VENEZIA BELLA
Veiiezisi bella regina maris, l'envoi de l'année 93 du peintre Aman Jean au Champ de Mars. Pourquoi devant cette figure de femme nue aux chairs comme sauries par la patine du temps et s'érigeant dans une pose gracieuse sur un fond bleu de vieille tapisserie, pourquoi la sensation d'habileté et de pastiche s'afflrmait-elle impérieusement en nous, et avions-nous conscience que cette belle dame aux membres menus de pucelette, avec son geste hiératique de cueilleuse de rose et son fin visage plongé dans le cœur de la fleur, aurait pu tout aussi bien se dénommer Vénus Aphrodite, Galathéa ou Amphitrite, et que les mots de Venezia bella, inscrits à la manière des vieux maîtres aile-
mands dans un coin de la toile, avait été mis là pour les besoins de la cause, pour induire plus facilement encore lettrés et délicats en tentation de réminiscences et de rêveries anciennes?
Toutes les adresses et toutes les subtilités de son art, le faire précieux et jusqu'au truquage des couleurs volontairement amorties et ternies, ce peintre, certes, les possédait. Au cours de studieuses et patientes promenades à travers les musées, il avait dû faire de longues haltes devant les Carpaccio, Holbein et Mantegna : cette grâce un peu raide dans les attitudes, la gaucherie charmante des gestes et leur naïveté voulue, il les avait empruntés aux primitifs Italiens, mais il tenait de la Renaissance allemande ces bleus vitrifiés et ce manteau tailladé comme une houppelande de margravine; tous les accessoires des uns, toute la savante cuisine des couleurs des autres, il les avait amalgamées et fondues dans une œuvre d'un ragoût nostalgique et piquant; mais ce qu'il n'avait su prendre ni aux ardentes Piéta d'Italie, ni aux somptueux portraits d'électrices et de bourgeoises des maîtres allemands, c'était aux unes le rêve et l'au-delà de leurs grands yeux de prière, l'énigme douloureuse de leur sourire, aux autres les réalités vécues de leur physionomie datée comme d'hier ; et les souvenirs pieusement entretenus de ce peintre épris de rêve et de symboles jusqu'au plagiat avaient trahi l'artiste à l'entrée du Mystère.
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Venezia bella regina. maris, et à propos de cette peinture quelconque d'une nymphe marine plus quelconque encore, le nom d'un autre peintre de Venise, et qui, lui, l'a faite inoubliable malgré l'exiguïté du cadre, chantait soudain dans ma mémoire.
Gustave Moreau, et dans la salle à manger du riche amateur Israélite, où je l'admirai autrefois, la somptueuse et mélancolique aquarelle représentant la ville des Doges j-éapparaissait presque miraculeusement devant moi.
Oh ! cette belle et pensive figure de femme déployée dans sa nudité de princesse de la mer, tel un manteau royal, sur la croupe héraldique du vieux Lion de Saint-Marc, la songerie éternelle de ses trop larges yeux aux prunelles lointaines, la tristesse accablée de ses bras au repos le long de ce beau corps et, dans cet abandon, l'orgueil encore du sceptre tenu d'une main ferme, et ce fier port de tête, le calme impérial de ce front couronné s'érigeant, tel un lys, dans- la double envergure des deux grandes ailes noires de son Lion.
Il n'avait pas eu besoin d'écrire le nom de Venezia Bella dans un angle du cadre, le peintre de cette allégorie hautaine ; et rien qu'à voir ce beau groupe de femme et de Lion ailé errant au crépuscule sur les eaux d'un bleu mort d'un golfe mélancolique, l'immédiate pensée s'imposait à l'esprit d'une Venise encore reine et cependantdéchue, rêvantà sa
splendeur, aux choses de jadis, seule avec ses regrets devant l'Adriatique.
C'est que Gustave Moreau est un maître sorcier, un sorcier de l'art expert dans l'évocation du passé :
Et l'enchanteur est mort de son enchantement,
proclame le vers en forme d'incantation de je ne sais quel poète moderne; dans Gustave Moreau l'enchanteur est bien vivant, mais hanté jusqu'à la souffrance des symboles et des énigmes des anciennes théogonies.
Visionnaire comme pas un, la sphère des rêves lui appartient, mais, malade de ses visions jusqu'à en faire passer dans ses œuvres le frisson d'angoisse et de désespérance, il a, le maître sorcier, envoûté son époque, ensorcelé ses contemporains, contaminé d'idéal cette fm de siècle et sceptique et pratique ; et, sous le rayonnement de sa peinture, toute une génération de jeunes hommes s'est formée, douloureuse et alanguie, les yeux obstinément tournés vers le passé et la magie de jadis ; toute une génération de littérateurs et de poètes surtout nostalgiquement épris, eux aussi, de sveltes Salomés ruisselantes de pierreries et de Muses porteuses d'exsangues têtes coupées et d'Hélènes aux robes maillées d'or vif, aux fronts diadèmes, s'érigeant, un lys à la main, pareilles elles-mêmes à de grands lys fleuris sur un fumier saignant de héros massacrés et pourtant éblouis.
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Quand elle errait pareille aux Junons éternelles,
De son riie sonore exaspérant Paris,
De vagues chaînes d'or sortaient de ses prunelles
Et ses pieds nus foulaient des corps d'amants meurtris.
Car il y de la sorcellerie dans les pâles et silencieuses héroïnes de ses aquarelles, belles à la manière du sonnet de Baudelaire :
Je hais le mouvement qui déplace les lignes, Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
C'est extasiantes et extasiées qu'il fait toujours surgir ses princesses de rêve dans leur nudité cuirassée d'orfèvreries : léthargiques et comme offertes dans un demi-ensommeillement, presque spectrales tant elles sont lointaines, elles n'en réveillent que plus énergiquement les sens, n'en domptent et n'en ensorcellent que plus sûrement la volonté avec leur charme de grandes fleurs passives et vénériennes, poussées dans des siècles sacrilèges et jusqu'à nous épanouies par l'occulte pouvoir de damnables souvenirs.
Oh! celui-là peut se vanter d'avoir forcé le seuil du Mystère, celui-là peut revendiquer sûrement la gloire d'avoir troublé tout son siècle, il a donné à toute une génération d'artistes, malades aujourd'hui d'au-delà et de mysticisme, le dangereux amour de délicieuses mortes, les mortes de jadis ressuscitées par lui dans le miroir du Temps.
Tous, dans la jeune école, ont plus ou moins
subi sa mystérieuse influence : c'est Joris-Karl Huysmans halluciné par sa Salomé dansante, et du roman à'A rebours conduit sur les pas du délirant fantôme aux terreurs de Lk-bas jusqu'aux élans d'En route ; c'est Henri de Régnier, dont les beaux vers fleuris de symboles, telles des tapisseries héroïques, laissent passer entre leurs trames des masques douloureux de princesses de songe ; Gustave Kahn et ses Palais nomades, Bernard Lazare et son Miroir des légendes, Viélé Griffin et sa Chevauchée d'Yeldis dont l'héroïne a le charme à la fois éternel et fuyant des dames à hennin de Gustave Moreau, tous hantés, obsédés par l'œuvre synthétique du peintre, séduits par cette iinagination de poète et d'érudit uniquement préoccupé des sources ethnographiques et des vieilles mythologies pour en comparer et en démê - 1er les sanglantes origines.
Toute une vie passée à réunir en une seule les légendes issues de l'Extrême Orient, à les distinguer même métamorphosées par les croyances des autres peuples, puis aies rêver et aies faire revivre, aiguisées par l'inquiétude et les perspicacités d'un nervosisme tout moderne, telle est, mêlée de curiosités archaïques et d'intuitions émerveillantes, l'œuvre du peintre Gustave Moreau.
Oh ! cette douloureuse hantise des symboles et des perversités des vieilles théogonies, cette curiosité des stupres divins adorés dans les religions
défuntes, est-elle assez devenue la maladie exquise des délicats de cette fin de siècle !
Et c'est toute justice, car cette peinture de suggestion est à la fois hallucinante et impérieuse comme la Beauté.
Que vous vous arrêtiez en effet devant la merveilleuse eau-forte de Bracquemon, devant le Roi David indolemment assis parmi les coruscations rares et les pilastres gemmés de son palais, ou que vous méditiez, songeur, devant le Sphinx ailé de la route de Thèbes dardant ses yeux d'onyx, intrépides et froids, sur CEdipe le héros voyageur, comme devant certains poèmes de Beaudelaire, comme à l'audition de certaines musiques délirantes et lointaines, phrases de Berlioz ou de Weber, vous demeurez remué jusqu'aux entrailles, pris au charme de je ne sais quelle voix de sirène, au fond déconcerté, ébahi par cet art qui franchit la limite de la peinture, emprunte à l'art d'écrire ses plus subtiles évocations, et ses finesses les plus exquises à l'art du lapidaire et du graveur..., cet art de Gustave Moreau qui, malgré nous, nous fait songer à celui de Gustave Flaubert, Flaubert, cet autre visionnaire, Flaubert l'évocaleur des splendides cauchemars de la Tentation et du rêve vécu de la puissance de Carthage.
D'ailleurs, n'est-elle pas un peu sœur des Salomés du peintre de VAi^parition, cette svclte et pensive Salammbô aux chairs macérées par les
fards, grandie dans les prières, les jeûnes et les extases au milieu des parfums, et plus bruissante de pierreries dans ses robes tramées de sardoines que son serpent bruissant d'é-, cailles.
Gomme Gustave Moreau, Gustave Flaubert est obsédé des mythes antiques. Comme le peintre du Sphinx, il est surtout préoccupé de ce qu'ils ont de sinistre et de cruel ; c'est par monceaux qu'il entasse les blessés râlant et les héros vaincus sous les murs de Carthage. Salammbô, debout sur la terrasse du château d'Hamilcar et dominant de son grave profil les ruts exaspérés du camp des mercenaires, y apparaît dans la pose hiératique et songeuse d'Hélène ; les yeux mi-clos, placide et silencieuse, étoffée d'une robe gemmée, elle s'érige comme elle, une fleur à la main, au sommet de la tour, au-dessus d'une masse croulante et rouge de beaux jeunes hommes égorgés.
Et puis n'ont-ils pas tous les deux aimé, Flaubert comme Moreau, l'écrivain comme le peintre, et cela jusqu'à l'incantation et jusqu'à l'évocation chère aux amours coupables, Salomé la danseuse, la buveuse de sang et la fleur vénéneuse du festin du tétrarque, Salomé et sa mère, la princesse adultère et tueuse de prophètes, Hérodiade Hérodias.
Venezia. bella, et sur un ciel d'une tristesse
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infinie, ciel de soufre et d'or, la belle figure alanguie de Venise passait lentement devant moi, nonchalamment couchée sur l'échiné du monstre, avec, au loin à l'horizon, les coupoles d'étain de la ville des Doges, Venise, reine de la mer.