‹ Sensations et souvenirsChapitre 7 sur 34 · TROIS TÈTES · texte numérisé non relu

TROIS TÈTES

« Dans les solitudes de la journée, alors que riiomme sue et gémit au profit du seigneur, la femme, elle, rêoeuse au coin de Uàtre, écoute le crépitement des meubles, le glissement des salamandres daïis la flamme oh se prépare le repas. Un peu de son âme habite dans la lampe fumeuse au fond des grossières poteries. Seule- .rnent les rumeurs indistinctes se rythment selon un sens de mgstère; ce nesont plus des sons sans suite, ce devient une voix familière ciui console et répond. Le long solilociue amoureux de la femme avec elle-même a créé le Diable. ■

Tout d'abord, il se fait si humble, le nouveau venu ; on dirait un grillon ciui sort de la cendre pour dormir aux plis d'une jupe. Elle

n'en dit rien au mari, qui rentre las, abruti et amer. La nuit, à côté du mâle qui dort, elle y songe comme malgré elle... Déjà son désir lui donne une forme, déjà elle sent un contact léger, un souffle aux petits cheveux de sa nuque, un chuchotement à son oreille, une pression sur j sa chair qui mollit...

Et, un beau jour, quand le seigneur double ses exigencis, s il faut trouver de l'or quand même, elle se livre, elle et son affolé mari, et c'est le premier sabbat qui commence.

Le baiser de Sathan Va rendue belle. Ses voisines la jalousent; la femme du seigneur la soupçonne. Un dimanche, Véglise se ferme devant elle, et, poussée par la menace de mains brutales, elle s' enfuit dans les landes, partout' où la nature rebelle et sauvage fait espérer la liberté. Hier, elle était seule ; demain, elle est légion. De très loin, on la consulte ; elle guérit les chagrins cV amour, fait avorter, vend des philtres. C'est elle-même une plante triste et consolante, une solanée pleine cVivresse et d'oubli. »

Une solanée pleine d'ivresse et d'oubli, c'était bien là, en effet, l'impression donnée par ce douloureux profil de femme en extase, si émacié et si pâle sur le bleu de lapis d'un paysage de roches et de cavernes, délire d'âme errante à travers je ne sais quelles mystérieuses solitudes ; et c'est jusqu'au malaise que la conférence de Jules Bois sur

le calte de Sathan me hantait devant l'élan tragique de cette figure Blême, tendue toute entière, lèvres béantes et prunelles fixes, vers un périlleux au-delà.

Les voix du ciel, quand elles se révèlent, ne mettent pas ce masque de souffrance hébétée et heuf reuse sur le visage des saintes attentives, et la prometteuse et menteuse voix du désespoir peut seule attirer, à la nuit tombante, une telle intensité d'égarement dans le sourire, une telle inconscience de l'heure et du danger dans l'équivoque splendeur de semblables crépuscules.

« Le baiser de Sathan Va rendue belle. Un dimanche, l'église se ferme devant elle, et. poussée par la menace de mains brutales, elle s'enfuit dans les landes, partout oh la nature rebelle et sauvage fait espérer la liberté. )>

Et plus je regardais cette passionnée silhouette de voyante, plus la blancheur de ses chairs d'hostie, plus ce long col exsangue et cet ovale amaigri sous les cheveux pareils à des vipères tressées m'apparaissaient marqués de l'irréparable baiser. C'est à la messe noire, aux assemblées nocturnes au bord de l'eau des mares, dans l'herbe baignée de brume des prairies crépusculaires, que s'acheminait cette extatique figure, hiératiquement droite dans sa robe en lambeaux, comme mue en avant par d'invisibles mains, qui l'auraient poussée dans l'ombre. C'est au sabbat qu'elle va, les yeux déme-

sûrement agrandis sous sa couronne de houblon et de verveine, et tout à l'heure c'est elle qu'on dépouillera et qu'on couchera nue en travers d'un ancien dolmen, aux pieds du bouc impur apparu tout à coup formidable et géant au-dessus de la plaine ; un sinistre lever de lune rougeoiera sur sa nudité frissonnnante et, aux acclamations d'une foule de cagoules et de masques hideusement mêlés, sa triste chair de victime saignera et grésillera, fumante, pour fournir la pâte au pain maudit du Diable ; et ses lèvres désormais, ses lèvres que rien ne pourra plus maintenant assouvir, se vanteront de connaître les mots qui font oublier, sorcière ensorcelée, mensongère et consolante fleur de tristesse et d'oubli.

Elle parvint auisi dans le pays des fées.

C'était cette fois dans un nostalgique et merveilleux paysage de grottes et de rochers évidés par la base et s'entr'ouvrant en porches sur des immensités d'eaux, c'était une idéale et douce figure de femme, un pâle visage de princesse ou de fée à la chevelure annelée d'an blond roux presque rose, toute piquée de fleurettes à la Botticelli.

Elle coulait, cette chevelure, hors d'un clair es-

cofiîon de brocart et de perles, encadrant de serpenteaux rosàtres i>ne bouche sensuelle et triste et deux yeux de prière, deux lointaines prunelles d'un vert glauque, laiteux; et tout dans cette attitude implorante et lassée, et jusqu'à la somptuosité de la robe violâtre ramagée de rosaces, et des triples colliers de perles autour de son cou, tout proclamait et disait l'exilée, celle qu'a bannie loin des cités la soupçonneuse injustice des hommes, l'éternelle et touchante condamnée qu'un monde inexorable a vouée à l'horreur des solitudes, et l'alexandrin inscrit sur une banderolle au-dessus de la délicieuse tête :

Elle parvint ainsi dans le pays des fées

me remémorait aussitôt l'inoubliable légende.

La belle Mélusine enivrait les regards, Si blanche avec ses yeux couleur d'algue marine, Que son peuple effaré de sa splendeur divine La chassa de sa ville; et là, loin des remparts,

Elle errait à pas lents, la pâle Mélusine, Les bras nus cerclés d'or etlourde de brocarls. Et les larmes roulaient sur sa blanche poilrine Entre les cheveux roux sur son long colépars.

Elle parvint ainsi dans le pays des fées. Et parmi des ravins pleins de voix ctoulTées Elle fit halte : alors elle vit que les loups

Dociles la suivaient et que ses grands yeux fous, En se fixant au ciel, arrêtaient les nuées Errantes sous la lune et le vol des hiboux.

Et c'était bien en effet Mélusine et son impérieuse beauté de princesse de contes, qu'évoquait dans ce bleuâtre paysage la tristesse accablée de cette figure de femme à la rousse chevelure enjoailléô de gemmes et de fleurs ; on devinait une nature fée dans ce désert de roches et d'étangs, une de ces solitudes hantées par le monde invisible comme en peint, baignées d'un translucide azur, le maître Gustave Moreau. Si le paysage était fée, la femme elle-même, à force de le parcourir, l'était devenue; il y avait dans ses glauques prunelles comme un philtre de mélancolie, et cette errante à la robe fleurie charmait sûrement, rien qu'en levant les yeux, et les oiseaux dans l'air et les bêtes dans les bois : Mélusine.

Princesse d'automne. Ainsi s'intitulait la troisième, une souriante et charmante figure aux lèvres sinueuses, aux yeux longs et luisants sous la paupière un peu bridée, Gozzoli a déjà prêté ce regard et ce sourire à ses tètes de chérubins amoureux de la Vierge, équivoques et dangereux pages célestes plus troublants parfois pour la tranquillité des âmes que la nudité saignante des martyres. Elle joignait, cette mystérieuse princesse d'automne, au charme hautain d'une belle fleur royale,

s'ouvrant blanche et calme, l'ambiguïté d'un visage d'enfant plus garçon que lille, et la science profonde de ses yeux inquiétait ; et pourtant quelle sérénité dans ce front rond, uni et chastement voilé de bandeaux d'un brun roux.

Avec un beau sourire tranquille, sourire aux lèvres épaisses, enroulées et sûres de leur immédiat pouvoir, elle érigeait un buste adolescent légèrement bossue à la place des seins, au-dessus de deux fleurs chimériques et bleuâtres, deux monstrueux dahlias aux pétales pressés d'un blanc douloureux et fané qui parfois se violacé et qui parfois bleuit. Autour d'elle un prestigieux palais multipliait de frêles colonnettes, des escaliers et des terrasses s'étageaient au-delà, çà et là traversés par des servantes ratîettes, et c'était, sous les voûtes peintes, une atmosphère accablée de silence, une torpeur énervante ; au loin, à l'horizon, un jaune ciel d'orage s'encadrait aux arcades.

Et celte princesse d'automne dans sa robe orfévrée hermétiquement close, avec, à la place de son cœur, ses deux grosses fleurs malades était bien l'àme somptueuse et morbide, expérimentée et savante et par cela même tranquille, de ce palais d'oubli.

Rousse du roux des forêts d'octobre, elle était bien, avec lapudeur apprise de son attitude, l'expérience inquiétante de ses yeux enfin calmes et l'é-

quivoque attrait de son sourire, elle était bien la princesse d'automne, la princesse des illusions mortes, des convoitises éteintes et des rêves à jamais perdus. Certains anges des Primitifs portent cette tête de voluptés assagies au-dessus de longues ailes empourprées, mais l'ourlet deleurrobeasùrément effleuré l'asphalte et le bitume des anciens lacs maudits, et c'est moins du ciel du Christ et des douze apôtres que de la maison de Loth que descendaient ces envoyés célestes, quand le mysticisme ardent et tourmenté des Léonard et des Sandro les accueillit en Italie.

Cette délicieuse et lassante rêverie, tout ce troublant passé de mysticisme et d'hérésie sensuelle évoqués, respires devant trois pastels de Mme Jeanne Jacquenien, je me plaisais à en prolonger et à en savourer l'ivresse tout en suivant le chemin de halage de Billancourt à Sèvres, et sur ces berges dépouillées de la Seine, où je m'attardais dans une espèce d'hallucination d'art, voilà que, sous l'empire de je ne sais quelle magie, je trouvais à cette morne et lépreuse banlieue des aspects de campagne italienne : ces peupliers d'avril d'un vert encore si tendre, je les plaçais en imagination dans les environs de Fiesole, je prêtais aux coteaux de Clamart et de Meudon les contours hardis des 'montagnes de Florence et, parole d'honneur, devant l'enclos d'un maraîcher, où tout un essaim de cloches à melons étamées de

soleil m'avait fait instinctivement chercher en l'air un clocher d'église abusent, je me prenais à rêver d'unedescente en chœurde belles dames de bronze, d'une halte et d'un repos des carillonnantes cloches à même l'herbe des champs.

Tout cela pour avoir vu le regard de trois têtes.

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