, secouait la tête avec cesparolesde flamme: (( Qu'il y ait quelque chose de plus doux que la Provence et qu'amour ne soit rien, ô frères du Midi, laissez-le dire à d'autres ! » et tous disaient ensuite : « Souvenez-vous de nous » ; mais aucune de ces âmes n'était l'àrae des ruines. A force de feuilleter Mistral et les vieilles chroniques du pays, j'avais fini, moi aussi, par lesconnaître toutes, ces fugitives visions des reines des cours d'amour qui furent dans les temps des regards, des larmes et des sourires, de la joie et de la douleur, un peu de cendre aujourd'hui et dont les poètes ont seuls gardé les noms ; j'avais fini par les connaître et par les aimer, ces belles héroïnes provençales, et du même amour dont j'ai toujours, moi homme du Nord, enveloppé les épi-

.{ues figures de femmes de la légende celtique, Genèvre, Mélusine, Elaine, Viviane. « C'est que tu ^^ es dans le pays des fées ici, ne cessait de me réy peler mon ami Rouquérolles que mon enthou- « siasme pour le passé amusait, dans notre beau n pays de Provence il n'est pas une pierre de la a route, pas une margelle de puits ou crête de (( vieux mur qui ne parle d'une nymphe ou d'une . dame d'autrefois ; va plutôt consulter les ar- ■'. chives de ^'îmes ou d'Aix-la-Jolie. Imaginatif ( comme tu l'es, je ne doute pas que par un de nos

beaux crépuscules tu ne rencontres un soir la K comtesse de Die ou Blanche Flore de Montfera rat. Avoue qu'il te tente, ce vieux castel de Rou- (( manin là-bas sur sa colline d'herbes grillées, « entre ses broussailles d'amandiers sauvages et (( d'oliviers nains » ; et d'une des fenêtres de sa bastide il me montrait du doigt la vieille tour crénelée, encore debout à l'horizon au-dessus d'une inculte vallée toute bleue de romarins et toute noire de ronces, mais embaumant le genièvre et le thym.

Je crois bien qu'elle me tentait, cette promenade dans les ruines célébrées par Mistral. Au-dessus de ses fossés comblés par d'anciens éboulements, le gros donjon seul restaitdebout, silhouette attentive et menaçante comme en ont seules les très anciennes choses qui ont vécu autrefois; mais comme une peur superstitieuse m'avait toujours

fait remettre au lendemain l'expédition désirée, et puis comment m'aventurer seul dans ces broussailles et ces pierres disjointes, par cette équivoque vallée brûlante et solitaire, sous le ciel blanc. de ces après-midi de juin ?

Tout en blaguant mon beau zèle, RouquéroUes ne semblait pas plus se soucier de m'y conduire, à sa ruine de Roumanin, et ma curiosité n^en était que plus obsédante pour cette vieille bicoque délabrée, qui, certains jours, selon les jeux de lumière, apparaissait toute proche avec de l'azur entre ses meurtrières et sur ses murailles des fleurs de violiers qu'on aurait cru pouvoir toucher du doigt.

D'autres jours au contraire, elle apparaissait lointaine, lointaine, comme reculée à l'infini dans un paysage de rêve, à des centaines de lieues, irréelle et presque spectrale dans son irréalité.

Un soir qu'accoudé à la fenêtre de la petite salle à manger de l'ami Rouque, je m'attardais plus longtemps que de coutume à regarder le vieux donjon des comtes brasiller et noircir sur l'or incandescent d'un couchant de là-bas. « Hé ! je vois bien qu'il faudra que je t'y conduise demain, Monsieur lé Parisien, ricanait la voix perçante de Rouque, autrement tu en ferais une maladie, et puis au fait je té ferai faire connaissance avec lame dés ■ ruines. — L'âme des ruines! faisais-je un peu effaré. — Et que oui et que vous êtes bien faits

pour vous entendre. C'est une vieille un peu folle que j'ai toujours vue dans ces pierrailles depuis bientôt trente ans que j'ai bastide ici : comme tu dirais la gardienne. Dans le pays on ne sait pas d'où elle vient, on l'appelle Fuldrade et on la croit un peu. sorcière; dans le village les enfants lui jettent des cailloux, aussi n'y descend-eJle plus. D'ailleurs impossible de savoir ofi elle se terre. On reste des mois sans la voir et puis, un beau matin, on aperçoit sa maigre silhouette rôdant entre les amandiers avec son troupeau de chèvres et son gros chien. Il y a trois ans encore, elle vendait du lait aux curieux de ces vieilles lézardes et leur faisait voir en détail les restes du château, qu'elle connaît mieux que personne. Elle couche, dit-on, dans les souterrains et paraît bien avoir ses cent dix ans, l'ancienne ; elle connaît toutes les légendes se rattachant à Roumanin, et d'autres, et d'autres encore, et se faisait, l'été, en les contant de petits gains ; mais depuis un an elle est muette ou ne veut plus parler, la coquine. De quoi vitelle? mystère. Fuldrade, la conteuse de légendes, c'est tout ce qu'on sait ; des vieux du pays, qui l'ont toujours connue là et déjà vieille quand ils étaient encore enfants, prétendent qu'elle serait la dernière fille des comtes ; une légende qui a cours dans toute la Provence veut que, le jour où la vieille bique mourra, le dernier donjon encore debout s'effondrera dans la vallée. Alors, nous ten-

tons l'aventure demain ? — Je crois bien que nous la tentons, mon cher Marius, rien ne pouvait me faire plus de plaisir », et comme je lui avais saisi les deux mains, lui, se dégageant de mon étreinte : (( C'est bon, c'est bon, Monsieur l'amoureux d'antiquailles; et il faudra que je t'y conduise, car tu ne trouverais personne parmi ces brutes de paysans pour oser t'accompagner là, et, ce qui est tout à fait régalant, c'est que la tradition veut que, lorsqu'on visite les ruines, on en meure dans le courant de l'année, un des visiteurs du moins ; aussi n'y allait-on jamais qu'en bande, quand on V allait, encore ! On espérait toujours que ce serait le voisin, tu comprends. Demain, comme nous né serons que deux, lé choix ne sera pas long ; je mé dévoue, tu vois. — Mon bon Marius ! — Et laisse donc, quand on meurt, c'est que ça devait arriver, et puis on se doit bien à ses amis. Tu en serais mort si tu n'y avais été. Pourvu que la brigande ne nous fasse pas choir dans quelque trou. Après tout, nous né la verrons peut-être pas, car jeté préviens, elledéleste les Parisiens, et, comme elle a le nez lin, si elle té reconnaît, adieu, noua ne verrons rien. »

Le lendemain, vers les cinq heures du soir, après une petite lieue de Provence qui en vaut bien quatre de Normandie, nous nous épongions consciencieusement les tempes au pied d'une colUne à l'herbe rase et semée de pierrailles, tous deux

harassés de fatigue et ronges comme des tomates, que mon ami Marius appelle des pommes d'amour. Nous marchions depuis le déjeuner au grand soleil dans une solitude absolue de genévriers et de lentisques; cette maudite ruine, qui nous paraissait si près, vue delà bastide de Rouquérolle, semblait se faire un jeu malin de nous fuir. Avancions-nous de cent pas, elle reculait au moins d'un kilomètre, elle était comme animée d'une étrange vie de farfadet et nous narguait, réfugiée à l'horizon, presqu'au ras de la lande où la montagne de Roumanin s'était brusquement affaissée entre ses amandiers et ses oliviers gris. Etourdis par la chaleur grande et l'impatiente crécelle des cigales, nous p'en pouvions littéralement plus. Marius s'était subitement tu, et déjà depuis deux longues heures nous cheminions côte à côte en silence quand, douce comme un vol d'abeilles, une musique gothique, où riaient des voix fraîches et des fredons d'instruments à cordes, s'élevait. Je m'arrêtais net au milieu du chemin : elle partait, cette musique, de la lisière d'un petit bois de sapins et de peupliers blancs d'Italie massés à notre gauche, à cinquante mètres du chemin, et je crus voir distinctement, Dieu me pardonne ! un groupe de jeunes femmes et de beaux jeunes gens assis sur le talus, à l'ombre de la pinède.

Ils étaient sveltes et allongés dans de délicieuses attitudes aux pieds des dames installées en cercle autour d'eux et singulièrement attentives.

mais leurs costumes étaient bizarres, de nuances tranchantes et pourtant adoucies, et en tout point pareils àceux des princesses et des seigneurs donataires qu'on voit sur les anciens vitraux ; je fis part de ma vision à Rouquérolle qui soudain devenait très pâle et chuchotait entre ses dents : (( Je t'ai dit que nous étions ici dans le pays des fées ; c'est la comtesse de Die, la belle Phanette de Gantelme et la dame des Porcelets écoutant l'aubade de leurs amants que tu viens de rencontrer. Né les regarde pas, né té retourne pas, il est toujours dangereux dé mécontenter les morts. Tu n'es pas le premier qui vois, ces choses, cela prouve que tu as pris un beau coup de soleil, il faudra té coucher en rentrant. Continuons-nous ? — Mais plus que jamais répondais-je, quoique profondément troublé. — Allons donc, nous y sommes. » En effet, le château de Roumanin ou plutôt ses décombres venaient de surgir tout-à-coup devant nous, et tout un grand pan d'ombre descendait du pied du donjon jusqu'au bas de la colline. Il y stridait, comme une scie, un chant exaspéré de cigales, et, la chemise trempée de sueur, nous nous engagions dans un étroit sentier en lacet zigzaguant au flanc du coteau.

Le soleil était bas à l'horizon, tout rose comme si un immense feu de Bengale s'était brusquement allumé dans le ciel, et sous l'énorme avancée de ruines, pour ainsi dire suspendues maintenant au-

dessus de nos têtes, des lierres rampants, d'énormes blocs de pierre et de hautes orties embarrassaient nos pas et, parfois submergés jusqu'à la ceinture dans des ronces encore chaudes, nous étions forcés de tenir nos bras en l'air pour ne pas nous piquer, tandis que nos bâtons cassaient, rompaient les branches massées autour de nous.

Nous marchions dans l'ombre du château, et des traînées de clématites sauvages nous frôlaient le visage en longues retombées de la muraille géante.

Toute la campagne exhalait une forte odeur de genièvre, d'amande amère et de poussière brûlée, et c'était un véritable paysage de fées, une lande chimérique, équivoque, inquiétante, qui s'étendait à perte de vue à cent pieds au-dessous de nous. La petite musique gothique, devenue plus lointaine, bruissait toujours du côté de la pinède et, m'étant retourné malgré l'avis de Rouque, je crus apercevoir le Décaméron des belles dames de jadis et leurs amoureux deviser et musiquer sur l'herbe dans la lumière rose du couchant.

C'était maintenant un vaste brasier de flamme derrière Roumanin incendié. Toute la vieille tour s'y découpait en noir avec dans ses meurtrières, des longs I de braise incandescente : c'était grandiose, extraordinaire, quand l'ami Rouque, m'ayant pincé le coude, me chuchotait :

èo

(( La voilà, inutile d'aller plus loin », d'une voix si altérée que je m'arrêtais.

(( Regarde ! » A deux cents mètres au-dessus de nos têtes, toute noire sur le ciel rouge, la silhouette d'une vieille femme, maigre, anguleuse et si desséchée qu'on eût dit une de ces chouettes clouées sur la porte charretière d'une ferme, se dressait, singulièrement agrandie dans l'embrasure d'une brèche, juste au pied de la tour; de chaque côté d'elle, une tête de chèvre se découpait, noire sur le ciel rouge avec ses cornes et sa longue barbiche : c'était diabolique et terrible, dans la vallée les cigales s'étaient tues, un grand silence avait conquis le paysage.

Et nous nous étions arrêtés, n'osant plus respirer.

« C'est elle, c'est Fuldrade » ; mais une pierre ayant roulé sous nos pieds en éveillant un écho dans l'abîme, l'ombre de la sorcière se pencha, si brusquement menaçante au-dessus de nos têtes que, malgré nous, nous fermâmes les yeux. Quand nous les rouvrîmes, elle et ses chèvres avaient disparu.

C'est ainsi que m'apparut pour la première fois l'âme des ruines.

Et nous ne retournâmes jamais à Roumanin. Par un accord tacite il n'en fut même plus question entre nous. Par les journées ensoleillées et lourdes, le vieux donjon avait beau s'approcher, s'approcher

de la fenêtre de notre réfectoire et nous faire signe dans le bleu limpide des matinées ou l'or verdàtre des couchants , nous évitions de le regarder et son nom ne fut plus jamais prononcé dans la bastide. Je rapportai de notre aventureuse expédition un prodigieux coup de soleil, qui me tint huit jours alité avec une fièvre de cheval, et durant ces huit jours la petite musiquette gothique des belles dames et de leurs amoureux apparus dans l'air rose du crépuscule, les voix rieuses et les chansons du beau groupe rencontré auprès de la pinède me persécutèrent d'une façon si cruelle que mon ami Rouque crut sérieusement que j'allais avoir une congestion. La convalescence fut assez longue et j'en gardais une peur irraisonnée du soleil et des cigales qui suspendit pendant quinze jours toute excursion, toute promenade } je n'osais même plus m'aventurer seul aux environs de la bastide commeje le faisais auparavant, ce qui est assurément une chose plus honteuse, mais je ne me souciais pas d'yretrouver les fantomatiques belles personnes qui laissent aux curieux de si implacables maux de tète et je commençais, dans mon for intérieur , à m'ennuyer terriblement dans l'intimité de mon ami Rouque, au grand désespoir du pauvre garçon. « Eh ! que diable, il faut té distraire , il faut té secouer, ce n'est pas parce que tu as attrappé une petite insolation... » Petite ! je l'envoyai à tous les diables ; comment la lui fallait-il alors ! Marins, il

faut l'avouer, fut héroïque, il lui était si facile de me clouer le bec, car enfin c'est moi qui avais voulu celte déplorable équipée, mais avec une délicatesse dont je lui sais d'autant plus gré qu'il est méridional et de complexion rabâcheuse et bavarde ; il ne m'accabla pas de conclusions faciles, ne goguenarda pas et m'épargna toute cette abominable morale du bon sens que le Midi sert, inévitablement assaisonné d'ail et de rascasse, à la rêverie toujours inquiète des gens du Nord.

Si la tête me tournait au soleil, les journées n'en étaient pas moins longues derrière les persiennes closes de ma chambre ; si bien qu'un beau matin je pris mon courage à deux mains et déclarai à mon ami Marius que l'on me rappelait à Paris. J'étais aux regrets , mais j'avais reçu des lettres , des afîaires impérieuses... le journal , mon éditeur. « Oui, tu t'ennuies, ié lé vois bien, pardine, mais aussi c'est ta faute, tu né veux rien faire, tu né veux pas sortir, tu restes là comme un grillon de cheminée dans la cendre, et tout cela à cause de... » Je l'arrêtai d'un geste: (( Oui, à cause de... tu as raison, c'est moi qui l'ai voulu, j'ai tort. Ta vieille bonne cuisine comme sainte Monique, ton vin est excellent et il fait ici de l'air et du soleil à en revendre, mais je pars. — Allons, c'est bon, je préviendrai le voilurier pour la fin de la semaine. — La fin de la semaine, tu est fou. C'est aujour-

d'hui lundi, je pars -demain. — Démain! » Et il eut un geste si profondément navré que je ne pus m'empêcher de sourire : « Eh bien , après-demain, mon pauvre Marius. — Ah ! oui, pauvre Marius , tu m'avais promis de passer ici deux mois et tu t'en vas après un mois à peine,

— Un mois à peine? mais nous sommes le six juillet, et je suis arrivé chez toi le vingt-neuf mai.

— Le vingt-neuf, tu crois ? — Ce qui fait... je partirai le huit; mai a trente et un jours, ce qui fait quarante-deux jours que je suis à ta charge, mon ami. — A ma charge, quarante-deux jours ; tu as compté les jours, faut-il que tu té sois ennuyé chez moi. » Et avec un sanglot refoulé qui lui faisait la voix toute changée : « Oui, tu as raison, il vaut mieux que tu partes démain ; garder chez moi un ami qui s'ennuie, cela mé fait trop mal au cœur ; je vais prévenir lé voiturier. — Marius ! Marius ! » avais-je beau crier; il ne voulut plus rien entendre, il était déjà au village. J'eus une minute de remords ; pauvre garçon, comme il m'était dévoué et fidèle, une amitié qui datait de notre quinzième année à tous deux quand nous étions élèves des dominicains d'Arcueil, mais ce bon mouvement dura peu et avec l'égoïsme qui reparaît toujours au fond de toute action humaine: « Ah bah ! faisais-je avec un geste d'insouciance, chacun pour soi dans ce monde, je m'ennuie trop dans sa bicoque, j'y mourrais. » Le lendemain matin, j'étais réveillé

vers huit heures par un bruit de grelots : le voiturier et sa carriole étaient sous mes fenêtres, et l'ami Rouque, aidé de sa vieille bonne Alix, y hissait ma valise astiquée, ficelée, les boucles et les ardillons polis, je ne la reconnaissais pas, je n'en croyais pas mes yeux.

« Ah ça, tu deviens fou? interpellai-je Marins en venant m'étirer à la fenêtre, il est huit heures et nous partons. C'est l'express de six heures et demie que je prends ce soir, et en voiture nous en avons à peine pour cinq heures et demie d'ici à Marseille, tu m'emmènesdonc déjeuner chez Roubion? » Rouque avait levé la tête. « Chez Roubion? nous déjeunerions donc à deux heures et demie ; non je t'emmène déjeuner sur l'herbe. » Et comme je sentais mon visage s'altérer : « Et pas dans une ruine, n'aie pas peur, tu né mé refuseras pas ça dé passer cette dernière journée avec moi, au bon de l'air, au bon soleil dé notre Provence. Tu né l'aimes plus pour l'avoir trop aimée, parisien que tu es ! Vois ce que j'emporte pour déjeuner ! » Et, grimpé d'un bond dans la carriole, il me soulevait presque à hauteur du nez un immense filet bondé à en éclater de pains blancs, de saucissons, de boîtes de conserves pêle-mêle avec un énorme jambon vierge de toute coupure. Gomme je restais abasourdi : « J'ai dans la paille, au frais, cinq bouteilles dé vin don tu mé diras des nouvelles, des reines-claudes de Mazargues et un pâté ; allons, descends ; allons

ferme ton nécessaire -et descends ; je né veux pas que, rentré à Paris, tu dénigres notre Provence, je té mène dans un endroit qui... oh ! je te connais, va sûrement t'enchanter. »

Ce brave Marius avait profité de mon sommeil pour ranger et boucler ma valise avec des soins touchants, en frère aîné! Je n'avais plus qu'à faire ma toilette et à fermer mon nécessaire. Une heure après nous roulions au trot un peu sec du cheval du voiturier par une campagne roussie aux odeurs de miel et de menthe sauvage. La matinée était limpide et bleue, un petit vent frais venu de la mer faisait frissonner les hauts peupliers d'Italie plantés au bord de la route. (( Mais enfin où me conduis-tu? » faisais-je au bout d'une heure de cahots dans les ornières desséchées; le silence de mon ami Rouque ne laissait pas de m'inquiéter, et j'avais gardé de notre dernière excursion un trop mauvais souvenir pour ne pas affronter sans angoisse les dangers d'une autre équipée ; le nous sommes dans le pays des fées de mon ami Marius ne me rassurait pas du tout; mais lui, avec une malice dans les yeux : « Où je conduis Monsieur l'amateur d"antiquailles? mais au bord dé la mer ; mais nous n'y mangerons pas lé coquillage, il n'y a là ni village, ni pêcheur, mais la cigale y stride à côté dé la chanson dé la vague, et c'est un des plus jolis points de la Provence; tu verras, tu verras. » Et, le voiturier ayant fouetté son cheval, la brave béte prit le galop, et

nous voilà filant un train d'enfer par la campagne ensoleillée à l'herbe courte et rare.

En effet, l'ami Rouque n'avait ni exagéré ni menti. Sur une longue plage de sable jaune et fin comme de l'or, une agglomération de cônes noirâtres qui pouvaient aussi bien être des tentes de cuir que d'énormes ruches d'abeilles se dressait à perte de vue, barrant l'horizon d'innombrables silhouettes ; au-dessus, la Méditerranée miroitait et bouillait couleur de plomb fondu sous un ciel d'un bleu sombre tournant presque au violet.

(( Mais c'est un campement de bohémiens, ne pouvais m'empêcher de m'écrier, maudissant au fond mon ami de m'avoir entraîné dans cette solitude, est-ce bien prudent ce que nous faisons-là Marins? — ■. Dé bohémiens! dis plutôt dé bohémiennes, car toutes les formes que tu vois là-bas s'étalant devant la mer sont des cloches, oui, des cloches descendues dé leurs clochers et désormais muettes, les vieilles bavardes, et l'endroit s'appelle la hsilte des campanes ; il y en a là-dédans qui remontent jusqu'à treize et quinze cent, c'est tout une histoire. » Et comme j'écarquillais de grands yeux : « Cela remonte à des temps très anciens, du temps dé la guerre des Albigeois. Ces chiens d'hérétiques né s'étaient-ils pas emparés des cloches des villes et villages à plus dé trente lieues à la ronde, et ne les avaient-ils pas submergées, là, dans la Méditer-

ranée, persuadés qu'elles ne remonteraient jamais au soleil ; mais après des siècles et des siècles, il s'est trouvé qu'un beau matin la mer s'est retirée et les cloches ont reparu, qu'on croyait oubliées, peuplant la grève de leurs âmes de bronze maintenant silencieuses et l'on a respecté leur silence. Il n'y a pas que la Bretagne qui ait sa ville d'Ys, nous sommes ici dans la ville des cloches. »

Et en effet c'étaient bien des cloches. Maintenant que nous approchions, je distinguais parfaitement leur grand troupeau épars ; c'étaient par centaines qu'elles sommeillaient au soleil sur cette grève sereine ; il y en avait d'énormes, de très hautes, de minces, de trapues comme affaissées sur ellesmêmes et toutes de formes gothiques et barbares, et elles étaient toutes noires à force d'avoir séjourné des années dans la mer; les algues et les goémons les avaient verdies; puis, lépreuses et rongées par les eaux, elles avaient noirci au grand air.

Elles semblaient toutes incrustées dans le sable, elles s'y étaient enfoncées de tout leur poids et quelques-unes dépassaient à peine le niveau de la grève, comme des noyés surnageant au-dessus de l'eau de la moitié du corps ; des grandes fleurs de mauve avaient jailli çà et là, des mauves d'un rose violacé et triste aux hampes toujours battues par la brise marine, et c'était bien là le plus morne spectacle qu'on eût jamais vu. Au-dessus de cette débandade de bronze la Méditerranée étageait ses

longues moires d'argent, et l'air brûlant fraîchissait, comme remué par d'invisibles palmes.

(( Et l'on prétend que les anges y font halte le soir. » Nous avions mis pied à terre et nous nous dirigions vers la ville des cloches, quand le profil de quelques chèvres étiques apparues entre les mauves nous clouait prudemment à cinquante mètres de là. « Fuldrade ! » ne pouvais-je m'empècher de murmurer ; à quoi Marins : « Ah çà, tu divagues ; Roumanin est à dix lieues d'ici et Fuldrade de quitte jamais les ruines. » Pour toute réponse je lui désignai la haute taille voûtée de la diseuse de légendes. Elle venait de surgir dans la ville des cloches; le soleil baignait sa maigre carcasse et, grâce à la transparence de l'air, je la détaillais nettement. Enveloppée dans une sorte de robe couleur de cendre, elle dressait sur le bleu profond de l'horizon un cou décharné de vautour ; deux ou trois mèches blanches sortaient d'un petit bonnet de crin noir en forme de hennin posé sur son front chauve. Malgré son nez en bec sur ses lèvres minces et les mille rides de sa pauvre face grise, on devinait que Fuldrade avait dû être très belle autrefois. Elle marchait lentement entre les cloches noires, s'arrêtant de temps en temps pour en gratter avec son bâton les taches et les mousses et en lire les vieilles inscriptions. Devant elle, derrière ellcj gambadaient ses chèvres fantasques, les dents aux fleurs de

mauve, tandis que de- temps à autre la vieille faisait halte pour regarder longuement l'horizon et la mer.

Son attitude disait alors le regret et l'extase et l'on sentait que ce spectre errant était tout au Passé ; elle était la sœur de ces cloches. Nous la suivîmes du regard aussi longtemps que nous le pûmes, mais les cloches la dérobèrent bientôt à nos yeux. Je n'ai jamais depuis rencontré l'âme des ruines.

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