‹ Sensations et souvenirsChapitre 32 sur 34 · CALE · texte numérisé non relu

CALE

mascarade, assez fantaisie de soudards en liesse, cet ajustement de belle gouge en déesse guerrière ! Et comme tout trahissait dans cette Pallas de bourdeaux l'improvisée folie d'une nuit de ripailles, l'inspiration subile de soldats en goguette mettant au port d'armes la ribaude de leur cœur! Des lurons ont jugé bon, les pois vidés, d'adorner à leur façon une grosse fille de joie ! A quel point cette lubie de clients échauffés amusa cette belle haumière, son attitude bougonne et son buste affaissé en font foi.

L'un pour lacérémonie a prêté son baudrier, l'autre son écu blasonné pourla cii'conslance drapé d'étoffe rose, et le troisième enfin son épée de combat pomponnée de rubans ; et c'est cette scène de bouge que Niklaus Maiiuel Deutsch, maître observateur mais d'imagination courte, a saisie de son pinceau, ravi de l'occasion.

La Vénus, l'Italie la lui a fournie, idéalement blême et même un peu macabre avec des rappels de l'école de Florence, école encore présente à sa mémoire de gros jouisseur allemand; mais à travers l'envolement aérien des draperies c'est la nudité de la femelle saxonne qui transparaît et s'affirme quand même ; et la grosse fille des bourdeaux de Hambourg, de Francfort et de Bàlc a hanté malgré lui le rêve de Manuel obsédé de souvenirs de fidèle client.

La Lombardie des Mantegna et des Lippi a bien

donné les bras frêles et fins, les mains maniérées et légères, mais l'Allemagne triomphe et pèse de tout son poids dans le ventre en pointe, les pieds longs et plats et les rigides seins en poire dessinés avec la sévérité d'un Albert Durer.

Pour sa Junon, Manuel, en bon Bàlois, n'eut qu'à regarder une sortie de grand'messe à la cathédrale. Junon, c'est la riche et mafflue bourgeoise de l'époque, la très haute et puissante dame gorgiassée de Falkenburg ou Falkenstein, femme d'électeur et maîtresse d'évêque, fourrée d'hermine, écrasée de joyaux, craquante de brocarts et de draps de soie miroitants; sa Junon a posé vivante devant lui sous le porche sculpté de Saint-Gall; il l'a cent fois croisée dans l'église même ou dans la rue, se rendant aux vêpres ou bien en venant.

Mais Minerve, la pure et sévère Athènè, l'immortelle pensive au noble front lauré, où la trouver parmi ces apathiques et trop blondes Allemandes aux gestes passifs, aux blanches chairs molles?

Un hasard comme il n'en existe que pour les artistes, une scène d'auberge, une invention de reîtres après boire, l'idée drôle, la folie de minuit d'une escouade d'hommes d'armes attardés aux étuves devaient la lui fournir. Cette Minerve d'ailleurs rousse comme une courtisane et dépeignée comme une nuit de rut, un détail de parure achève de la stigmatiser et de la consacrer ce qu'elle est, fille de bouge à soldats, hochet de gardes-suisses et

de lansquenets de l'Empire : l'invraisemblable crest de plumes blanches dont on la voit coiffée, le crest extravagant, chimérique, héraldiqued'un chevalier d'Holbein, le plumaige guerrier de quelque bailli autrichien peut-être attardé cette nuil-là derrière les volets clos de la mauvaise maison.

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