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CHAPITRE II

L’œuvre la plus volumineuse, inspirée par le goût de ta nature, au dix-huitième siècle, est devenue un des grands monuments de la science et en même temps de la littérature de cette époque. Par un glorieux privilège, les écrits deBuffon intéressent à la fois la science dans ses recherches les plus positives et l’art d’écrire dans ce qu’il a de plus élevé et de plus délicat. La science entre ses mains, malgré l’époque aride et matérialiste où elle est née, nous apparaît encore dans cette glorieuse enfance où elle se pare volontiers des grâces de l’éloquence et parfois de la poésie.

Le divorce qui sépare le goût du beau de la recherche du positif et de Futile, ne s’est accompli que trop tôt ; et dès longtemps la science a cessé de se préoccuper du souci de bien dire. L’avenir lui réserve encore une sécheresse plus grande ; à mesure qu’elle poursuivra plus spécialement les applications à l’industrie, elle aura besoin de plus de précision dans ses formules et d’une langue de plus en plus géométrique, de moins en moins littéraire.

L’œuvre deBuffon représente donc chez nous, jusqu’à

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un certain point, l’état poétique des sciences de la nature ; le soin du style et le goût de l’élégance dépassent chez l’illustre écrivain l'amour de l’observation et le souci de l’exactitude scientifique. Ce n’est pas que la science de Buffon soit aussi dépréciée que l’on a pu le croire un moment, par les découvertes plus récentes et les résultats des méthodes plus précises qui ont prévalu ; les savants les plus célèbres de nos jours lui ont rendu souvent témoignage, et sa valeur scientifique est restée trèsconsidérable ; d’ailleurs, si elle a perdu quelque chose par le laps du temps, la cause n’en est pas dans l’heureuse application qu’elle a mise à sacrifier aux grâces et à l’éloquence.

La science de Buffon n’est pas, d’ailleurs, ce qui doit nous occuper ici ; mais sa philosophie et ses croyances morales nous intéressent au plus haut degré. Le sentiment de la nature ne comprend pas seulement la couleur et la forme des choses, tout ce qui se rapporte au style et aux arts plastiques ; il implique une notion particulière de la vie que ces formes recouvrent, de leur signification dans le monde des idées, c’est-à-dire relativement à l’âme et à Dieu. Pour savoir si un peintre de la nature a compris son modèle, nous devons donc l’interroger sur la philosophie de son œuvre. Quel que soit l’éclat de la couleur, le tableau est classé en définitive selon le degré de justesse et de profondeur de la pensée qu’il traduit et du sentiment moral qu’il nous révèle. Buffon est d’ailleurs plus qu’un peintre qui procède par une philosophie d’instinct et dontl’idée reste d’ordinaire fort inconsciente d’elle-même. Buffon fait et doit faire de la philosophie ; quand il ne dogmatise pas plus ouvertement, c’est sa prudence qui l’arrête, mais ce n’est

pas son art qui le gêne. Buffon, penseur et peintre éloquent, aspirant à la gloire du style dans un genre d’où le savoir n’exclut pas sans réserve le sentiment, pourrait se montrer poète, et c’est à ce titre que nous interrogeons sa belle prose sur le sentiment de la nature.

Nous avons dit que chaque artiste et chaque poète porte, dans sa manière de sentir la nature, une doctrine religieuse, une philosophie instinctive ou réfléchie. La doctrine à travers laquelle Buffon considère la nature est des plus contraires à la poésie. Il faut bien la nommer, quelque triste que soit son nom : ce n’est pas ce panthéisme grandiose de l’Inde ou de l’Allemagne qui, dans ses erreurs, offre à l’imagination tant de ressources ; ce n’est pas même un étroi t déisme : c’est l’atomisme d’Épicure, c’est l’athéisme dans toute sa sécheresse. Les juges les plus indulgents en matière théologique et les plus grands admirateurs du génie de Buffon confessent que s’il paraît convaincu de la spiritualité de l’âme, il est, par une étrange inconséquence, à peu près sceptique sur l’existence de Dieu , qu’il le nomme par une simple précaution de langage, et que les magnifiques invocations répandues dans ses livres sont des actes de prudence, et non pas des actes de foi (1). Aussi la nature se montre à nous, dans les tableaux de Buffon, dépouillée de sa plus grande beauté poétique :1a présence de Dieu, la révélation de l’infini.

Si la nature emprunte sa première poésie du témoignage qu’elle nous rend de la pensée infinie et de la providence divine, cette poésie se complète dans les harmonies du monde extérieur avec notre propre pensée.

L Villemain. Littérature au dix-huitième siècle, t. II, p. 19?.

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Chacun des phénomènes de la création semble être l’image, la traduction fidèle de l’un des divers sentiments de notre cœur. L’univers visible nous fournit des symboles de l’àme humaine; il nous en raconte les mystères comme il nous raconte les mystères et la gloire de Dieu. Nul n’est apte à recueillir la poésie de la nature, si le sentiment délicat de toutes nos tendresses, de tous nos enthousiasmes, de toutes nos mélancolies ne s’unit en lui à une vive perception de toutes les nuances qui peuvent servir à les exprimer, de toutes les images qui nous les représentent dans le spectacle de l’univers.

Buffon est accusé à juste titre de manquer de sensibilité; ce n’est pas seulement M. de Chateaubriand et les poètes de nos jours qui le lui ont reproché. Son siècle, si disposé pourtant à prendre la déclamation, l’enflure, l’affectation pour le sentiment, et l’éloquence de la phrase pour la sincérité de l’idée, son siècle a vivement suspecté la tendresse de son cœur, et rien ne témoigne pour nous, dans son style, d’une âme sympathique et délicate. On nous dira, sans doute, qu’un naturaliste n’est pas astreint à se montrer écrivain sentimental, et on aura raison. Nous ne songerions pas à glaner pour le compte de la poésie et du sentiment , dans la science exacte et technique, telle qu’on la fait de nos jours, et telle qu’on doit la faire peut-être ; mais l’œuvre de Buffon est un monument plus littéraire encore que scientifique, et l’écrivain prétend ouvertement, par la recherche de son style, à tous les mérites qui dérivent de l’imagination et du cœur. Il essaye parfois du lyrisme dans sa physique, comme Fénelon en essayait dans sa métaphysique. Mais quelle distance, et combien la solennité de Buffon paraît emphatique et froide à côté des merveilles

de poésie dont se pare le livre de Y Existence et des attributs de Dieu!

Les harmonies de l’âme et de la nature n’existent pas pour Buffon : le penseur qui niait au fond de lui-même les rapports nécessaires de la création avec son auteur divin, ne pouvait pas saisir ceux qui unissent si intimement l’œuvre visible de Dieu avec son œuvre invisible, Puniversavec le cœur humain, le monde desformes et des couleurs avec le monde moral. Parla pompeuse élégance de son style et sa rectitude logique, il sollicite souvent l’imagination, il satisfait l’intelligence; mais il ne pénètre jamais jusqu’à l’âme elle-même. Ceux qui ont cru s’entlammer à la lecture de Buffon ont confondu l’enihousiasme littéraire que peut causer une belle période avec l’intime émotion que fait naître la traduction sincère et vivante d’une des paroles que Dieu nous adresse à travers les splendeurs de la création visible. Il y a chez eux plus d’amour de la rhétorique que de vrai sentiment de la nature.

Pour reconnaître dans une œuvre écrite un reflet de la poésie de la nature, nous avons besoin d’y voir apparaître, si enveloppée qu’elle y soit, une idée de Dieu, une inspiration religieuse quelconque ; c’est là le support, la charpente invisible mais nécessaire de toute poésie. Il nous faut encore y découvrir, dans la mise en scène des phénomènes de l’univers, l’expression de la sympathie, de l’harmonie secrète entre l’homme et le monde qui fait qu’un sentiment de notre cœur trouve son langage naturel dans un des accidents de la lumière, de la forme, du son et de la couleur, et qui attribue à chacun des objets de la nature sa signification triste ou joyeuse. A cette condition seulement le tableau sera

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vrai et animé , la vie de la nature sera reproduite. Mais ce n’est pas tout : 4a poésie de la nature demande encore un sentiment tres-énergique de la forme sensible prise en elle-même et indépendamment de sa signification, la faculté de saisir et de rendre le relief, le coloris, la physionomie individuelle de chaque objet, de lui conserver dans la description toute sa valeur plastique. Cette qualité est la part de l’imagination comme les autres sont la part de l’âme et du cœur dans le sentiment poétique de la nature ; elle se montre dans le style, dans les détails de la forme littéraire, comme les autres se produisent dans la pensée elle-même et dans les conditions générales de la composition.

Le style de Buffon atteste-t-il le vrai sentiment de la nature ?

Nous avons besoin de répéter que nous ne discutons ni la valeur scientifique de Buffon, ni l’étendue de cet immense esprit qui embrasse l’ensemble des choses d’un même coup d’œil, comme la philosophie primitive, ni sa gloire d’écrivain irréprochable, élégant, élevé, souvent précis, malgré sa pompe oratoire, et élégant malgré ses allures trop majestueuses ; nous cherchons les rapports de son style avec la peinture poétique de la nature, c’està-dire avec un mode de représentation qui fait saillir le côté pittoresque des choses et qui en exprime en même temps le caractère moral. L’histoire naturelle, en tant que science, n’a pas à s'occuper delà valeur esthétique des objets qu’elle décrit et des harmoniesmorales qu’ils peuvent nous révéler. Quoique Buffon introduise souvent l’éloquence dans la science, avec un certain enthousiasme pour cette universalité des choses qu’il aime à embrasser, cette éloquence ne peut avoir de caractère moral et pa-

thétique : on y sent trop les opinions de l’auteur dans la science morale, c’est-à-dire l’absence même de l’idée de Dieu et des grandes destinées de l’âme.

La métaphysique du livre de l'Esprit d'Helvétius, et c’est à peu près celle de Buffon, ne peut pas donner de portée morale, et par conséquent de valeur esthétique, à une description de la nature dont cette métaphysique serait le support et pour ainsi dire le canevas. La nature comme toute matière et toute forme, n’est une poésie que par les choses qu’elle laisse entrevoir ; l’univers est l’enveloppe transparente de Dieu; toute forme physique est le voile diaphane d’une pensée morale. Il en est de même du style : outre la proposition pour ainsi dire matérielle qu’il énonce directement, il doit laisser transparaître la vie, le sentiment moral.

Le style de Buffon, sous sa limpide clarté, ne peut rien laisser apercevoir ni du monde divin, ni du monde de l’âme; le génie de l’auteur est vide en cet endroit, il est sceptique, s’iln’estpas matérialiste et athée. Le poète, le vrai philosophe en nous peignant la nature , y sentent l’infini ; notre âme trouve dans leurs tableaux dans leur style , une échappée ouverte sur le monde divin. Le style de Buffon, sa peinture ne peut avoir, comme sa pensée, d’autre horizon que le néant. C’est Buffon qui l’a dit: le style, c’est l’homme même. On ne saurait trouver, dans le style d’un écrivain, ce que son âme ne possède pas.

En considérant le style dans une acception moins complète et moins élevée, non plus comme l’ensemble du tableau, mais comme les traits de détail qui le composent, non plus dans l’âme de l’artiste, mais dans sa main, pour ainsi dire, dans le procédé matériel, dans la touche, dans

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la manière, Buffon lui-même nous livre son secret et nous explique l’impuissance de son style à peindre poétiquement le détail, à reproduire la couleur, le pittoresque proprement dit du monde extérieur. Son siècle lui donna pourtant l’épithète de grand coloriste; il est vrai que c’était le dix-huitième siècle et qu'il s’exprimait par l’organe de Marmontel. Mais Buffon repousse cet éloge par sa théorie avouée comme par sa pratique. Il proclame comme une règle essentielle du style Y attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux. A ce prix seulement le style aura ce qu’il appelle de la noblesse. Pour l’élever de la noblesse à la majesté, il indique un autre moyen : la défiance de son premier mouvement , en d’autres termes, l'absence de naturel. De l’application de ces deux préceptes est né en effet le style de Buffon, plein de noblesse et de majesté; mais où est la couleur, où est le mouvement, où est la vie de la nature ? Ce style évite avec soin le mot propre, direct, le terme particulier, local et pittoresque; nous n’en discuterons pas la convenance à d’autres sujets ; mais s’il est quelque part faux et impuissant, c’est dans la description des êtres vivants , des animaux, des plantes, et même de tous les objets inorganiques qui ont forme et couleur dans l’univers. Avec ce style on peut écrire la géométrie et la mécanique de la nature, jamais sa poésie, ni même son histoire. La nature n’est pas toujours noble et majestueuse, mais elle vit ; quand vous me la peignez autrement que vivante, je vois quelque chose qui s’appelle cadavre.

Si je dois lire Buffon en logicien, en grammairien, en rhéteur, en homme d’élégante compagnie, je puis m’associer à tous les éloges que l’on a faits de son style, et pla-

cer ses portraits d’animaux au-dessus de la nature ellemême ; mais si l’on me permet de le lire en poëte, je suis obligé de confesser que je ne connais pas de lecture plus pénible pour un homme qui lit simplement, en vue du fond des choses, en vue de son instruction et de son émotion, et non pas pour le plaisir de peser des termes, de compter et de mesurer des périodes. Je me sens introduit par Buffon, non dans la nature et en face des êtres vivants, mais au milieu du muséum zoologique; là, dans la majesté du style de leur historien, ces animaux m’apparaissent correctement alignés, parfois avec leurs attitudes vraies, parfois même avec leur couleur conservée; mais, en tout cas, immobiles et morts, et, pour dire le mot propre, soigneusement empaillés.

Le style abstrait préconisé par Buffon et pratiqué par le dix-huitième siècle, est incapable de rendre la couleur, la forme, le mouvement même et, par conséquent, la vie. Si quelque part ce style est hors de propos, c’est dans la description de l’univers physique. La forme qu’emploie Buffon, et par tempérament et par système, ne permet pas de lui donner le nom de peintre et de reconnaître en lui le sentiment poétique de la nature.

Pour peindre avec les chaudes couleurs de la vérité, avec le relief et l’animation de la vie, il ne faut pas seulement avoir senti avec une âme plus passionnée et plus délicate que celle de Buffon; il faut avoir vu et touché avec les sens ; il faut avoir aimé et fréquenté les grandes scènes de la nature, l’avoir étudiée ailleurs que là où elle a subi l’empreinte de l’homme; être sorti de la zone et du paysage habituels; il faut avoir éprouvé en poëte les

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émotions, les terreurs mêmes de l’inconnu, avant de les analyser et de les décrire avec la sagacité scientifique.

Buffon visita Londres, quelques provinces delà France et de l’Italie; ce furent ses seuls voyages ; ils n’ont laissé aucune trace dans ses écrits : c’est là une preuve que l'amour de la nature, l’observation même, tinrent fort peu de place dans ces excursions de l’homme du monde. Tous ceux qui ont cherché la nature dans leurs voyages, tous ceux à qui elle a réellement parlé, ont été entraînés à nous traduire quelque chose de leurs impressions personnelles dans un langage animé par la couleur locale des sites qu’ils ont parcourus, et imprégné de la vie et du grand air qu'ils ont respiré. La poésie, étouffée en France dans les salons philosophiques du dix-huitième siècle, avaitbesoin pour se ranimer de la brise des Alpes, du soleil de l’Inde et de l’ombre des forêts vierges du Nouveau-Monde.

L’œuvre de Buffon, privée de ces poétiques couleurs, a peut-être dans la froideur sculpturale de ses lignes, quelque chose de plus solide, une sereine immobilité qui convient mieux à la science, qui lui donne une physionomie plus antique, plus durable, plus universelle. Gomme savant et comme philosophe, il eût gagné à plus de sobriété ; son style a trop de magnificence oratoire, s’il manque de vigueur pittoresque; la science exige plus de simplicité, la poésie en profite souvent.

Le livre de Buffon reste donc comme une noble et grandiose introduction littéraire aux études abstraites de la science moderne; il rappelle, par l’étendue des sujets qu’il embrasse, par la grandeur de la pensée, ces cosmogonies des premiers sages de la Grèce qui ont préludé aux véritables études philosophiques. Nous avons dû

l’interroger à propos du sujet qui nous occupe, comme une des sources où le sentiment de la nature aurait pu s’alimenter au dix-huitième siècle, s’il avait dû se montrer dans la poésie de cette époque. Mais ce n’est pas encore dans Buiïon que nous verrons apparaître la poésie de la nature ; ce sera dans une âme plus vive et plus passionnée que la sienne, dans celle de J.-J. Rousseau.

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