‹ Sensations et souvenirsChapitre 8 sur 34 · LE MAUVAIS GITE · texte numérisé non relu

LE MAUVAIS GITE

Pour Joris Karl Huysmans qui Va connu.

C'était à la vérité un assez bizarre appartement, les pièces se commandant toutes et contournant en enfilade l'angle d'une très ancienne maison, mais d'apparence assez mauvaise pour m'avoir fait hésiter, au seuil, la première fois que j'y vins visiter Allitof. Comment cet affiné d'art et d'élégance avaitil pu accepter l'équivoque voisinage du mastroquet installé au rez-de-chaussée et la sordidité presque infâme de ce couloir en boyau et de l'escalier sur-

tout, cet escalier perpétuellement obscur aux marehes descellées, où la puanteur des plombs mettait à chaque étage un relent de mauvais lieu ? Il est vrai qu'AUitof avait trouvé là pour un morceau de pain dans un quartier délicieux, à deux pas du pont de la Concorde et de la Chambre, trois grandes pièces étonnamment claires, donnant toutes les trois sur une petite place silencieuse, presque provinciale de calme et de propreté et dominant, par-dessus un grand mur, le parc en boulingrins d'un vieil hôtel Louis XVI : et Allitof habitait le premier. Ces avantages de lumière et de quartier, la vue surtout sur les charmilles et les pelouses du parc pouvaient à la rigueur faire supporter l'horrible façade peinturlurée de billes et de queues de billard sur fond lie de vin du rez-de-chaussée ; mais l'escalier et le couloir! Quel appartement! J'avoue que, pour ma part, je ne m'y serais jamais résigné ; mais, une fois qu'on y avait pénétré, la surprise en était d'autant plus délicate ! Tel qu'il était, cet appartement inondé de jour et arrangé, meublé, orné avec je ne sais quelle recherche savante, je dirai même avec sensualité, détonnait dans cette vieille maison d'ouvriers, comme des dessous de soie et de dentelles tout à coup rencontrés sous des loques. Elait-cc un effet voulu d'Allitof? Mais, sa porte une fois ouverte, on lui en voulait comme d'une déception, mais en même temps on lui savait gré de cette maison si ingénieuse-

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ment décevante ; contrairement aux idées préconçues, la laideur du cadre faisait chez lui la fortune du portrait, et cette garçonnière d'artiste installée au cœur de ce logis suspect charmait à la manière de quelque fruit exquis à rude et laide écorce, et c'était là, en somme, piège tendu ou bien défi jeté au snobisme moderne , une ravissante mystification.

Allitof n'avait pas vu si loin ou du moins le prétendait-il'; il avait été séduit par le bon marché des neuf cents francs de loyer et le hasard inespéré d'une installation toute faite : l'appartement précédemment occupé par un ami de Serge, un provincial assez coureur qui en avait fait un nid d'amour capitonné pour volailles huppées et oiseaux de passage, lui avait été offert et cédé à bon compte avec vitraux anglais, tentures, tapis et cabinet de toilette des mieux aménagés ; il est vrai que les Smyrnes et les Persans recouvraient un simple carrelage et que les tentures rose vif du salon et bleu tournant au vert de la chambre à coucher, masquaient de pauvres murs badigeonnés de chaux..., mais neuf cents francs de loyer !

Dans ce cadre voluptueux aux nuances assorties aux teints problématiques des belles visiteuses, Serge n'avait eu qu'à installer son mobilier d'homme de lettres artiste épris depuis quinze ans des vieilleries à la mode et coureur assidu des brocantes du Temple et des ventes d'atelier ; aussi

le gai matin d'avril où je pénétrai pour la première fois dans cette claire enfilade do pièces toutes chatoyantes d'étoffes et d'aquarelles aux murs, avec çà et là des profils ventrus de beaux meubles agrémentés de cuivres et, parmi des pâleurs de vieux verres de Venise, de frêles envolements de statuettes, je ne pus m'empêcher d'admirer sa trouvaille et de l'en complimenter. Par les cinq fenêtres grandes ouvertes toute l'allégresse du jardin d'en face montait, entrait, remplissait les trois pièces, et c'était, au milieu des bibelots, une odeur de printemps et de feuilles vertes qu'une gerbe d'iris bleus, posée là sur une table, et sentant la vanille achevait d'affiner. «Mais sais-tu que je t'envie ! » ne pouvais-je m'empêcher de m'écrier ; à quoi Serge, me tapant familièrement sur l'épaule : « Et toutes les joies ! pas de domestique, un ordonnance ! » Et il me montrait par la porte de sa chambre entrebâillée un crâne tondu ras et deux bras à mains rouges s'agitant au-dessus d'un couvre-lit brodé : « L'ordonnance du général de G..., mon voisin, l'autre côté de la rue, qui en a trois ordonnances, et qui veut bien me prêter celui-ci. Entre chez moi le matin à neuf heures, en sort à midi et je ne le vois plus de la journée; à cinq heures ma couverture e,st faite et sur mon lit mon habit préparé, est-ce enchanteur? un service invisible, j'ai résolu le problème. — Nous sommes en avril, c'est très bien, mais l'hiver, la grave ques-

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tion des feux ? — L'hiver, mettons cinq mois, j'en passe deux à Nice, puis le général me prêtera son deuxième ordonnance. A trente francs par mois, je puis m'offrir cela ; mais allons déjeuner. »

Ce printemps-là, Serge et moi, nous en passâmes presque toutes les soirées ensemble, soit au cirque, soit dans le monde (la belle saison à Paris rapproche étonnamment les avenues de Passy du faubourg Saint-Germain par les allées en fleurs des Champs-Elysées) et nous nous rencontrions bien une moyenne de trois fois par semaine, puis vint l'été ; je partis pour Aix, Allitof pour Londres, et nous nous perdîmes de vue, et six mois s'écoulèrent sans lettres et sans nouvelles sur notre ancienne liaison ; mais cela, c'est la vie de Paris !

En février dernier, comme je descendais vers six heures je ne sais quel escalier de rédaction, je bousculais étourdiment un chapeau haut de forme enfoui dans le collet relevé d'une longue pelisse fourrée qui, elle, montait dans le sens opposé, mais si lentement, si péniblement. Je m'excusais, quand soudain une voix m'appelait par mon nom ! ((Allitof! — Tu ne m'aurais pas reconnu, hein, vieux? — Mais, si fait, » et je balbutiais mal mon mensonge, car lui, avec un équivoque sourire, un sourire ironique et navrant ; (( Je suis changé, hein ! Avoue que tu ne m'aurais pas reconnu si je ne t'avais pas parlé. Ah! j'ai été très malade, en effet ; je le suis encore, très malade ; c'est un ha-

sard que tu m'aies rencontré, je ne sors plus lel soir ; ce quartier est si triste, il ne s'anime qu'au] printemps, on rentre si tard à Paris maintenant.] — Ah! tu habites toujours ton affreuse maison?! ' — Oui, mon affreuse maison.» Et sa voix sur ce] mot affreuse s'altérait, si singulière, que j'en avais' malgré moi le frisson. « Tu ne vas donc pas à Nice, cet hiver? — Non, pas encore, je travaille ; viens donc me voir un soir que tu n'auras rien à faire, viens même dîner, mais alors à six heures, car j'y dine maintenant, dans mon affreuse maison. ))

Et je n'y allai qu'un mois après, dans sa bizarre garçonnière, me souciant peu en vérité d'aller m'enfermer tout un soir avec l'original à mine de poitrinaire et à voix caverneuse que j'avais re- trouvé dans ce pauvre Sergeon (Sergeon, comme on l'appelait autrefois au Baby) ; l'égoïsme a de ces féroces oublis volontaires; mais, après le carnaval, un remords me prit, une curiosité aussi, à la suite d'une conversation au cercle où je ne sais plus qui, le petit de Royaumont, je crois, avait jeté en l'air ce surnom de Sergeon, « Vous savez qu'il est très mal, avait-il dit entre deux parties, il en est aux hallucinations maintenant ; il paraît que de l'autre côté de la rue on l'entend hurler la nuit, et le pis est qu'il ne veut auprès de lui personne. Il couche seul dans ce repaire et Dieu sait ce qui doit s'y passer, s'il est vrai que les mauvaises actions

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créent des larves qui corrompent l'atmosphère ! Car il s'en commit du temps du gras Lestorg dans la chambre à coucher vert d'eau d'Allitof ; mais aussi, aller se loger dans une pareille bicoque, on n'a pas idée de ça, non plus ! Avez-vous jamais remarqué le marchand de vin d'en bas avec sa devanture et ses fenêtres grillées peintes en rouge sang de bœuf? L'autre soir, après le dîner chez le général de C..., nous n'avions d'yeux que pour cette étonnante façade. Il y a juste un réverbère à l'angle et, sous la pluie, cette petite place déserte avec ce grand mur de jardin dans le fond et cette lueur falote, non ! c'était d'un sinistre, cette maison comme éclaboussée de sang, un échaudoir ou un coupe-gorge! Juste au-dessus du trait rouge, les cinq fenêtres de Sergeon flamboyaient, éclairées derrière les rideaux sans persiennes ; elles se sont éteintes une à une de dix heures et demie à une heure après minuit; nous les guettions, nous, de chez le général et, vrai, ça nous impressionnait un peu comme dans un conte, un conte d'Edgard Poë. Quand nous sommes partis, il y avait encore de la lumière chez lui. Qu'est-ce qu'il peut bien faire ainsi toutes ses soirées d'hiver dans ces trois grandes pièces ? Il paraît qu'il parie et qu'il parle et s'exalte durant des heures ; bref, on en aurait le cauchemar. Qui est-ce qui aurait jamais cru cela d'un garçon si gentil ? »

Et dans la bouche gouailleuse du petit de Royau-

mont l'histoire sonnait si terriblement Toraison funèbre, que je me sentais vaguement criminel envers ce pauvre Sergeon; ily avait eu certes abandon de ma part et, si exagérés que fussent les racontars, le petit de Royaumont s'en serait-il fait l'écho, si moi, l'ami de ce pauvre Allitof, je lui avais donné deux ou trois de mes soirées et si j'avais été égayer de ma présence sa solitude maladive.

Pas plus tard que le surlendemain, ayant dîné dans le quartier, je montais le soir chez le pauvre garçon ; il avait plu toute la journée et, vers les huit heures, un vent s'était levé qui soufflait en bourrasque, et c'était par grains qu'éclatait maintenant l'averse, par véritables trombes d'eau qui crépitaient sur le pavé des rues et gonflaient les ruisseaux à l'angle des trottoirs; personne dehors, et, quoiqu'il ne fût guère plus de neuf heures et demie, cette partie du faubourg Saint-Germain était ce soir-là si lugubrement déserte qu'en arrivant sur cette petite place sinistre avec, au fond, la perspective de ce parc dépouillé bruissant sous la rafale, et toutàl'entour ses hautes maisons noires, je ne pus me défendre d'une sensation de malaise et, c'est le cœur serré par je ne sais quel pressentiment, que je m'engageais dans le couloir et l'escalier humides de cette maison effectivement affreuse.

A peine éclairé d'ailleurs par une méchante

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lampe à pétrole pendue à la muraille, il évoquait, cet escalier, comme une idée de guet-apens ; un ]>ruit de grosses voix montant de chez le marchand de vin à travers la cloison et comme une odeur de moisi fermentant dans sa cage aggravaient encore l'impression horrible ; dehors, la pluie battait, faisant dégorger les gouttières et les plombs avec d'ignobles glouglous sur le pavé d'une infâme petite cour intérieure et partout des murs suintait une espèce d'humidité fade..., c'était en effet une affreuse maison.

Allitof vint m'ouvrir lui-même. Dire que l'opération eut lieu sans difficulté, non. Il était verrouillé, cadenassé et clos comme dans une forteresse, et la porte en épais cœur de chêne avec, à hauteur d'homme, un étroit judas grillagé, ne s'entrebâilla qu'après un prudent : qui e^t là, et tout un remuement, à l'intérieur, de ferraille et de verrous. Etant donné l'aspect de la demeure et la louche impression de l'escalier, cet excès de précautions ne m'étonnait qu'à demi : je trouvais d'ailleurs mon Serge bien moins étrange et bien moins changé que les propos tenus ne me l'avaient fait craindre ; ma visite l'avait mis en joie, comme tout ranimé et

quoique encore exlraordinairementpàle, il me parut moins maigre en son flottant costume d'iiomespun que dans les plis tombants de sa pelisse de renard. Je l'avais surpris on plein travail et, tout heureux de se voir déranger, il causait maintenant gaîment, un peu fébrile peut-être, assis vis-à-vis de moi sur une large chaise en petit point, de l'autre côté de la cheminée. Un feu de hêtre y flambait, faisant danser de grandes ombres folles au plafond tendu d'étoffe, et deux hautes lampes-phares posées au hasard des meubles mettaient une sécurité lumineuse, un intime bien-être dans cette vaste pièce calme et tiède, aux rideaux de fenêtre hermétiquement clos ; des fleurs de Nice se fanaient dans un vase et, bien qu'il flottât dans tout l'appartement une persistante odeur d'éther. rien n'y sentait l'halluciné.

Serge m'avait reçu dans sa chambre, plus chaude en effet que son cabinet, et sur la courte-pointe toute brodée de vieilles soies, une débandade de livres déposés là d'avance indiquait le projet de poursuivre au lit son travail.

(( Toute une étude sur la sorcellerie au moyen âge, sur l'envoûtement surtout, car Michelet n'a pas tout dit, faisait-il en prenant sur son bureau un exemplaire de La Sorcière, et pourtant quel chef-d'œuvre ! Si je te disais combien depuis trois mois j'ai déchiffré de volumes et jusqu'à de véritables grimoires, et du latin d'alchimiste et de

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moine, et du grec gothique à demi barbare et jusqu'à de l'hébreu.

— Tu sais donc l'hébreu, maintenant ?

— '■ Non, pas tout à fait, mais j'ai un rabbin dans mes amis. » Et comme je faisais la grimace. Il Et puis, tu sais, la science n'a ni religion, ni patrie, je verrais des sorciers, comme Iluysmans, s'il le fallait. Car, vois-tu, cet art de la nécromancie tant calomnié à travers les siècles et tombé si bas aujourd'hui, c'est la science des sciences, la suprême sagesse, la suprême puissance aussi. — Et l'on te donne beaucoup d'argent pour ça ? » lui demandai-je. — Beaucoup ! oui et non ; dans les douze mille, mais ce n'est qu'un ouvrage de critique, je te jure que maintenant que je sais, je l'entreprendrais pour rien, ce volume, pour le plaisir. Ce que ça me passionne. » Et avec une exaltation de maniaque dont on flatte la manie, il s'embarquait dans d'invraisemblables histoires de sortilèges et de possessions. 11 avait mis devant le feu une bouilloire d'argent où mijotait un punch de sa façon, dont, goguenardait-il, je lui donnerais des nouvelles, une recette du quinzième siècle retrouvée dans ses bouquins. Dehors la pluie tombait à verse, à nos pieds la bouilloire commençait à chanter, et, envahi par le bien-être, j'écoutais comme dans une espèce de rêve les moyennàgeuses divagations d'Allitof, et nous en étions, je crois, à un récit de mandragore, ingénieu.v et joli comme

un vrai conte de fée, quand Serge s'arrêtait tout à coup de parler et, devenu en même temps d'une pâleur de linge, il se levait de sa chaise comme mu par un ressort. « Entends-tu ? » et sa voix horriblement changée était celle d'un autre, « on marche, on a marché, ils marchent dans l'épaisseur du mur. »

J'écoutais : en effet, un bruit de pas montait, très perceptible jusqu'à l'appartement, mais il venait du dehors, on marchait sous les fenêtres. Allitof était toujours debout, le cou tendu, en proie à une affreuse anxiété : « Tu entends ?» et c'était plus un frémissement des lèvres que des paroles balbutiées. « Certes oui, j'entends, mais te voilà dans un bel état pour un passant qui traverse la rue ; ces murailles sont étrangement sonores et voilà tout ».

Je m'étais levé à mon tour, les pas s'étaient d'ailleurs éloignés, puis perdus dans la nuit. « Un passant dans la rue, ah ! tu crois cela, loi ! » Et Serge avait un équivoque sourire. Je m'étais approché d'une fenêtre et, écartant les rideaux, je plongeais maintenant sur la petite place : la pluie avait fait trêve, et deux gardiens de la paix encapuchonnés jusqu'aux yeux en- arpentaient le trottoir « Tiens, viens voir, les voilà, tes pas ! » Et quand Serge, le visage encore tout bouleversé, eut regardé comme moi, lé même étrange sourire reparut sur ses lèvres : « Ah I tu crois que ce sont eux,

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tu vois bien pourtant qu'on ne les entend pas. » Et en effet la promenade silencieuse des deux hommes ne faisait aucun bruit, on ne les entendait pas.

Nous revenions près du feu, mais l'entretien ne pouvait plus reprendre, il y avait eut- e nous une défiance, un malaise, de l'inexpliqué qui nous mettait l'un contre l'autre en garde, et après quelques minutes de silence : a Mais il doit se faire tard, etjedemeure au diable, songe donc, à Passy; où as-tu mis mon pardessus ? » Et je me levais pour partir.

« Tu t'en vas ? » Allilof avait crié ces mots avec une telle angoisse que j'en restais immobile de stupeur. « Sans doute, tu n'as pas pensé que je coucherais ici. — C'est vrai. » Il avait baissé la tète. « Alors tu vas t'en retourner si loin par ce temps. Ton quartier est-il sûr au moins ? — Mais il y a des voitures, tu ne me vois pas rentrer sous cette pluie. — Une voiture à cette heure-ci, il y a longtemps qu'il n'y en a plus à la station, tu sais qu'il est près d'une heure. » — Minuit et demi, fais-je en consultant ma montre, eh bien, je traverserai le pont, place de la Concorde ouest toujours sur d'en rencontrer ; d'ailleurs il ne pleut plus. » Alors lui, d'un ton résigné : « Oui, il ne pleut plus, mais tu prendras bien un verre de punch avant de partir. — Certes. » Et il se mit à verser le liquide brûlant dans deux gobelets de

Kirby. Nous gardions tous deux le silence, un silence gêné dans lequel j'entendais mieux la poitrine d'Allitof haleter., sa respiration était devenue sifflante et une vague oppression commençait à me peser. <( Il ne pleut plus, écoute ! » disait soudain Serge ; contre les vitres c'était maintenant des paquets de pluie lancés par le vent, c'était par seaux que semblait tomber l'ondée. « Tu ne peux pourtant pas t'en aller par ce temps. » Et comme j'avais un mouvement d'impatience : « Ecoute, je ne suis pas bien, ce soir ; c'est un vrai service et bien plus grand que tu ne le crois, que tu me rendrais en restant coucher ici. — Sur ce fauteuil , ricanai-je. — Non, j'ai trois matelas à mon lit, j'en retirerai deux et je t'installerai là par terre, devant le feu, tu seras très bien. Je t'en supplie, ne me laisse pas seul ici cette nuit, je ne pourrais pas fermer l'œil. Te savoir dehors sous cette pluie ! Et puis ce n'est pas ça, il se passe dans cette maison des choses si extraordinaires, je sens que, toi auprès de moi, je vais pouvoir enfin dormir, et il y a si longtemps que je n'ai dormi ! »

Il avait joint les mains dans une instinctive attitude de prière, et sa voix était celle d'un enfant. Ce grand et robuste garçon que j'avais connu six mois avant si bon vivant et si rieur, j'en eus pitié, et puis je me sentais entré dans du mystère, dans quelque chose d'innomé qui m'intriguait et

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dont je voulais résoudre le problème ; j'acceptai. La nuit fut en effet assez bizarre et la maison était, en vérité, singulière. Vers les trois heures et demie, Serge, qui jusqu'alors m'avait laissé dormir, m'éveillait en sursaut avec son inévitable : « Entends-tu? on frappe, ils sont à la porte. » La peur serait-elle contagieuse et l'hallucination se développerait-elle dans certains milieux ? Effectivement on frappait à la porte do l'antichambre, et de ma couche improvisée j'entendais parfaitement retentir les coups. « Attends, je vais y aller.» Mais Allitof, d'unevoix étranglée : «N'y va pas, ne réponds pas, n'allume pas, ils finiront bien par partir. » Au fond de l'appartement, la porte gémissait toujours, sourdement ébranlée. « Mais pourquoi ne sonnent-ils pas ? » demandais-je à Serge, glissé debout en chemise au pied de son lit. Le bruit avait enfin cessé, des pas s'éloignaient, descendaient l'escalier et j'entendais refermer en bas la porte d'entrée. « Ils s'en vont, ils sont parlis », murmurait Serge dans un soupir ; il s'était recouché, assoupi.

Vers les cinq heures, en pleine obscurité, j'étais réveillé de nouveau par une vive lumière : c'était Allitof qui, assis sur son lit écoutait encore aux aguets, le cou tendu à la clarté des trois bougies d'un flambeau ; les yeux extraordinairement fixes dans une face affreusement décomposée, il semblait épier, redouter etattendreje nesaisquelseffroyables

visiteurs : de sa main droite il tourmentait un revolver et de l'autre chiffonnait le col ouvert de sa chemise, où ses ongles crispés avaient mis çà et là des gouttelettes de sang ; tout à coup son regard rencontrait le mien, il soufflait brusquement les lumières et je l'entendais s'enfoncer sous ses draps en grommelant.

« Ta maison est vraiment par trop mal habitée, ce sont des allées et venues toute la nuit, et l'on n'y peut dormir en effet, lui disais-je le lendemain matin en le quittant vers neuf heures, qu'est-ce que ces locataires qui traînent dans les escaliers à trois heures du matin ? Tu ne devrais pas rester ici ! » Serge me serrait la main en silence sans même un remerciement.

A quelque temps de là, je le rencontrais sur le boulevard : les yeux moins brillants et les joues moins pâles, il venait m'aborder : « Tu sais que je l'ai quitté, l'affreux appartement où l'on ne pouvait dormir. Il est à louer, et moi je suis ici ». Et il me montrait le Grand-Hôtel. — « Oh ! tant mieux, mes félicitations, cher ; et ce bouquin sur la sorcellerie, nous y travaillons toujours ? — Plus que jamais, disait-il avec une subite animation du regard ; ce que ça me passionne ! — Et les nuits sont bonnes ? — Mais oui, mais oui, je dors presque maintenant ».

Trois jours après, Serge entrait chez moi, cette fois les mains agitées, les traits bouleversés, le

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teint verdàtre. « Tu sais que je pars ! impossible de dormir dans cet hôtel du diable, il y a une odeur de corruption dans les chambres à faire vomir ; on a dû certainement tuer quelqu'un dans celle que j'habitais. — • Comment, tu n'es plus là ? — Non, j'ai donné congé ce matin et je pars. — Tu pars ? — Ce soir même pour Marseille, ci de là pour Tunis, où je trouverai des renseignements précieux pour l'achèvement de mon livre. — Ce fameux livre qui te tourne la tête, car tu ne me feras jamais croire que dans un hôtel tenu comme celui que tu quittes... — Ah! tu crois cela, on trouvait encore hier un fœtus dans le seau de toilette d'une dame partie la veille, un fœtus venu avant terme, comme ceux dont se servaient les sorcières d'Arras pour aller au Sabbat, et partout, partout sous les lits, dans les armoires, il ya, je te le dis, des cadavres. Adieu, j'ai voulu te dire adieu, mais je pars. Ici je deviendrais fou. »

Le pauvre garçon l'était déjà. Je restais trois mois sans aucune nouvelle ; c'est le général de C..., son ancien voisin, qui devait m'en donner. « Ce pauvre AUitof, ah 1 oui, votre ami, l'homme aux livres magiques; son oncle a dû intervenir, on lui a fait quitter Paris, il habite maintenant Alger, il y est fixé, je crois, et va très bien comme vous et moi. — Et son appartement? — Le fameux appartement où l'on marche dans les murs... il est loué

depuis quinze jours avec les meubles elles tentures. En voilà un appartement qui en aura vu de drôles, depuis les petites femmes du gros Lestorg jusqu'aux cauchemars de votre ami ! Ce sont ses livres qui l'affolaient, vous savez. — Oui, peut-être, mais je n'aurais pas aimé, moi, à habiter là-dedans. — En effet, il y avait de la vue, mais quelle affreuse maison !»

Affreuse maison, dont Allilof lui-même devait me donner le mot de la fin, un Allitof retour d'Alger, engraissé, bruni, le sourire aux lèvres, avec les yeux calmes et presque enfantins, un Serge méconnaissable qui me frappait sur l'épaule à la sortie du Nouveau Cirque et, tout en m'emmenant souper chez Durand :

« Hein, changé, l'ami Serge. Je suis guéri et bien guéri, va. Plus d'ensorcellement et je n'entends plus rien dans le mur. Ce maudit appartement m'avait envoûté, parole! il était temps que je parte, le soleil de là-bas est un si grand médecin. Mais, à propos, ce fameux appartement où je ne pouvais dormir, tu sais qu'il porte malheur; mon successeur s'y est suicidé il n'y a pas un mois, un brave chef de bureau du ministère de l'intérieur, qui au bout de six semaines de séjour s'est mis à y hurler la nuit et à y entendre et à y voir ce qui me tourmentait moi-même; bref il s'est tué. Je suis revenu pour liquider mes meubles, car je ne veux rien chez moi de ce qui a été là dedans et je repars. —

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Toujours pour Alger? — Naturellement, que veuxtu que je fnsse ici par un pareil temps? Avais-tu assez raison, vieux! quand tu disais que c'était une

afTreusc maison! ))

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