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UN MANUEL DEUTSCH

Pour Karl Huysmans.

Au musée de Bâle, dans la salle même des portraits d'IIolbein, un tableautin d'une couleur délicate et d'une préciosité infinie s'impose à l'attention par son éclat amorti de joyau patiné par le temps ; il est signé Manuel Deutsch, le Niklaus Manuel Deutsch du Jugement do PàiHs récemment admiré dans la même salle, et représente cette fois une scène du Nouveau Testament, une Salomé recevant sur un plat la tète décollée du prophète.

Salomé, la danseuse, la buveuse de sang et la fleur vénéneuse du festin du tétrarque, la Salomé du conte de Gustave Flaubert et des aquarelles de Gustave Moreau, Salomé ! Et c'est à vous que je songeais aussilôt, mon cher Huysmans, vous qui avez aimé jusqu'au péché les sveltes nudités cui-

rassées de pierreries de l'écrivain et du peintre ; et pour VOUS, qui dans d'inoubliables pages avez évoqué comme personne le dangereux fantôme de ces délicieuses mortes, ces mortes lointaines et si vivantes avec leur charme de grandes fleurs passives, poussées dans des siècles sacrilèges et jusqu'à nous épanouies par l'occulte pouvoir de la luxure et de la peur, pourvous aujourd'hui hanté jusqu'à la maladie par le masque tragique au sourire figé des princesses de rêve, je vais tenter de faire revivre ici la Salomé bâloise du vieux maître allemand.

Dans une étroite allée de jardin d'automne aux frondaisons rougeàtres exaspérées par le vert sombre des cyprès, Salomé, debout au seuil d'une poterne, tend avec une gravité naïve un large plat d'argent au bourreau.

Un vrai reitre empanaché de la Renaissance allemande, ce bourreau en chausses mi-parties, chaperonné d'écarlate et écarquillé sur ses jambes héronnières dans une attitude de Méphisto. Il a une tète étroite et rousse de lansquenet suisse, la barbe en pointe, la moustache en bataille, et sa veste de velours prune bâille, mal agrafée, sur une chemise de fine toile de Frise. Il tient par les cheveux hérissés droits la tête sanglante du Précurseur. Le désarroi de son costume, l'effarement comique de sa physionomie aux sourcils relevés, l'agilité clownesque de ses longues cuisses bariolées emplissent le centre du tableau d'une gaieté terrifiée de pantomime.

Vers lagauche, une espèce de matamore enturbané de rouge, demi-Turc, demi-traban dans de bouffantes grègues "bleues, emporte hâtivement vers une tour une civière où s'ébauche un cadavre, le corps mutilé de saint Jean ; l'autre porteur est déjà engagé sous la voûte. L'exécution a été clandestine, sournoise et les meurtriers effarés de leur crime ont hâte d'en faire disparaître les moindres traces, évidemment.

Salomé seule affecte au milieu de celte scène de carnage une impassibilité souriante. Debout à la droite du bourreau, au seuil même i^il est plus que probable de la salle du festin, elle est vêtue en noble dame du Rhin ; gorgerin falbalassé et jupe ronde à larges rayures roses et vertes, mais sa robe est fendue sur les hanches et ses jambes nues, pantalonuées de gaze bouffante, trahissent la danseuse, la princesse sarrasine. Si le corsage à manches tailladées et le béguin à trois pièces ornementé de perlesproclament l'électrice de Sûuabe et de Bavière, la belle-fille du duc Ilérode, — telle devaient la comprendre les artistes du temps, — les chevilles nues, serrées d'anneaux sous la transparence des gazes, dénoncent la séductrice aux grâces provoquantes d'aimée, la princesse orientale qui danse devant les hommes pour obtenir la tète du Juste, la créature de luxe, de luxure et de perdition.

Derrière elle une femme déjà vieille, le visage

enveloppé dans des blancheurs de linge, la coiffure quasi-monastique des matrones du temps, s'impose comme Ilérodias ; cette face de cire à la bouche serrée a dû conseiller le meurtre, l'ordonner, l'inspirer. C'est bien là le visage haineux et contracté d'une vieille reine hébraïque, le masque bilieux d'une âme ulcérée de rancune, mais à côté d'elle, une autre figure étonne et détonne : celle d'une jeune femme somptueuse, gracile et dans tout l'éclat d'une beauté hautaine ; et rien ne peut expliquer dans cette scène légendaire la présence de cette éblouissante suivante, devant laquelle s'éclipse et pâlit jusqu'à la jeunesse même de Salomé, à moins que Manuel Deustch n'ait voulu peindre en elle le symbole de la triomphante Luxure, la Luxure qui dissout les moelles et les volontés, la Luxure qui fait ramper à genoux et les rois et les hommes, et de là alors ce diadème ailé comme un casque, dont il l'a coiffée et qui la fait quasi divine sous le double envol de deux grandes ailes déployées, telle une Valkyrie du mal.

Et je restai longtemps songeur devant la naïve peinture, combien différente des architectures de rêve et de splendeur où Gustave Moreau fait surgir les nudités cuirassées de béryls et de sardoines de ses princesses impures, et cependant, en y réfléchissant, pas si éloignée que cela des charmilles d'ifs et de cyprès, où il fait passer furtives certaines

Salomés porteuses de lêtes coupées sur un plat d'or, des Salomés plus grecques qu'israélites dans leurs robes étoilées de rosaces d'émail, aux gestes pieux de belles muses pleurant la mort d'Orphée. Comme un trouble d'incantation m'opprimait. Il y a de la sorcellerie dans cette légende d'une vierge enfant dansant nue devant un roi vieillard pour lui arracher la condamnation d'un prophète. C'est devant le mystère et l'offrande d'une symbolique fleur de lotus que la virilité exténuée d'ilérode se réveille et s'allume jusqu'au consentement du meurtre; c'estdans un relent d'équivoques parfums, odeurs de fleurs, pâmée d'essences et de sexe que la princesse tueuse d'anachorètes surgit du fond de la tapisserie fabuleuse à la trame ourdie par le songe des siècles.

Cette odeur d'ancien péché, une série de quatre tableaux signés d'un vieux nom flamand, quatre consolants primitifs du coloris le plus ardent et tout brûlants d'une foi naïve allaient m'en délivrer.

Telle une pincée d'encens jetée sur des braises dissipe les larves attentives et rompt en s'évaporant le charme délétère des coupables méditations, ainsi ces quatre Geritt-Van-Saint-Jan soufflèrent tout à coup sur mon front un air plus vif, comme un vent aromatisé et frais de pays de montagnes. Le malaise accablant, la coupable langueur infiltrés dans mon moi par la nostalgie de siècles idolâtres se dissipèrent soudain ; l'enthousiasme

contagieux d'un artiste de foi avait vaincu Salomé et son charme, et si j'ai dédié le suggestif et cauteleux Manuel Deutsch à l'auteur d'^ rebours et même de Là-Bas, je veux tenter de rendre la ferveur des Geritt-Van-Saint-Jan en l'honneur du romancier converti d'En Roule.

Le même fond d'or damasquiùé dresse entre leurs montants un fleurage héraldique d'orfèvrerie ém.aillée, et sur cet or encrassé par le temps les personnages se silhouettent, comme incrustés et peints des couleurs les plus vives elles plus tendres à la fois, dans des roses d'ibis et des bleus paon fanés, qu'exaspère encore un uniforme dallage vert d'un translucide vert pistache, courant dans le bas des quatre toiles.

Or, parmi ces tableaux, deux surtout énigmatiques et d'an attrait obscur forment une sorte de suite, où le même personnage somptueux et masqué par deux fois se retrouve.

C'est un chevalier casqué, grand, svelte, souple et fort sous les fines niellures d'une superbe armure noire. Visière baissée, il marche d'un pas délibéré et rapide, plein de solennité pourtant, car il porte à la main un merveilleux ciboire tout bossue de pierreries et de liquides émaux; comme une sombre ferveur l'anime, car ses longs pieds chaussés de fer pèsent à peine sur le dallage aux transparences d'eau, les énormes molettes de ses éperons d'or y jettent la lueur brève de deux gran-

des étoiles, et dans l'ardeur de son allure à peine sent-il pesersur les plis de son manteau le pied maladroit de l'écuyer qui le suit.

Egalement en habit de guerre, les jambes revêtues d'acier, mais un bliaud de pourpre jeté sur son armure, celui-ci s'avance tête nue ; il montre une face moutonnière et naïve, un peu rustaude sous son hàle de robuste puceau guerrier, mais ses yeux sont ailleurs, fixés droit devant lui, vers le but inconnu d'hommage et de piété où l'entraîne son maître ; car il porte, lui aussi, entre ses mains jointes une précieuse offrande, le plateau d'or enjoaillé de gemmes sur lequel son maître tout à l'heure offrira le ciboire, et un tel élan de toi le soulève et l'emporte qu'il marche inconsciemment sur le long manteau bleu du chevalier masqué.

Parsifal encore ignorant au service de quelque Lohengrin de mystère, un Lohengrin à l'armure noire, tout de renoncement et de deuil, et se hâtant vers l'adoration de quelque Graal à travers les longs couloirs somptueux et glacés, dallages de porphyre et murailles peintes à fresques, d'un légendaire Montsalvat.

Dans l'autre tableau l'écuyer a disparu, le chevalier obscur a atteint le but de son pélerinac-e.

La visière enfin relevée, il se tient à genoux devant un vieillard à barbe de patriarche, quelque haut potentat de TEglisé à en juger par les moires et les satins glaceux de sa robe bordée da'is l-j bas

d'un pesant galon d'or. Dans nne attitude d'extase adorante, le chevalier offre des deux mains, posé sur un plat d'or, un énorme ciboire étincclap.t d'émail...

Le vieillard chaperonné comme un cardinal, mais d'un chaperon d'acier étoile sur le front d'un gros trèfle de perles, est debout, la main appuyée sur une crosse ; et sa silhouette d'évêque militaire, dévastateur du royaume du Mauvais, libérateur des âmes et champion intrépide des gloires de l'Agneau, se dresse, pleine d'une majesté pardonnante et hautaine, parmi les palmes d'or d'un dais de brocart vert.

Si son geste absout et bénit, la bouche aux coins crispés et l'ivoire pâli de la face émaciée disent assez hautement l'amour de la souffrance et le dédain de la vie puisés dans l'amertume et le néant des terrestres joies ; mais dans les yeux levés au ciel, des yeux presque d'aveugle, tant la prunelle en paraît pâle, quelle douloureuse attestation de l'inanité des choses d'ici-bas ! Quelle implorante prière pour l'impuissance humaine ! Quelle infinie pitié pour l'être repentant agenouillé devant lui!

Et devant cette peinture imprégnée à la fois d'un hiératisme si austère et d'une mansuétude si touchante, devant ces roses, ces bleus paons et ces verts prazins aux transparences incendiées de vitrail, devant ces personnages animés d'une ardeur

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